III

En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris

dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la

milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées

des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.

Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non

seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les

toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles,

avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en

grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places.

Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes,

à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles

n'entraient que les hommes désarmés.

Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua

l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres

et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et

saupoudrées de poudre.

De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de

Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de

soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico,

en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!...

chantaient les dominicains.--Sa grandeur est sur Israël et sa

puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton

sanctuaire.»

La foule répondit dans un cri frémissant:

--Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité!

Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia

Orcagni, séparée à cet effet par une cloison.

Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer.

La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se

dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux

voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur

naïve prière:

--Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!

L'atmosphère était étouffante. Les roulements du tonnerre qui

grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait.

Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de

drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du

Palazzo Vecchio.

--Signori! signori! répétait un vieillard, le nez chevauché par des

lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du

Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...

--Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes

oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises.

--Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être

brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit!

--Permettez, c'est un meurtre...

--Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de moins sur la

terre!

--Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon

les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique...

--Alors, que le pape décide.

--Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au

peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par

cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans

le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines

et tous les curés!

--Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve

et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau

aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.

--Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano

Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade.

On a dû le saigner.

--Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage

intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de

la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux,

vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos

ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à

quelle ignominie ont atteint leurs descendants!

Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas

devoir prendre fin.

Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de

Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se

rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et

s'étant mis entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui

défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à

nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la

croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara

qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors,

les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient

brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole

tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brûler, que dans

le feu périra seulement le _modus_ et non l'éternelle _substance_. Une

insoluble discussion scolastique s'engagea.

La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup,

derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, _via dei Leoni_, où

l'on gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux

héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la

bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des

fauves.

Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son

peuple, rugissait de colère.

A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus

terrible d'humains avides:

--Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle!

Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur,

s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna

au peuple de se taire.

Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:

--Il a peur!

Et toute la foule répéta ce cri.

--Frappez, frappez les cagots!

Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité.

Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant

Savonarole allait être saisi et lapidé.

Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et

une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps.

Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les

deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux.

--Voilà bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils

sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle!

Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la

populace furieuse.

Le coeur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le

frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le

capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue.

Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main,

comme le jour du «Bûcher des Vanités», il l'emmena hors de la foule.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 85 / 189 题