IX

Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière,

ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et

l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui

demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau

monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche

chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire,

de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité

chrétienne.

Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux

caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César

protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en

Romagne.

Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour

Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna

l'ordre de récompenser généreusement l'auteur.

Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges,

mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète

napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des

Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César

était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal

défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège.

«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas

qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de

tolérance?»

--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito.

--Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je réglerai ce compte

moi-même.

Puis plus bas il ajouta:

--Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.

On connaissait son procédé; pour de moins graves méfaits, il leur

faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge.

Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.

L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta avec

bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles.

Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la

mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du

Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus à l'aurore du Taureau la

maladie passerait d'elle-même. Puis, il conseilla pour une action

importante de choisir le 31 décembre après midi, cette date devant

être extrêmement favorable à César.

Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il murmura trois fois

avec un air mystérieux:

--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi.

César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une

ombre assombrir son visage.

D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau s'adressa à son

ingénieur.

Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce

n'étaient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la

disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles formés par les

chaînes de montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des oeuvres de

grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d'oiseau. La mer

était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu

pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert; et avec une

infinie perfection tous les détails étaient notés--les places, les

rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait sans même lire

les remarques écrites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de

la terre et qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière attention

César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac

de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'était le coeur de l'Italie,

la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé

dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol

d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il

éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient,

qu'ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait

vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le

monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol

triomphal.

Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus

charmeur sourire.

--Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l'as

fait jusqu'à présent et je saurai te récompenser.

Puis il ajouta avec sollicitude:

--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-être

désires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux

d'exaucer toutes tes prières.

Léonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita

pour lui une audience.

César haussa les épaules en souriant.

--Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur

audience et quand je le reçois--nous n'avons rien à nous dire. Et

pourquoi m'a-t-on envoyé cet original?

Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.

--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et

perspicaces de notre époque, tel que j'en ai rarement rencontré dans

mon existence.

--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bête. Mais on

ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, une girouette. Il n'a de

mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien

et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite

encore davantage. C'est un homme très bon. Il n'y a en lui aucune

malice, quoiqu'il s'imagine être le plus rusé des hommes et qu'il

s'évertue à me tromper comme si j'étais l'ennemi de votre république.

Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce

qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! qu'il vienne,

puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A

propos, ne m'a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait

l'intention d'écrire un livre sur la politique ou la science

militaire?

César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il

venait de se souvenir de quelque chose de joyeux.

--T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? Non? Alors, écoute. Un

jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire,

Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à

d'autres officiers, les règles de la disposition d'une armée en ordre

de bataille d'après la célèbre phalange, avec une éloquence telle, que

ses auditeurs voulurent l'expérimenter. On fit sortir les troupes

devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois

heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux

mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin, Bartolomeo

perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'eût jamais

lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du

tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l'énorme

différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas

cela à Nicolas, mon cher Léonard--il n'aime pas se souvenir de la

phalange!

Il était tard, tout près de trois heures du matin.

On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du

vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité.

L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses

cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des

torches, en signe d'honneur.

Léonard raconta son audience à Machiavel.

En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les

plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié.

--Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de

votre patrie!

--Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre

allié...

--Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un

éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si

seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous

accuser de haute trahison?

--Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En

réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un

aveugle...

Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent

que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du coeur,

étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait

pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression

de César, «plus que son âme».

X

Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.

Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans

la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps

il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus

absolu et amena la conversation de loin.

Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre

Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés

attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de

Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna

Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du

monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait

entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La

République de Venise se considéra offensée, en la personne de son

capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis

XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc

de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait

trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les

racoler sur les grandes routes.

On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc

dans toutes ses campagnes.

Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de

Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches

officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en

Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance,

pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en

homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un

détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.

Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à

cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le

secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu

savoir de sa soeur. Les geôliers la considéraient comme une sainte,

assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle

prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de

sainte Catherine de Sienne.

Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie.

Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus

pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie

serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé

dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue

pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa

cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce

qui se passait durant ces entretiens.

Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie.

--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider,

je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse

soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que

quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San

Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera

facile d'y pénétrer et de tout savoir.

Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut

un rire sec, presque mauvais.

--J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de

chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette

fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous

désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que

je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien

se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à

quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer

aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des

rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé

cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des

ruses superbes!

Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà

compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il

cachait sous un masque cynique.

--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme

sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non

réussite, je répondrai au même titre que vous.

Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua

son plan.

Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin,

si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles.

Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre,

jour du départ du duc de Fano.

Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les

prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était

absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le

secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans

espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs

inexpérimentés.

Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés,

échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de

Pétrarque:

_Ferito in mezzo di core di Laura_

découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses

auditeurs jusqu'à la congestion.

De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des

cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées,

le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On

venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent

vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui

communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.

La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous

leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard

aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant

appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une

insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure.

--Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son

compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de

bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin

saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce

soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que

nos splendides seigneuries.

Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas,

que Léonard ne put se contenir et l'interrompit:

--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne

savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que

les autres...

Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une

voix changée:

--Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le coeur

trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.

Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore:

--Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis

que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus

et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière

tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être

ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les

privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de

l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le

moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!

Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.

--Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout

bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis

pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai

n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra,

je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas

crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien

n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est

capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd

sans raison.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 130 / 189 题