LA SAINTE INQUISITION.

1500-1513

«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous

connaisse.»

_BASILEUS LE GNOSISTE._

I

Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste

reçut de Sa Seigneurie Florentine un congé illimité et l'année

suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France,

il s'installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires

à Florence.

Quatre ans s'écoulèrent.

Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un

maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de

Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio

Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un

temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient

le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de

Carmagnola.

Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste

Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à

Milan.

Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure

de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans,

avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la

Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet:

les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre

philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres,

qu'il avait soutiré de très fortes sommes au _devâtdâr_ de Syrie et se

les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna

Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché

dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait

dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement

riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques.

Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus

colossalement riches.

L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus,

l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait

d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait

sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait

acquis non seulement la protection des soeurs du Monasterio Maggiore,

mais encore celle de l'archevêque.

Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le

dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste.

L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres

rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques.

L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par

Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en

plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice,

sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir

Cassandra.

La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine

retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre

le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre,

elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou

semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en

dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait

pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales,

donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par

une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et

de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des

tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans

le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant

l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de

l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes,

des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis,

transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à

Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité

des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des

rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle

lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers

qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle

avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de

tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de

son père, Luigi Sacrobosco:

«Pour ressusciter les morts».

Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne

sorcière Cassandra.

Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et

à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus

inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille

attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et

la pitié.

Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de

sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les

collines brûlées du Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine,

s'était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos

Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses oeuvres inédites, ses

lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle

raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau

la prophétie de Pleuton:

«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de

toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes

s'uniront en une même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» Il

répondait: La foi de l'antique paganisme.»

--Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Pleuton,

répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est pas accomplie. Y

croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra?

--Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec

calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de

choses.

--Quelles choses? interrogea Giovanni.

Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il

sentit son coeur défaillir.

En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la

tragédie d'Eschyle _Prométhée enchaîné_, et lut quelques strophes.

Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait

pas, elle le lui expliquait.

--Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de

l'homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton,

rêvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius

Julien?

--Julien l'Apostat?

--Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à soi-même, semblait un

apostat, mais n'a pas osé l'être...

Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas:

--Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est

trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les

dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères

ténébreux; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal,

impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et

ayant donné aux mortels l'oubli mortel--feu nouveau du feu de

Prométhée--dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes.

Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l'univers que

la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné

d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi,

n'interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore

parler.

Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse

de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il

n'avait rien à perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni

la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient

les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres

prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus

terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une

bravoure désespérée.

Ils devenaient chaque jour plus intimes.

Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce

qui lui semblait la vérité.

--Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des

martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux

qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à

eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités

géométriques découverts par lui? La Foi complète est muette et son

mystère est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Maître:

«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.»

--Quel maître? demanda Giovanni.

Et il songea:

«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout le monde et personne

ne le connaît.»

--Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que

le nom de gnosiste, «Initié», était donné aux grands maîtres des

premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la

science complète ne formaient qu'un tout homogène.

La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se

calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert

comme lui, s'étaient débattus contre _la dualité_, sombraient dans les

mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments

où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un

délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait,

qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il

voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers

elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris,

qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment

arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra

Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui

parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la

province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes

du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent

monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une

fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la

sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou

en Hollande.

Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait

avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola.

Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires

veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage

de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet

instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui

était chère. Il lui demanda:

--Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère

dont vous m'avez parlé?

Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre

carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre _Tabula Smaragdina_,

la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de

Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon

la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien

Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes

et sur l'autre en vieux caractères grecs:

_Le ciel en haut, le ciel en bas,

Les étoiles en haut, les étoiles en bas,

Tout ce qui est en haut est en bas,

Si tu comprends--gloire à toi!_

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.

--Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te

dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et

maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la

dernière coupe fraternelle.

Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le

contenu--un vin épais comme de l'huile, doré et rosé, répandant un

étrange parfum--dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés

sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de

la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les

rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus

des bacchantes se rosirent de sang.

--Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je

croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute

sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu

olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui

aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne

discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est

au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu en

l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier

Réconciliateur.

Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un

superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à

Giovanni.

--Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes

défendus. C'est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de

Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen.

Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les

épaules et murmura très vite, insinuante:

--Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un

secret que je n'ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier

tourment et la dernière joie dans lesquels nous seront unis pour

l'éternité, pareils au frère et à la soeur, à deux fiancés.

Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses

des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme

le marbre, impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants

tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux

jaunes comme de l'ambre.

Une terreur connue glaça le coeur de Beltraffio et il songea:

«La Diablesse blanche!»

* * * * *

A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo

Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu'on vînt

lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio

Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules

II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément à Milan et de suite

avait ordonné de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de

sa nièce monna Cassandra.

Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait

déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 153 / 189 题