II

Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci,

qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison,

vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des

cheveux blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un homme

aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer

Pierro. Jadis le notaire avait montré une grande tendresse pour son

fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés,

légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne

fît une part dans l'héritage à l'aîné, ils cherchèrent mille moyens

pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était

senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo,

témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui

circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin,

ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à

la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son

père, la conversation avec l'artiste sur la religion chrétienne, la

nécessité de la pénitence, de l'humilité, les opinions hérétiques des

philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa

composition.

Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa

poche ce livre écrit d'une fine écriture de commerçant appliqué:

_Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro

da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata._

(Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de

Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma belle-soeur.)

De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les

premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de

génération en génération.

Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci

étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au

service de la commune florentine, comme l'était son père messer

Pierro.

Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la

sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils

Lorenzo.

Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé--la gloire, les

honneurs, les charges de l'État ou de la guerre--ni à la trop grande

richesse, ni à la trop haute science.

«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la

plus certaine.»

Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant

hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les

cendres, l'artiste songeait que toute sa vie à lui n'avait été qu'une

longue infraction à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que,

selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de

ses ciseaux de fer.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 111 / 189 题