VII

A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas:

--Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu

lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité,

vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas

l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout

concilier, tout réunir...

--Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard.

--Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde.

Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique! Il y

aura de la place pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce

pas, mon ami?

--Parfaitement, fra Luca.

--Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous

cédons.

--«Veau caressant tette deux mères!» pensa l'artiste en regardant le

visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier

Pythagore et saint Thomas d'Aquin.

--A votre santé, maître! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin,

l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés.

Quelle finesse dans l'allégorie!

--Quelle allégorie?

--Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu

merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas...

Le vieillard eut un sourire malin.

--Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le

soufre; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le

mercure; est-ce bien cela?

--Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien

compris mon allégorie!

--Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre

philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le

soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine

transmutation des métaux!

Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le

vieillard eut un rire enfantin, naïf:

--Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons à

votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère

l'Alchimie!

--Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on

ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser

avec vous dorénavant.

Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un

petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du

vin et des fruits.

--C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je

n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de

m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais

volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se

sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié! Dommage qu'on ne l'ait

pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose

de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.

--Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais

il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne

croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère

être philosophe plutôt que chrétien...

--Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un coeur d'or. Il

brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une

puce. On dit: «C'est un homme dangereux.» Les pères inquisiteurs

peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne

d'offenser mon Léonard.

--Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare

Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la

postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé un

aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier.

C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à

d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères.

--Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois

ne lui ai-je pas dit: «Laisse là ta philosophie.» Mais les artistes

sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger

d'eux. Ce sont des originaux!

--Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur,

acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis

longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des

originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent.

J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit

dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande:

»--Le maître est-il à la maison?

»--Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes.

»--Et à quoi est-il occupé?

»--Il mesure la pesanteur de l'air.

»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard:

»--Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?

»--Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile.

La pesanteur de l'air! Comment cela vous plaît-il, madonni? Combien de

livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»

--Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abêti et

satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut

sans avirons.

--Sans avirons! Tout seul?

--Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.

--Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-même...

--Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par

fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose

que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un

canot, mais des navires.

--Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire!

--Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire.

Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la

gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie!

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 88 / 189 题