Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une «niche à
grenouilles». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de
désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi
la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le
poursuivait «comme une épouse fidèle et détestée».
Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de
quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de
boire un troisième broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe
pour le chien favori de madonna Cecilia.
Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son
poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes
maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui
lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et
songeait au froid de la nuit.
Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par
lui en l'honneur de la duchesse: _Le Paradis_. S'il avait refusé de
s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis
longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait en regardant son
corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et
de tous les os». Même à son dernier souffle, il se serait traîné
jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie:
il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au
triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des
vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes
dames.
Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au coeur de
Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit.
Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite,
raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et
s'enveloppait dans la vieille fourrure.
«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des
rythmes merveilleux et en échange pas un fagot! L'encre est capable de
geler, je ne pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de
l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un
usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand.
Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième
pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était
préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit
branlant.
Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une
sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva,
prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la
cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur
les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier
ami des poètes solitaires.
«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les
autres?
»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait
pas encore, que le Dante a dit:
_Bellincion Berti vid'io andar einto
Di cuojo e d'osso..._
«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne
savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi
qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma
main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la
transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voilà ma
récompense! Je crèverai comme un chien sur la paille. Personne ne
reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un
masque ou était défiguré par la petite vérole.»
Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, maigre, assis
sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait
à un oiseau malade et transi.
On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons
de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les
briques.
«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone
pour ses intérêts? Oh! les impies maudits! Même la nuit ils ne me
laissent en paix...»
Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme
en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire,
pénétra dans la chambre.
Le poète sursauta et la regarda fixement.
Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.
--Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé.
Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:
--A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame
dans mon humble logis?
«Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant
mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute
seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est honorablement connu.
Une admiratrice peut-être?...»
Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les
derniers éclats de la bûche.
La dame enleva son masque.
--C'est moi, Bernardo.
Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au
loquet de la porte.
--Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux écarquillés. Votre
Altesse... Duchesse sérénissime...
--Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice.
Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:
--Personne ne peut entendre?
--Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et les souris.
--Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard
scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers
d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande.
Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.
--Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne
ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te
ferai riche, Bernardo...
--Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une
calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!...
Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins
sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son
lourd regard toujours posé sur lui.
--Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu
tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens
attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!
Il tomba à genoux devant elle:
--Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres...
--Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as
pas?
--Non.
La rage s'empara de Béatrice.
--Attends donc, maudit procureur, je te forcerai à me dire la vérité.
Je t'étranglerai de mes mains, misérable!
Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force
telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à
éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment
des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau
malade.
«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me
tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai
pas le duc!»
Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème
invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un
traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des
mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt
maintenant à le prouver.
_Bellincion Berti vid'io andar cinto
Di cuojo e d'osso..._
il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.
La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le
repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée,
bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle
l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le _studio_,
la cellule de travail du poète.
Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui
barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se
rapetissa, se courba et recula.
Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Cela sentait les
livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient.
La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le
pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées
et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes.
Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la
lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là
quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons,
aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de
l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un
sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie
de coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», il comparait
le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic
le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la
bourrasque, avait été forcé de rentrer au palais, parce que la
«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait
arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de
pluie et de grêle».
Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette
en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres
joliment enrubannées.
Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au
ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut
le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était
bien là ce qu'elle cherchait--les brouillons des poésies commandées
pour Lucrezia.--Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et,
sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de
ducats, se retira.
Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il
resta longtemps au milieu de la pièce, comme foudroyé. Le parquet sous
ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secoué par la
tempête.
Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond
sommeil.