III

Comme presque tous les projets de Léonard, le projet de la

reconstruction du château d'Amboise et celui du canal de la Sologne

n'aboutirent pas.

Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation des

projets trop hardis de Léonard, le roi peu à peu s'en désintéressa et

bientôt les oublia. L'artiste comprit qu'en dépit de toute son

affabilité, il ne devait attendre de François Ier rien de plus que de

Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de Médicis. Son dernier

espoir d'être compris, de donner aux gens une petite partie de sa

science, de ce qu'il avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le

trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et de renoncer à

toute action.

Au début du printemps 1517, Léonard revint au château de Cloux,

malade, miné par la fièvre des marais. En été un mieux sensible se

produisit, mais c'en était fait de sa santé.

L'artiste commença un étrange tableau.

A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes fleuries, un dieu

couronné de raisin, les cheveux longs, efféminé, le visage pâle et

langoureux, drapé dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses

mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, un sourire

énigmatique sur les lèvres.

Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé une améthyste

sculptée--probablement un cadeau de monna Cassandra--représentant

Dionysos. A cette pierre étaient joints les vers d'Euripide: _Les

Bacchantes_, traduits du grec et copiés par Giovanni. A plusieurs

reprises Léonard relut ces fragments.

«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu méconnu, tu es

superbe et possèdes tout ce qu'il faut pour fasciner les femmes: tes

cheveux longs encadrent ton visage langoureux; tu te caches du soleil

comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur de ta peau, afin

de séduire Aphrodite.»

Le choeur des Bacchantes, en opposition au roi irrespectueux, louait

Bacchus «le plus terrible et le plus miséricordieux entre les dieux,

donnant aux mortels l'ivresse de la joie parfaite».

Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, Giovanni avait

inscrit des passages du Cantique des Cantiques: «Buvez et

enivrons-nous, bien-aimés.»

Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença un tableau plus étrange

encore: saint Jean-Baptiste. Il y travaillait avec un tel acharnement

et une telle rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient

comptés, que chaque jour diminuait ses forces et qu'il avait hâte de

dévoiler son plus secret mystère, celui que, durant toute sa vie, non

seulement il n'avait confié à personne, mais qu'il n'avait même pas

osé s'avouer.

En quelques mois le travail était assez avancé pour permettre de

deviner la pensée de l'artiste. Le tableau représentait cette grotte

obscure excitant la peur et la curiosité, et dont il avait souvent

entretenu monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord,

paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la contemplait

devenait plus transparente, et les ombres les plus noires conservant

leur mystère se fondaient avec le jour le plus clair, glissaient et

s'anéantissaient en lui, comme une fumée, ou bien comme le son d'une

lointaine musique. Et semblable au miracle, mais plus réel que tout

ce qui puisse en approcher, plus vivant que la vie même, ressortait de

cette obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, féminin,

étrangement et séduisamment beau, rappelant les paroles de Panthée:

«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de langueur; tu te

caches du soleil comme une vierge et tu conserves dans l'ombre ta

pâleur pour séduire Aphrodite.»

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 166 / 189 题