Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière,
ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et
l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui
demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau
monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche
chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire,
de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité
chrétienne.
Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux
caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César
protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en
Romagne.
Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour
Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna
l'ordre de récompenser généreusement l'auteur.
Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges,
mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète
napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des
Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César
était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal
défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège.
«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas
qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de
tolérance?»
--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito.
--Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je réglerai ce compte
moi-même.
Puis plus bas il ajouta:
--Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.
On connaissait son procédé; pour de moins graves méfaits, il leur
faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge.
Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.
L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta avec
bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles.
Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la
mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du
Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus à l'aurore du Taureau la
maladie passerait d'elle-même. Puis, il conseilla pour une action
importante de choisir le 31 décembre après midi, cette date devant
être extrêmement favorable à César.
Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il murmura trois fois
avec un air mystérieux:
--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi.
César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une
ombre assombrir son visage.
D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau s'adressa à son
ingénieur.
Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce
n'étaient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la
disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles formés par les
chaînes de montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des oeuvres de
grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d'oiseau. La mer
était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu
pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert; et avec une
infinie perfection tous les détails étaient notés--les places, les
rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait sans même lire
les remarques écrites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de
la terre et qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière attention
César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac
de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'était le coeur de l'Italie,
la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé
dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol
d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il
éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient,
qu'ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait
vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le
monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol
triomphal.
Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus
charmeur sourire.
--Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l'as
fait jusqu'à présent et je saurai te récompenser.
Puis il ajouta avec sollicitude:
--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-être
désires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux
d'exaucer toutes tes prières.
Léonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita
pour lui une audience.
César haussa les épaules en souriant.
--Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur
audience et quand je le reçois--nous n'avons rien à nous dire. Et
pourquoi m'a-t-on envoyé cet original?
Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.
--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et
perspicaces de notre époque, tel que j'en ai rarement rencontré dans
mon existence.
--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bête. Mais on
ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, une girouette. Il n'a de
mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien
et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite
encore davantage. C'est un homme très bon. Il n'y a en lui aucune
malice, quoiqu'il s'imagine être le plus rusé des hommes et qu'il
s'évertue à me tromper comme si j'étais l'ennemi de votre république.
Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce
qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! qu'il vienne,
puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A
propos, ne m'a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait
l'intention d'écrire un livre sur la politique ou la science
militaire?
César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il
venait de se souvenir de quelque chose de joyeux.
--T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? Non? Alors, écoute. Un
jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire,
Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à
d'autres officiers, les règles de la disposition d'une armée en ordre
de bataille d'après la célèbre phalange, avec une éloquence telle, que
ses auditeurs voulurent l'expérimenter. On fit sortir les troupes
devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois
heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux
mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin, Bartolomeo
perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'eût jamais
lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du
tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l'énorme
différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas
cela à Nicolas, mon cher Léonard--il n'aime pas se souvenir de la
phalange!
Il était tard, tout près de trois heures du matin.
On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du
vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité.
L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses
cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des
torches, en signe d'honneur.
Léonard raconta son audience à Machiavel.
En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les
plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié.
--Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de
votre patrie!
--Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre
allié...
--Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un
éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si
seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous
accuser de haute trahison?
--Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En
réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un
aveugle...
Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent
que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du coeur,
étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait
pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression
de César, «plus que son âme».
X
Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.
Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans
la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps
il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus
absolu et amena la conversation de loin.
Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre
Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés
attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de
Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna
Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du
monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait
entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La
République de Venise se considéra offensée, en la personne de son
capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis
XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc
de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait
trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les
racoler sur les grandes routes.
On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc
dans toutes ses campagnes.
Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de
Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches
officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en
Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance,
pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en
homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un
détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.
Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à
cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le
secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu
savoir de sa soeur. Les geôliers la considéraient comme une sainte,
assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle
prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de
sainte Catherine de Sienne.
Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie.
Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus
pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie
serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé
dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue
pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa
cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce
qui se passait durant ces entretiens.
Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie.
--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider,
je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse
soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que
quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San
Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera
facile d'y pénétrer et de tout savoir.
Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut
un rire sec, presque mauvais.
--J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de
chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette
fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous
désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que
je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien
se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à
quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer
aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des
rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé
cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des
ruses superbes!
Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà
compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il
cachait sous un masque cynique.
--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme
sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non
réussite, je répondrai au même titre que vous.
Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua
son plan.
Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin,
si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles.
Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre,
jour du départ du duc de Fano.
Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les
prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était
absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le
secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans
espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs
inexpérimentés.
Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés,
échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de
Pétrarque:
_Ferito in mezzo di core di Laura_
découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses
auditeurs jusqu'à la congestion.
De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des
cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées,
le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On
venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent
vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui
communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.
La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous
leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard
aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant
appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une
insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure.
--Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son
compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de
bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin
saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce
soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que
nos splendides seigneuries.
Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas,
que Léonard ne put se contenir et l'interrompit:
--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne
savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que
les autres...
Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une
voix changée:
--Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le coeur
trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.
Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore:
--Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis
que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus
et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière
tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être
ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les
privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de
l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le
moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!
Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.
--Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout
bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis
pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai
n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra,
je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas
crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien
n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est
capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd
sans raison.