VIII

La duchesse revint au palais.

Les invités qui avaient remarqué son absence, murmuraient, se

demandaient ce qui avait pu arriver. Le duc lui-même s'inquiétait.

Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit

que, prise de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses

appartements pour se reposer.

--Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glacée et tremblante, si

tu te sens indisposée, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton état.

Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fête à demain? Du

reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.

--Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète pas. Depuis longtemps

je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je

veux voir _le Paradis_. Je veux danser.

--Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, calmé, en baisant avec

une tendresse respectueuse la main de sa femme.

Les invités se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, où,

pour la représentation du _Paradis_ de Bellincioni, était installée

une machine inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de Vinci.

Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé les lumières, la

voix de Léonard retentit:

--Tout est prêt!

Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels d'énormes soleils

de glace, brillèrent des sphères de cristal, emplies d'eau et

éclairées intérieurement par un feu violent qui prenaient les teintes

de l'arc-en-ciel.

--Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina en désignant le

peintre, regardez son visage! Un vrai mage! Il serait peut-être

capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable!

--On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, murmura la

voisine.

Dans la machine, derrière les sphères de cristal étaient cachées des

caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes

blanches, qui annonça le commencement de la représentation et dit un

des vers du prologue, en désignant le duc:

Le grand roi fait tourner les sphères.

faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant

de sagesse que le Tout-Puissant les sphères célestes. Et, au même

moment, les boules de cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe

de la machine en émettant une vague et étrange musique. Des cloches

d'un verre spécial, inventé par Léonard, frappées par des touches,

produisaient ces sons.

Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent

les dieux correspondants: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane,

Vénus, Saturne, qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.

A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois Grâces helléniques,

les Sept Vertus chrétiennes, et tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des

ailes blanches des anges et de la croix ornée de lampes vertes,

symbole de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les déesses

chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, accompagnés par la

musique des sphères de cristal et les applaudissements des

spectateurs.

--Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprès

d'elle. Pourquoi n'avons-nous pas vu Junon, l'épouse jalouse de

Jupiter qui, «arrachant de ses cheveux son diadème, disperse les

perles sous forme de pluie et de grêle»?

En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda

Béatrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son coeur

se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose,

en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de

lettres.

La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait forte et

calme, presque gaie.

Les invités passèrent dans une autre salle où les attendait un nouveau

spectacle: attelés de nègres, de léopards, de griffons, de centaures

et de dragons, défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius,

César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques qui

enseignaient que tous ces héros étaient les précurseurs du duc. Pour

apothéose, parut un char traîné par des licornes, portant un énorme

globe, sur lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure

rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche de mûrier,

sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait la mort du vieux

siècle de Fer et la naissance du siècle d'Or. A l'étonnement général,

l'enfant doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse couche de

dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux

effrayés brillaient encore des larmes.

D'une voix tremblante, il commença le compliment au duc:

Bientôt, humain, bientôt,

En une beauté nouvelle

Je reviendrai parmi vous,

Sur l'ordre du duc le More,

Insouciant siècle d'Or.

Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya

tout le monde. Et l'enfant, debout sur le faîte, balbutiait de ses

lèvres dorées qui se glaçaient:

Sur l'ordre du duc le More,

Insouciant siècle d'Or.

Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments un accès de rire et

de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement à ses

tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impénétrable.

Elle souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta la

foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 76 / 189 题