Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus
des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour
toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler,
marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou
bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme,
difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les
conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne
prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines,
rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un
sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une
chanson--toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à
pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se
détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer
d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait
de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa
maison.
Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche,
l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes
l'humanité.
Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui
était le plus proche de son coeur, Cesare da Sesto.
Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le
maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se
soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait,
s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se
perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni
mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un
sort».
Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare
avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du
Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que
Cesare préparait une trahison.
Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses
amis.
Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école
de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant
qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il
observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un
sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré
pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la
_Sainte Cène_ trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé.
Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements
et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de
Gioconda. Il pensait à la mort.
Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui
apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les
joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses
cheveux roux.
--Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?
Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de
Vaprio: Francesco Melzi.
Il l'embrassa paternellement.
Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était
réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de
longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était
parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.
--Quelle promesse?
--Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire.
Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au
village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous
descendions dans une mine abandonnée.
--Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard.
--Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne
vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne
partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez--je ne vous quitterai
jamais.
--Mon enfant chéri! murmura Léonard.
Et sa voix trembla.
De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine
avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses
bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine
abandonnée.