VI

La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise,

aboutit à une déconvenue. Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent

toute la responsabilité sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à

mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses droits d'héritage

à un usurier. Ses frères lui intentèrent un procès, amassant contre

lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impiété, de sodomie,

de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A tous ces

ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de la salle du Conseil.

Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la promptitude exigée par la

peinture à la fresque étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en

dépit de l'avertissement donné par la _Sainte Cène_, Léonard décida de

peindre quand même avec des couleurs à l'huile la bataille d'Anghiari.

Le travail à moitié achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide

de brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre compte que la

chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la

partie supérieure gardait toujours sa moiteur. Après de nombreux et

vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de

peinture murale subirait le même sort que la _Sainte_ _Cène_, et que

de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, «il serait forcé de tout

abandonner à sa courte honte».

Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût plus grand que

l'affaire du canal de Pise et son procès contre ses frères.

Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaçant du

dédit convenu, et voyant l'inutilité de ses menaces accusa ouvertement

Léonard de détournement d'argent du Trésor.

Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, l'artiste voulut lui

rendre toutes les sommes touchées, messer Pierro refusa de les

recevoir, et cependant, circulait à Florence, dans toutes les mains,

colportée par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au

chancelier de la République florentine à Milan, qui sollicitait les

services de Léonard pour le compte du lieutenant du roi de France en

Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise.

«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait la lettre. Ayant

exigé à l'avance une forte somme, et ayant à peine commencé le

travail, il a tout abandonné, agissant dans cette affaire comme un

traître vis-à-vis de la République.»

Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans sa chambre de travail.

Après la journée écoulée en préoccupations de toutes sortes, il se

sentait fatigué et brisé comme après une nuit de fièvre et de délire.

Il tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une caricature;

essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, l'insomnie persistait. Il

écoutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de

Machiavel: «Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les

préoccupations, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même

la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit une lumière, ouvrit la porte

de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau posé sur le

chevalet et recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.

C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.

Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance et il lui semblait

qu'il le voyait pour la première fois. Et il découvrit une telle

puissance de vie dans ce visage qu'il en éprouva un malaise devant son

oeuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant

certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une aiguille,

occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, il avait agi en sens

contraire, enlevant la vie à une vivante pour la donner à une morte.

Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant

attentivement, on eût vu la poitrine se soulever, le sang battre sous

les artères et l'expression du visage se transformer. Et en même temps

elle était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique dans son

immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le

fond du portrait.

Seulement à ce moment, comme si la mort lui eût dessillé les yeux, il

comprit que le charme de monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec

une si infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était elle,

maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux,

reflétant son âme à lui, à l'infini, comme un miroir un autre miroir?

Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors de leur dernière

entrevue: «Il faut autre chose que la curiosité pour pénétrer les plus

profonds et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne.»?

Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les morts

contemplent les vivants?

Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais

jamais il n'avait considéré la mort d'aussi près.

Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable

terreur glaçait son coeur.

Et pour la première fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans

oser le scruter, sans vouloir savoir.

D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la portrait, comme on

rejette un suaire.

Au début du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise,

Léonard obtint un congé de trois mois et partit pour Milan.

Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé éternel, que

vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperçu pour la première fois

les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 151 / 189 题