IV

Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur

Pandolfo Ruccellaï, sous la direction de l'architecte florentin Biajio

da Ravenna, élève d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler

les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris

de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu à peu

entraîné, il commença à lui donner les premières notions de

l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique.

L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité

avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il se ressouvenait

d'une chose déjà apprise.

L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui

déplaisait également qu'il fût gaucher, puisqu'il était convenu que

tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et

les impies étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio augmenta

encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assuré que la

femme de Monte Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de

Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au diable,

elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.

«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois attire toujours

le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur... Chaque famille

a son monstre.»

Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé fils Pierro

lui annonçât la nouvelle réjouissante de la naissance d'un enfant

légitime, digne d'être héritier, car réellement Nardo semblait

«illégal» dans cette famille.

Les habitants de Monte Albano racontaient une particularité de leur

pays qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs: c'était la couleur

blanche de beaucoup de plantes et d'animaux, violettes, framboises,

moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à la montagne

«Albano».

Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le monstre de la famille

vertueuse et bourgeoise des notaires florentins.

V

Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit avec lui à Florence.

Léonard retourna rarement à Vinci.

Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce moment au service du duc

de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystérieuse:

«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»

On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; en réalité, il

s'agissait de sa mère.

Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro del Vacca, Catherine

sentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, désira voir son fils.

Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage pour l'adoration

des reliques de saint Ambroise et du Clou sacré, elle arriva à Milan.

Léonard la reçut avec une respectueuse tendresse.

Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, le petit Nardo.

Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il

la retint, lui loua et installa avec mille attentions, une belle

chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, près des portes

Vercelli. Elle tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller

loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la fit transporter

dans le meilleur hospice de Milan, l'_Ospedale Maggiore_, construit

par Francesco Sforza et pareil à un palais. Tous les jours il s'y

rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point.

Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses élèves ne se

doutait du séjour de Catarina à Milan. Dans son journal, il ne parlait

presque pas d'elle.

Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main glacée, il lui sembla

qu'il était redevable de tout ce qu'il possédait à cette pauvre

paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de

splendides funérailles, non comme si elle eût été une servante

d'auberge, mais une noble dame.

Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait inutilement les

cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais de l'enterrement:

Spese per la mor--Sotteratura di

Chaterina 27 florins.

Deux livres de cire 18 --

Catafalque 12 --

Pour le port de la croix 4 --

Transport du corps 8 --

Pour quatre abbés et quatre chantres 20 --

Pour le glas 2 --

Aux fossoyeurs 16 --

Aux scribes 1 --

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TOTAL 108 florins.

_A ajouter:_

Médecin 4 --

Sucre et chandelle 12 --

-----

TOTAL GÉNÉRAL 124 florins.

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Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, en rangeant ses

effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire, un

paquet soigneusement ficelé. C'était un gâteau de village apporté de

Vinci par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et trois

paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait pas, habitué qu'il

était au linge fin. Mais maintenant qu'il avait retrouvé ce paquet

oublié parmi les livres et les instruments de mathématique, il sentit

son coeur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période de ses

pérégrinations de ville en ville, solitaire et désabusé, jamais il

n'oublia l'inutile paquet et chaque fois, le cachant de tout le monde,

il le glissa avec les objets qui lui étaient les plus précieux.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 113 / 189 题