La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à
l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria
de prendre part à la discussion.
--Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...
--Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie.
Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus
intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton
cerveau est toujours plein des plus superbes chimères...
--Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais
vraiment je ne puis, je ne sais...
Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas
parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait
toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou
n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations
dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans
la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses
mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et
des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La
jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes,
lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait
cadeau d'un tel art!» pensait-il.
Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient.
--Messer, chantaient-elles en choeur, en l'entourant, s'il vous plaît!
Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous
quelque chose de gentil...
--Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.
--Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux!
La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe...
--Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les
morts...
--Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit
effrayant et sans mathématique...
Léonard ne savait refuser rien à personne.
--Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé.
--Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va
parler. Écoutez!
--Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur
d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge.
--Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine.
--On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?
--Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même.
--De Vinci? Un docteur ou un licencié?
--Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste
Léonard qui a peint la Sainte-Cène...
--Un peintre? Alors il traitera de la peinture...
--Non, des sciences naturelles.
--Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants?
Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits?
--Aucun. Il ne publie pas.
--Il ne publie pas?
--Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec
des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre.
--Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être
vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux
et amuser le duc et les belles dames?
--Nous allons voir.
--Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de
cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser.
Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce
que c'est que ce Léonard.
Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.
Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en
fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt.
--Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de
l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur
parler de ce qui me passera par la tête--pourvu qu'ils me laissent
tranquille.
Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante
assistance.
--Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et
rougissant comme un écolier--c'est pour moi tout à fait imprévu...
simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me
semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.
Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes
de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes,
loin de la mer--témoins ultra-antiques des transformations subies par
la terre--puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les
montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son
automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu
des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent
peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans
l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec
l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines
sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura
son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar.
--Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des
animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut
être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir
de la terre.
Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance
dans la science--en dépit de sa modestie--si différentes des utopies
pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que
lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le
complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le
bégaiement suffisant d'un ignorant?
--Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le
sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous
souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer
Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur
leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable!
Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était
donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur
de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux
blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son
sourire plat la moquerie du duc:
--Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo,
sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer:
n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages,
au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de
la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,--n'est-il
pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages
par le déluge?
--Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité
maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement
libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge.
Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau
de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les
plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les
vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer
Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des
montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en
désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non
par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez--voilà
ce qui est curieux!--les animaux qui vivent par bandes, tels les
sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent
séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir
aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement,
plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages
pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites
qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté
d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile
également de repousser cette assertion, car le coquillage est un
animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage
jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des
valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas
quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une
période de quarante jours--durée du déluge, d'après Moïse--il ait pu
franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de
Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant
l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres
écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par
soi-même ce dont il parle.
Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la
faiblesse de la réplique du recteur.
Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da
Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le
Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui
n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans
les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles.
Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de
Léonard.
--Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que
l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des
animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges,
vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme
d'après les cornes des boeufs et des moutons, d'après le coeur des
arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la
durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient
entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de
limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des
éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates
des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout
cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner
ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera
pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des
étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont
inutiles...
Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui
eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car
des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la
science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il
est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette
intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande
connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de
discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées
à la hauteur de pure intellectualité.
--Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et
ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup
songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...
--Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer,
éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui _n'est pas cela_ à
votre avis?
--Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que
les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science
inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base
sur l'expérience.
--Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce
cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les
antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance,
tout cela alors serait?...
--Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement
Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour
la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître
une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont
embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs
siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne
pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques--on
les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La
parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le
monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité
n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois
font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal
aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne
disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants
peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences
prétendues sophistiques...
Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son
adversaire, il se tut.
--Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le
docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le
savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le
vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur
Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à
l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez
daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de
l'Écriture Sainte...
--Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils,
je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car
ils sont la substance de la plus haute vérité...
On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les
uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient
vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient
dédaigneusement les épaules.
--Assez! assez!...--Permettez-moi de répondre, messer,...--Qu'y a-t-il
à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...--Je demande la
parole...--Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un oeuf
pourri... Comment permet-on?...--Les vérités de notre très sainte
mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...
Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa
solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la
science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux
et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais
contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être
laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves,
par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour
qu'ils l'admettent.
Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne
comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif
plaisir.
--Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains.
C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se
battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il
tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun,
derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés.
Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui
jouait la timidité...
Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un
combat de coqs.
--Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les
bonnets rouges l'assommeront...
Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent
aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent
sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour
réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles.
Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:
--Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est
suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que
mes animaux cuits de l'Adriatique--heureusement pas encore
desséchée!--exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés
de messer Leonardo.