Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si
l'ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre le
cadeau de bienvenue, qui consistait, d'après l'usage du temps, en
provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un
quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes
torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En
voyant toute l'attention qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce
dernier de lui obtenir une audience.
A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se
rendirent au palais.
Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les
ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir être
reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu'il était lui-même fort
mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit
et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes.
En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du
matin; à trois heures de l'après-midi, pour lui venait l'aurore, à
quatre le lever du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait,
parfois étendu sur son lit: durant le dîner et après, il réglait les
affaires d'État. Toute son existence était entourée de mystère, non
seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il
sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se
montrait au peuple que les jours de grande fête, à l'armée qu'au
moment du combat ou à la menace d'un danger. Aussi chacune de ses
apparitions était-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il
aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui
coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à
l'entretien du principal capitaine de l'Église. Les ambassadeurs
assuraient à leurs souverains qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit
cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes,
le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses
chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et
qu'il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.
On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il
pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il
n'était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d'un seul
coup de sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis quelques
années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une
main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles,
brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les
seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister
aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour
y prendre part.
En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode.
Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le siège
d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval,
et se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc de Ferrare.
Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa
la foule des invités, salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre,
seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la
salle, si élégant que de suite un murmure courut:
--Cesare, Cesare! L'unico Cesare!
Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa soeur à
l'écart et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Lucrezia baissa
les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible,
infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait,
comme on l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que
d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur publique
exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être
plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son
jeu et effacer ses traces.