Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les
petites vitres gelées de l'auberge, les transformant en pâles
émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du
duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu.
Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était plus dans la chambre.
L'artiste descendit à la cuisine. Dans l'âtre flambait un grand feu et
sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande.
Léonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit à table.
A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec
deux nouveaux voyageurs. L'un était un courrier de Florence; l'autre,
un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du
gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec Machiavel et
se rendant pour affaire de famille à Ancone, s'était chargé de trouver
Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis.
--Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon
oncle Francesco m'a assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi
dernier déjà la Seigneurie avait promis...
--J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques
et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses
de ces seigneurs. A Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en
payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la
République florentine aurait dû mourir de faim. Il n'y a pas à dire,
la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en
forçant son délégué près d'une cour étrangère, à solliciter trois ou
quatre ducats comme un mendiant!
Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent,
pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine.
Ils pouvaient causer librement.
--Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le
connaître, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio
salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je
suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma
démission! conclut-il de plus en plus exalté et s'imaginant
visiblement voir dans le jeune Florentin, le représentant de toute la
Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état.
Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera
chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui était possible de
faire pour ma mission, je l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner
autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire
ma révérence! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop
intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste écrit à
votre oncle...
--Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer,
tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des
Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la
République que personne ne voudra entendre parler de votre démission.
Vous êtes irremplaçable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'oeil
de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres
ont un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais souhaité un
pareil. Tout le monde admire l'élégance et la légèreté de votre style.
Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil,
lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se
roulaient de rire...
--Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant.
Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est
utile à quelque chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient
l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle,
je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure les affronts, je me débats
comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la
République. Eh! que le diable l'emporte, la République... et son
gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni
linceul, ni cercueil...
Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante
l'étouffait à l'idée de ces gouvernants qu'il méprisait et qu'il
servait. Désirant changer de conversation, Luccio remit à Nicolas une
lettre de sa jeune femme, monna Marietta.
Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une écriture enfantine
sur du papier gris.
«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous
séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété.
Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien...
il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la
neige et la tête couverte d'épais cheveux noirs, comme chez Votre
Excellence. Il me paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif
et gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas et je vous
prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus
longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je
prie pour votre santé, vous protègent!»
Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de
Machiavel s'éclaira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses
traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant
dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa
poche et murmura bourru:
--Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma maladie?
--Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour
monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d'un membre du
Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez...
--Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!
Il fit un geste impatienté et ajouta:
--On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. Car il
faut choisir: ou sa femme ou la politique.
Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde il continua:
--Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme?
--Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio.
--Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous
en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une
anguille parmi des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible
pour les épaules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas,
messer Leonardo?
Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta
de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un
masque d'impudence.
Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route
ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu'il lui
fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer
des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait
affaissé, malheureux et malade.
L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la même place était
mortel pour lui. Ce n'était pas en vain que les membres du Conseil des
Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui
embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l'emmena
dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l'argent.
Nicolas refusa.
--Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous
avez dit hier vous-même: «Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait
nous rencontrer!» Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un
caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi,
mais vous, qui m'avez rendu un cordial service...
Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté, que
Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de
lui rendre dès qu'il aurait reçu l'argent de Florence.
Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, avec une générosité
toute seigneuriale.
V
Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil,
une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée.
La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux
et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle,
et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient
de ci de là.
Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des
réflexions originalement drôles ou tristes.
Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons
étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de
la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité
d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une
à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement.
Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante
nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait
été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la
Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité,
baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique
fichée en terre, la tête de don Ramiro.
--Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne
parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort
curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la
place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion
d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique.
Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la
sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes.
On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se
mêlèrent au peuple.
--Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune
ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il
préférait et protégeait le lieutenant.
--C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable,
vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En
son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons
et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à
l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue,
la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour
le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à
son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un
exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se
tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et
juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les
orgueilleux.
--_Regas eos in virga ferrea_, murmura un moine. Tu les conduiras avec
un sceptre de fer.
--Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple!
--Il sait punir--il sait gracier.
--On ne peut avoir de meilleur roi!
--En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la
Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d'impôts. On
n'avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme
on emmenait le dernier boeuf! On ne respire que depuis le duc de
Valentino--que le Seigneur lui donne la santé!
--Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd'hui ils
sont rendus on ne peut plus vite.
--Il défend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine.
--Il plaint le peuple, voilà la vérité.
--Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite
vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te
protège, notre beau soleil rayonnant!
--Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille de Léonard. La voix du
peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut être dans la plaine
pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le
roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme
un monstre.
Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.
--Lui... Lui... Le voilà... Regardez...
On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des
têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les
femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur
héros, «le blond et beau César», _Cesare biondo et bello_. C'était un
rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple.
En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de
timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde
romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes
de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une
cuirasse, vêtus de deux couleurs--jaune et rouge. Machiavel ne se
lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée
par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en
pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de
feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des épées étaient en
peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de
vipères dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la
poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de
Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes
albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de
camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du
porte-drapeau de l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur
un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un soleil en diamants,
venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en
manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le
corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d'un
casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines
mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique.
Le visage de Valentino--il avait vingt-six ans--avait maigri depuis
que Léonard l'avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits
s'étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus
fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la
barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec d'un oiseau
de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage
impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus
impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme
la lame aiguisée d'une épée nue.
L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attelés
de boeufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les
gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des
trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant,
les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient
comme des éclairs et il semblait que César marchait dans la pompe
royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le
soleil énorme et sanglant.
La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de
l'acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse
terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante.
--Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout
de même le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau
soleil!
Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de
l'Église, lui apparaissait tel le glaive même de l'archange Michel.
Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf
enthousiasme.