I
Au coeur même de la France, dominant la Loire, se trouvait le château
royal d'Amboise. Le soir, au crépuscule, se reflétant dans le fleuve
désert, blanc crème et vert pâle, il paraissait léger comme une
apparition, vaporeux comme un nuage.
De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, sur des prés, sur
les rives de la Loire, transformées au printemps en de vastes champs
de pavots rouges et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la
Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait l'Adda, avec cette
différence que l'une était impétueuse et jeune, et l'autre, calme,
lente, fatiguée et vieille.
Au pied du château, se pressaient les chaumières d'Amboise, toits
pointus couverts d'ardoise noire, scintillante au soleil et hautes
cheminées de brique.
Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.
Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les encoignures des
croisées, se voyaient, taillés dans la pierre blanche, de gros moines
réjouis ramassés sur leurs jambes, de jeunes clercs, de graves
docteurs à épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. Les
mêmes visages se rencontraient dans les rues de la ville: tout
respirait le bourgeois cossu, soigneux, parcimonieux, froid et dévot.
Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la ville s'animait:
les rues s'emplissaient d'aboiements, de sons de cors; les vêtements
des seigneurs de la cour y mettaient un scintillement inaccoutumé; la
nuit, du château parvenaient des airs de danses et les murs se
pourpraient à la lueur des torches.
Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son
silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'éveillait que
le dimanche à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant
lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se
taisait, régnait un silence profond, troublé seulement par le son
métallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de
l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de
la Loire qui reflétait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert.
A dix minutes du château, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se
trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis à
l'armurier du roi Louis XII.
Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre une petite rivière.
Droit devant la maison s'étendait une pelouse; un pigeonnier émergeait
entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître l'eau
immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre feuillage des marronniers
et des ormes formait un fond propice au château de briques roses et de
pierre blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. Ce petit
bâtiment à toit pointu et à tour octogonale tenait de la villa
campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans
auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier.
Tel était ce petit castel dans lequel François Ier installa Léonard de
Vinci.