VIII

Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à César.

Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon

d'attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et

Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à

vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans

lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte

du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du

Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: la

proximité du duc se faisait sentir à travers les murs.

Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait

une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses

nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte

s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des

lunettes sur le nez, la plume derrière l'oreille, passait la tête et

faisait signe à l'un des assistants.

A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait

douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'était pas encore son

tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil,

bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.

Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle

avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à

l'emplacement de l'autel, sur une table encombrée de fioles et de

pots, l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de

Sa Sainteté le Pape et de César, préparait le médicament à la mode,

une infusion de «bois sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique.

Pétrissant dans ses jolies mains le coeur jaune odorant de la plante,

qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur expliquait avec un

sourire aimable la nature et les qualités de ce bois.

Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient

étonnés de l'étrange conversation des nouveaux pasteurs de l'Église.

Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d'une lampe

officinale, dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, les

prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse.

Durant cette causerie, le secrétaire de la République Florentine

prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, adroitement cherchait à

prendre vent de la politique de César. S'approchant de Léonard, un

doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec

un air préoccupé:

--Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.

--Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.

--Là gît le lièvre--quel artichaut? Dernièrement le duc a posé ce

rébus à l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: «Je mangerai

l'artichaut feuille par feuille». Peut-être cela veut-il dire que,

divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il

dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon

cerveau!...

Et il ajouta à l'oreille de Léonard:

--Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle d'un tas de

frivolités et dès qu'on touche à une question sérieuse, ils deviennent

muets comme des carpes sous l'eau ou des moines à table. Je flaire

qu'ils préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je

donnerais mon âme au diable pour le savoir!

Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un joueur.

Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement de la porte

et fit signe à Léonard.

Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les

stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce

confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une

chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de

Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique

de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et

alternait avec la tiare du pape et les clés de Saint-Pierre. Il

faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de

genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée:

César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé

sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux

positions seulement lui étaient naturelles: à cheval ou couché.

Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie

d'échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de

son secrétaire; César possédait la faculté de diviser son attention

sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d'un mouvement lent

et égal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or

remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait

jamais.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 129 / 189 题