Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à
une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité
des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant
situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.
Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis
subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard
l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit
transporter dans sa chambre.
--Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la
vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle!
Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il
lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la
porte de sa maison en exigeant le Clou sacré:
«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver
aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle
doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle
sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un
nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru
différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité,
Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à
découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!»
Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il
cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre
ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et
la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira»,
il y avait corrélation.
Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la
journée.
La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la
ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés,
traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné
le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les
moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des
crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur
de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux,
terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de
l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se
tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque
coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines
suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que
Domenico. On les avait emmenés en prison.
En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir
les défendre contre les injures de la populace.
Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:
--Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé!
D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils
cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:--La clef, la
clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont
il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir
le coffret secret des abominations romaines.
Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits
inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des oeufs pourris.
Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à
s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se
rassasier:
--Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist!
Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo
Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait
la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort,
un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le
postérieur en criant:
--Voilà d'où sortaient ses prophéties! _Egli ha la profezia nel
forame!_
Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.
Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait
depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la _Sainte-Cène_.
V
Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième
d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.
Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône
qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le
pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti,
fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique
héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après
avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza».
Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour
du duc, un «duel savant», _scientifico duello_, qui lui avait
tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On
supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la
dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour
lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous
le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie
les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix
dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais
encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur
des Muses.
Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs,
les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet
carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine,
gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée
d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de
bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna
Lucrezia et la comtesse Cecilia.
La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le
duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan
et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes--Milan--avait dépassé
l'antique.
Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la
dispute médicale posa ces questions:
«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La
guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme
est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du
corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur
la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus
voluptueuse que l'homme?»
Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la
toute première matière était hétérogène ou homogène?
--Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche
édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur ès
scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée
distinction entre _quidditas_ et _habitas_ que personne ne parvenait à
la comprendre.
Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un
sourire ironique errait sur ses lèvres.