Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans éveiller le jardinier
et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village
voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne.
Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant plus l'endroit. Il
se souvenait que jadis se dressaient là les ruines du château Adimari
et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge.
Maintenant à la même place s'élevait une maison neuve, toute blanche
au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la
terre. Il expliqua à l'artiste que le propriétaire de l'auberge était
mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur
d'Orbiniano.
Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard s'inquiétait du
petit cabaret d'Anciano: il y était né.
Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus de la grande route
qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoïa, dans le sombre
repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse
guinguette.
Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San
Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de
mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin
gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la _tarocca_.
La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de
Vinci et s'appelait Catarina.
Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin
Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez
son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené
par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin
d'arroser la convention.
Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs,
accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il
l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de
chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué
régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible
qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de
conquérir les coeurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait
d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait
l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.
Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir,
puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent
vers Nievole, elle devint enceinte.
La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline
servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il
menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence
et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori,
ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien
dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre
paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne,
de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités
d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente
florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne
dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se
soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir
des suites de ses couches.
Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit
une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour
Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez
lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des
bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent
on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que
l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa
femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.
Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et
de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et
dévote famille da Vinci.
Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et
particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de
mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque
rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans
une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce
même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci.
C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son
_Livre sur la Peinture_.
«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues
d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui
sont parées?»
Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que
Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et
longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait
hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la
mère, le charme dont tout son être était empreint.
La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la
villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et
qu'Accatabriga partait avec ses boeufs travailler aux champs, le gamin
se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et
courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le
perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle
couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux.
Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours
de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer
aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu,
ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant
des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez
Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles,
les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses
pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte
que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère
de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de
Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son
corps.
Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa
robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui
encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses
gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio
lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept
ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la
grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure
de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un
ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le
vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les
arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des
fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio
partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la
bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les
montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long
des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à
la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies,
des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato,
Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue
brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné,
poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le coeur de
le gronder et de se plaindre à son grand-père.
L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco
et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient
Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses
camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui
déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se
réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en
allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les
gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir
sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la
première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait
dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce
que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant
que tu es un homme?»