VII

Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si

l'ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre le

cadeau de bienvenue, qui consistait, d'après l'usage du temps, en

provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un

quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes

torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En

voyant toute l'attention qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce

dernier de lui obtenir une audience.

A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se

rendirent au palais.

Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les

ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir être

reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu'il était lui-même fort

mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit

et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes.

En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du

matin; à trois heures de l'après-midi, pour lui venait l'aurore, à

quatre le lever du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait,

parfois étendu sur son lit: durant le dîner et après, il réglait les

affaires d'État. Toute son existence était entourée de mystère, non

seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il

sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se

montrait au peuple que les jours de grande fête, à l'armée qu'au

moment du combat ou à la menace d'un danger. Aussi chacune de ses

apparitions était-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il

aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui

coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à

l'entretien du principal capitaine de l'Église. Les ambassadeurs

assuraient à leurs souverains qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit

cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes,

le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses

chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et

qu'il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.

On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il

pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il

n'était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d'un seul

coup de sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis quelques

années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une

main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles,

brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les

seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister

aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour

y prendre part.

En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode.

Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le siège

d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval,

et se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc de Ferrare.

Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa

la foule des invités, salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre,

seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la

salle, si élégant que de suite un murmure courut:

--Cesare, Cesare! L'unico Cesare!

Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa soeur à

l'écart et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Lucrezia baissa

les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible,

infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait,

comme on l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que

d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur publique

exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être

plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son

jeu et effacer ses traces.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 128 / 189 题