Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses
travaux passés et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement
«Mon père» et «Maître».
Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise et d'établir un
énorme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un
florissant jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et
traversant Lyon--le coeur de la France--rattacher la Touraine à
l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale à
la mer Méditerranée.
Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès son arrivée à
Amboise, l'artiste explora le pays.
Tandis que François Ier chassait, Léonard étudiait le terrain de la
Sologne près de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du
Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des
cartes.
Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. Là se trouvait un
vieux château dans le donjon duquel pendant huit ans avait été
incarcéré l'infortuné duc de Lombardie, Ludovic le More.
Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, caché dans une charrette
sous un tas de paille, Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les
chemins, il s'était égaré dans le bois, et le lendemain matin rejoint
par les traqueurs, il avait été découvert par les chiens de chasse
dans un buisson.
Le duc de Milan avait passé ses dernières années en des réflexions
morales, alternées de prières et de lectures, particulièrement de la
_Divine Comédie_ du Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un
vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles
des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne
flamme.
Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'était doucement éteint.
Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était découvert une
distraction: il avait sollicité des couleurs et des pinceaux et
entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison.
Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard retrouva quelques traces
de ces peintures: des ornements compliqués, des étoiles, des rosaces
et une tête de guerrier romain avec cette inscription en langue
française estropiée: _Je porte en prison pour ma devise que je m'arme
de pacience par force de peines que l'on me fait porter._
Une autre inscription en lettres de trois coudées s'étalait sur le
plafond, plus incorrecte encore: _Celui qui--net pas contan._
En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins
maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec
un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fossés du palais de
Milan.
»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait peut-être en soi l'amour
de la beauté qui l'excusera au jugement suprême?»
Méditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des récits
rapportés par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre
protecteur, César Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II,
avait traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené en Castille et
incarcéré dans la tour Medina del Campo, César s'était enfui avec une
adresse et un courage incroyables, descendant, à l'aide d'une corde,
d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le temps de couper la
corde. Il tomba, se blessa sérieusement, mais conserva assez de
présence d'esprit pour, revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux
préparés par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné
Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, le roi de
Navarre, et prit du service comme condottiere.
A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se répandit en Italie.
Le pape tremblait. On mit la tête du duc au prix de dix mille ducats.
Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte
de Baumont, après avoir pénétré dans les rangs de l'ennemi, César,
abandonné de ses hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin et,
là, se défendant avec une vaillance désespérée, il était tombé, frappé
de plus de vingt coups. Les mercenaires, tentés par ses armes et ses
vêtements, après l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et
expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouvé,
mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. Enfin, le petit page
Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre,
l'embrassant et sanglotant--il aimait César.
Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: il semblait
qu'il avait dû expirer comme il avait vécu--sans peur et sans remords.
La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura jusqu'à la fin de ses
jours son frère bien-aimé.
Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi sauvages et les
agriculteurs des Apennins, conservèrent également de lui un tendre
souvenir. Longtemps, ils se refusèrent à croire qu'il était mort et
l'attendaient comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou tard
ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant le peuple.
Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic et César, à la sienne
propre, Léonard la trouvait plus salutaire et ne maudissait pas sa
destinée.