Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du
détournement de l'Arno dans le port de Livourne.
La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le
pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni.
Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé
que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla
Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie
avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De
derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long
de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures
reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des
contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile
solitaire.
La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le
frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique
au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de
Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le
campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de
Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte,
le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule
et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée.
Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur
particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la
poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des
couleurs des très vieux tableaux.
Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que
Giovanni. L'idée qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre,
grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un
homme positif aimant à discuter les privilèges de la race des boeufs
siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette idée ne
l'offusquait ni ne l'étonnait. Il y avait des moments où Léonard se
réjouissait du charme immatériel de la Gioconda, charme étrange,
lointain, irréel et plus réel en même temps que tout ce qui existait.
Mais il y avait d'autres instants où il sentait vivement sa vivante
beauté.
Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à cette époque on appelait
«dotte eroine», savantes héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de
ses connaissances. Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait le
grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup
la considéraient comme inintelligente. En réalité, lui semblait-il,
elle possédait ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement
l'esprit féminin,--la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui,
subitement, l'apparentaient à lui, la rendaient toute proche, unique
et éternelle compagne et soeur. A ces moments, il aurait voulu
franchir le cercle fatidique qui séparait la contemplation de la vie
réelle.
Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?
Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en lui que l'ennui ou
le rire, il ne pouvait s'empêcher de railler les soupirs langoureux
des amoureux célestes et les sonnets sirupeux dans le goût de
Pétrarque. Non moins étranger était pour lui ce que la généralité
appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le
dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, toute possession
matérielle--dans ou en dehors du mariage--lui paraissant grossière.
Et il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans
blâmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte
pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se
soumettant à une autre loi d'amour et de pudeur.
Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une plus parfaite union
avec son amante, que dans ces profondes et mystérieuses
caresses,--dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet
être nouveau, conçu et né d'eux--comme l'enfant du père et de la
mère--et qui était lui et elle en même temps?
Et cependant il sentait que même dans cette union pure se cachait un
danger, plus grand peut-être que dans l'ordinaire union d'amour
charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne
encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation et l'attirance
de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents,
à travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille à travers
le brouillard. Et par instants il songeait:
Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la
contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle pas, ne le
repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme le ferait toute
autre femme?
Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un tourment terrible
et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimitée, comme de sa
tendre et implacable curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il
sentit en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il devrait
décider si elle était pour lui un être vivant ou une vision, le reflet
de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il gardait
l'espoir que la séparation éloignerait la solution de ce problème et
il se réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure que
l'heure de la séparation approchait, il comprenait qu'il s'était
trompé, que non seulement la séparation n'éloignerait pas la solution
mais encore qu'elle la brusquerait.
Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il s'était engagé dans
une impasse déserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord où
il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits
des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la cathédrale. Un
côté de la ruelle était plongé dans l'obscurité, l'autre, tout baigné
par la blanche lumière de la lune.
Devant un balcon, des hommes drapés dans des mantes noires, le visage
caché par des masques, chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la
vieille chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et
mélancolique, que Léonard aimait particulièrement pour l'avoir
entendue dans sa jeunesse:
Oh! que la jeunesse est belle
Et éphémère! Chante et ris
Et sois heureux--si tu le veux
Et ne compte pas sur demain.
Le dernier vers se répercuta dans son coeur en un sombre
pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la
vieillesse, éclairant sa solitude, l'âme vivante, l'âme soeur? La
repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de
fois pour son existence, en faveur de la contemplation,
sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le réel pour
l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il
savait que préférant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui étaient
également chères; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti.
Mais sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait décider ce
qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle
pour la vivante--celle qui était ou celle qui serait toujours?
Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient fermées; les
lumières éteintes. Il leva le heurtoir pendu à une chaîne et frappa.
Le gardien ne répondit pas; il était sorti ou dormait. Les coups
répétés par l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence
régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et
tout à coup retentirent des sons lourds, lents et métalliques, les
sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux
et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
l'irrémédiable fuite du passé.
Et longtemps le dernier son trembla et se balança dans l'atmosphère
lunaire s'épandant en ondes harmonieuses répétant:
_Di doman non c'è certezza._
Et ne compte pas sur demain.