IV

Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure habituelle et,

pour la première fois, seule. Gioconda savait que c'était leur

dernière entrevue.

La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. Léonard tendit le

plafond de toile et dans la cour aux murs noirs régna la lumière

tendre, crépusculaire, transparente, qui donnait au visage de Gioconda

un charme pénétrant.

Ils étaient seuls.

Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement calme, oublieux de

ses pensées de la veille, comme si pour lui n'existaient ni passé ni

avenir, comme si Gioconda était restée et resterait toujours assise

ainsi devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce qu'il ne

pouvait faire dans la vie, il le faisait dans la contemplation,

unissait la réalité et son reflet, la vivante et l'immortelle. Et cela

lui procurait la joie d'une grande délivrance. Maintenant il ne la

plaignait ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise

jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait tout,

qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. Et par instants, il la

regardait avec la même curiosité que celle qu'éveillaient en lui les

condamnés qu'il accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les

derniers frémissements de leur visage.

Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une pensée étrangère, qu'il

ne lui avait pas suggérée, avait glissé sur son visage comme la buée

de l'haleine sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la

ramener de nouveau au type de sa vision, chasser loin d'elle cette

ombre humaine, il commença à lui raconter de sa voix chantante et

autoritaire, comme un sorcier une incantation, un de ces récits

mystérieux, pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son journal.

--Incapable de résister à mon désir de voir des images inconnues des

hommes, conçues par l'art de la nature, et durant longtemps je suivis

ma route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin atteint une

caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. Puis, décidé, baissant la

tête, courbant le dos, la main gauche appuyée sur mon genou droit, de

la droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, j'entrai et

fis quelques pas. Les sourcils froncés, les yeux à demi fermés, la vue

en éveil, souvent je changeais mon chemin, errant à tâtons dans

l'obscurité, essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité était

trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné quelque temps, deux

sentiments s'éveillèrent en moi et commencèrent à lutter: la peur et

la curiosité; la peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de

savoir si elle ne recélait point un merveilleux mystère?

Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de Gioconda.

--Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.

--La curiosité.

--Et vous avez surpris le mystère de la caverne?

--Ce qui en était possible.

--Et vous le révélerez aux hommes?

--On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je voudrais leur

insuffler une dose de curiosité qui puisse toujours vaincre leur peur.

--Et si la curiosité ne suffisait pas, messer Leonardo? dit Gioconda

avec une lueur inattendue dans le regard. S'il fallait autre chose, un

sentiment plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les

plus merveilleux mystères de la caverne?

Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait jamais vu.

--Que faut-il encore? demanda-t-il.

Elle se taisait.

A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil glissa entre deux

bandes du velum. Et sur son visage, le charme des ombres claires,

tendres comme une musique lointaine fut rompu.

--Vous partez demain? demanda Gioconda.

--Non, ce soir.

--Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.

L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque chose et resta

silencieux. Il devinait qu'elle partait pour ne pas rester sans lui à

Florence.

--Messer Francesco, continua monna Lisa, part pour affaires en Calabre

pour trois mois, jusqu'à l'automne. Je lui ai demandé de

l'accompagner.

Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le rayon de soleil

méchamment aigu. Les multiples gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent

pâles et sans vie, sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les

couleurs de l'arc-en-ciel--les couleurs de la vie. Et Léonard

subitement sentit qu'il revenait à la vie--timide, faible, pitoyable.

--Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le velum. Il n'est pas

tard. Je ne suis pas fatiguée.

--Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le pinceau.

--Vous ne finirez jamais le portrait?

--Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme effrayé. Ne

viendrez-vous plus chez moi quand vous serez de retour?

--Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai tout à fait autre et

vous ne me reconnaîtrez plus. N'avez-vous pas dit vous-même que le

visage des gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?

--Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à lui-même. Mais, je ne

sais... il me semble parfois que ce que je veux est impossible.

--Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai entendu dire que c'est

parce que vous cherchez l'impossible que vous n'achevez jamais vos

oeuvres.

Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.

Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:

--Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon voyage!

Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur son visage un

reproche suppliant, sans espoir. Il savait que cet instant était pour

tous deux irrévocable et solennel comme la mort. Il savait qu'il ne

pouvait se taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une

solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance et l'abîme

qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui souriait de son sourire

calme et radieux. Mais maintenant, il lui semblait que ce calme et

cette clarté étaient semblables au sourire des morts.

Une pitié intolérable lui serra le coeur, le rendit plus faible

encore.

Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la baisa pour la

première fois depuis qu'ils se connaissaient et, en même temps, il

sentit que, se baissant rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.

--Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.

Lorsqu'il revint à soi--elle n'était plus là. Autour de lui régnait le

silence mort d'un après-midi d'été, beaucoup plus menaçant que le

silence d'une nuit profonde.

Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus effrayants,

retentirent les sons métalliques de l'horloge voisine. Ils disaient,

ces sons, le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse

solitaire, l'irrémédiable fuite du passé.

Et longtemps le dernier son trembla, répétant comme une voix humaine:

_Di doman non c'è certezza._

Et ne compte pas sur demain.

V

Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre

dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à

Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.

Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait

se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui

serraient le coeur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler

avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle

fâcheuse.

Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa

vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui

rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres

claires et tendres.

Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui

dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour

que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il

savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et

possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.

--«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien»,

pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et

elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il

faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux

mystères de la caverne?

Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas

cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui.

Seulement tout au fond de son coeur où ne pénétrait aucun rayon, sous

cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment.

Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires,

comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put

patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier

du Lungano delle Grazie.

Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le

temps--comme cela arrive souvent en automne à Florence--avait

brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant,

et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine

tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil

éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les

visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie

devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des

vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita,

près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient

plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une

animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord.

--Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger

notre discussion.

Il s'arrêta.

Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de

l'_Enfer_ de la _Divine Comédie_, dans lequel le poète parle du géant

Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.

Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet

de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la

direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche

un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête

énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc,

des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était

Michel-Ange Buonarrotti.

Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez,

cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours

d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes

plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de

ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient

enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du

travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde

à son front--ce qui le faisait ressembler à un cyclope.

--Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard.

Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se

terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son

absence de Florence et l'avait presque oublié.

Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son coeur en cet

instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son

rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît

pas.

--J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur

de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en

désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage.

Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans

regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y

arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il

s'arrêta et leva les yeux.

Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le

troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait

beaucoup, croyant être la risée de tout le monde.

Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de

ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil

et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son

rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant

beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui

arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord

prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt

blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée:

--Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent

des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as

couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer

à tout, à ta courte honte.

Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait

et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival.

Tous les regards étaient fixés sur eux.

Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux,

ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de

tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide

encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le

charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.

Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival

ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête».

Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de

la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en

marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos

voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il

disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie

par le soleil.

Léonard continua son chemin.

Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un

petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son

nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant.

Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et

piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec,

sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de

lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui

parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot

de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la

ville. Mais Léonard se taisait.

--Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez

pas encore terminé le portrait de la Gioconda?

--Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous

intéresse?

--Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous

travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous

autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons

nous figurer une oeuvre plus finie!

Il sourit servilement.

Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint

subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son

impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière.

--Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage.

Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo?

Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur.

Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en

soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car

il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses

yeux se prirent à clignoter.

--Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de

ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est

veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de

par la volonté de Dieu, a comparu...

Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut

qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard.

Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à

peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui,

désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place

Frescobaldi.

La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son

compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle

pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville,

ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de

Léonard et de la Gioconda.

La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première

minute, lui paraissait invraisemblable.

Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer

Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la

petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride,

disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les

autres.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 150 / 189 题