VI

Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé du secrétaire du duc

qui lui commandait de se présenter le lendemain devant Son Altesse.

Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était arrêté à Fano pour

se reposer et devait partir le lendemain à l'aurore, vint faire ses

adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui

demanda à quelle cause il l'attribuait.

--Deviner le motif des actions d'un prince tel que César est

difficile, presque impossible, répondit Machiavel. Mais si vous

désirez savoir ce que je pense--je vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à

sa conquête par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs

tyranniques était en proie aux émeutes, aux pillages et à

l'oppression. César, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidèle et

intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui

inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la

contrée. Lorsque le duc constata que le but était atteint, il décida

de briser l'arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du

lieutenant sous prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son

corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en même

temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois profits de cette action

pleine de profonde sagesse: premièrement, il a arraché avec la racine

l'ivraie des discordes semées en Romagne par les premiers tyrans;

deuxièmement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruautés

avaient été commises à son insu, il s'est lavé les mains, a rejeté

toute la responsabilité sur la tête de son lieutenant, et a profité

des excellents fruits de son régime; troisièmement, offrant en

sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, il s'est posé comme le

plus haut et le plus intègre justicier.

Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant sur son

visage une impassibilité impénétrable. Seulement au fond de ses yeux

brillait, tantôt s'allumant et tantôt s'éteignant, une étincelle

d'impertinente raillerie.

--Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas à dire! s'écria

Lucio. Mais d'après vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant

justice n'est que la pire des abominations!

Le secrétaire de la République florentine baissa les yeux, afin d'y

éteindre la flambée moqueuse.

--C'est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu'importe?

--Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille abomination est

digne du nom de «sagesse»?

Machiavel haussa les épaules.

--Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine expérience en

politique, vous verrez vous-même qu'entre la façon dont agissent les

gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle différence,

que l'oublier c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les

hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur ou l'intérêt les

forcent à la vertu. Voilà pourquoi je dis qu'un souverain, pour éviter

sa perte, doit avant tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être

ou ne pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords de

conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de

conserver le pouvoir, car en étudiant la nature du mal et du bien on

arrive à cette conclusion, que beaucoup de choses qui semblent des

vertus ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent des vices,

le grandissent.

--Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir ainsi tout est permis;

toutes les cruautés, toutes les infamies sont excusables...

--Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement Nicolas en

levant la main comme pour un serment. Tout est permis à celui qui veut

et peut régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début de notre

conversation, je conclus que le duc de Valentino après avoir unifié la

Romagne grâce à don Ramiro, est, non seulement plus raisonnable, mais

aussi plus charitable dans sa cruauté que, par exemple, les Florentins

qui autorisent de continuelles révoltes, car mieux vaut la violence

supprimant quelques-uns, que la clémence qui perd des nations.

--Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il pas existé de

grands rois exempts de cruauté? L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...

--N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je n'ai eu en vue

jusqu'à présent que les royaumes conquis, et bien plus l'acquisition

du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et

Marc-Aurèle pouvaient être charitables sans nuire à leur empire; avant

leur règne il avait été commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous

seulement, qu'à la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons

de la louve assassina l'autre--action épouvantable--mais d'autre part

qui sait si, sans ce meurtre nécessaire à l'unification du pouvoir,

Rome aurait existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du

double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux balances

l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une le fratricide et dans

l'autre les vertus et la sagesse de la Ville Éternelle? Certes, il

vaudrait mieux préférer le sort le plus obscur à la grandeur des rois

fondée sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin du

bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas périr, suivre le

sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne,

n'osent être ni bons, ni mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse

exige de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle

n'exécutent que des lâchetés ordinaires.

--A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tête!

s'écria Lucio.

Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de rompre sur une

plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire:

--Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là vraiment le fond de

votre pensée. Il me semble invraisemblable.

--La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, répondit

sèchement Machiavel.

Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait

remarqué qu'en simulant l'indifférence, Nicolas jetait de furtifs

regards vers son interlocuteur, comme s'il désirait éprouver la force

de l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains

luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n'était pas sûr de

soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était

dépourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme

tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans

l'excès contraire, dans l'exagération, dans l'expression de vérités

stupéfiantes, quoique pas toujours justes.

Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un

prestidigitateur joue avec des épées nues qu'il manie insoucieusement.

Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes,

attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses

ennemis pareils à messer Lucio--gens de la bourgeoisie bien pensante.

Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie

méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas.

Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la

rotella de ser Pierro da Vinci, formé de différents reptiles. Messer

Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à

la très grande crainte des foules?

Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous

ce désintéressement d'artiste, une véritable et profonde souffrance,

comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait

plaisir à se blesser jusqu'au sang.

--N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui

cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies?

Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce coeur sombre, si

proche et si étranger au sien.

Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer

Lucio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par

Nicolas.

--Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y

a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire

des rois, s'il faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera

beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs vertus. Mais que

vient faire là le duc de la Romagne? _Quod licet Jovi, non licet

bovi._ Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César

l'est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait

encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le

monde sera de mon avis...

--Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas

perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio.

La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le

monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en

observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu'à

ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut

donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il

sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir

ont été si solidement établies en un temps très court, qu'il est dès

maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... en

Europe... et dans l'avenir...

Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues

creuses; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné.

Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de

Savonarole.

Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, eut proposé de

conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne

voisine, le visionnaire s'évapora.

--Allons plutôt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J'ai pour cela

un flair de chien! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses...

--Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. Dans cette sale petite

ville.

--Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement le secrétaire de

la République florentine. Ne dédaignez jamais les petites villes. Dans

ces sales petites banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si

bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.

Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela polisson.

--Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait froid, nous

gèlerons en route...

--Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos

pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous

reconnaîtra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, plus

c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?

Léonard s'excusa.

Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles aux hommes,

lorsqu'il s'agissait des femmes, il les évitait avec un insurmontable

dégoût. Ce cinquantenaire, scrutateur obstiné des secrets de la

nature, qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à mort pour

étudier l'expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit

en entendant une plaisanterie légère, ne savait où fixer les yeux et

rougissait comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 127 / 189 题