Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, il avait été nommé
peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas
d'appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard.
Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui,
car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu'il avançait en
âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé
dans les questions d'argent, il empruntait à tout le monde, même à ses
élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en créait de nouvelles.
Il écrivait au seigneur d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet
des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les
antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment
son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui
parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se
sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui du
peuple--partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de
la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien
romain; que Michel-Ange amassait une fortune--Léonard restait l'errant
sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir.
Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations
continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger
les ailes mécaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que
l'heure du repos était venue.
Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager au service des
Médicis.
Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent
brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l'abbaye de
San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de
Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance.
Évidemment, c'était un accès semblable à celui qui l'avait atteint
quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois
Giovanni guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents,
sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une
expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne
maladie.
Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant de sa
personne, de son «mauvais oeil», le maître lui conseillait de rester à
Milan près de fra Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais
Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui à
Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux, que Léonard ne
sut pas lui refuser.
Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se
révoltait. Il n'y avait pas de temps à perdre.
Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le
More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis
XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur,
Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel
errant, ses voyages sans espoir.
«Le 23 septembre 1513--inscrivait-il méticuleusement dans son
journal--j'ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino,
Cesare, Astro et Giovanni.»