Ces souvenirs renaissaient dans le coeur de Léonard, tandis qu'il
montait le sentier aride de Monte Albano.
Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit pour se reposer
et regarda. L'horizon vallonné s'étendait en s'abaissant vers la
vallée de l'Arno. A droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées
de crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. A ses
pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. Plus loin, le
village de Vinci ressemblait à une ruche collée sur un tremble.
Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant les violettes
blanches poussaient; le Monte Albano bleuissait et tout était simple,
calme, pauvre, pâle et septentrional.
Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus
rageur. Mais Léonard n'y prêtait guère attention, tout à ses
souvenirs.
* * * * *
Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. Adroit, gai
et débonnaire, il savait s'entendre avec tout le monde. Le clergé
particulièrement lui accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs
du riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres oeuvres de
bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, achetait des
terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans
rien changer à son modeste genre de vie, suivant les principes de ser
Antonio.
Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, très vite consolé,
le veuf de trente-huit ans épousa une toute jeune et jolie fille,
presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il
n'eut pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard vivait avec
son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention de donner une solide
instruction à cet aîné illégitime pour, le cas échéant, en faire son
héritier et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous les
aînés de la famille Vinci.
A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste,
mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-là même
qui par ses calculs indiqua à Colomb le nouveau chemin des Indes. Se
tenant à l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli
«vivait comme un saint», selon l'expression de ses contemporains;
silencieux, désintéressé et absolument vierge. Il était laid de
visage, presque repoussant; mais ses yeux clairs, calmes, naïfs,
étaient superbes.
Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu frappa à la porte de sa
maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reçut froidement et
sévèrement, soupçonnant dans cet hôte un badaud curieux. Mais après
avoir conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio da
Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. Ser Paolo
devint son professeur.
Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines
qui enserrent Florence, Poggio al Pino, où parmi les genévriers et les
pins une guérite en bois servait d'observatoire au grand astronome.
Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il savait des lois de
la nature. Dans ces causeries Léonard puisa la foi dans la nouvelle et
encore inconnue puissance de la science.
Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement de choisir une
occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler,
ser Pierro porta quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le
maître orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et bientôt
Léonard entra comme élève dans son atelier.