Huit jours après, le jeune duc mourait.
Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme de lui accorder une
entrevue avec Léonard, mais elle lui avait refusé. Monna Druda avait
convaincu Isabelle que les gens ensorcelés ressentaient un
irrésistible désir de voir celui qui les avait perdus.
Et la vieille continuait à frotter soigneusement le malade, avec de
l'huile de scorpion. Les médecins le tourmentèrent jusqu'à la fin avec
leurs saignées.
Il expira doucement.
--Que ta volonté soit faite! furent ses dernières paroles.
Le More donna ordre de transporter de Pavie à Milan le corps du défunt
et de l'exposer solennellement dans la cathédrale.
Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, après avoir assuré
que la mort prématurée de son neveu lui causait une douleur profonde,
proposa de déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier
légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un
tel pouvoir à un mineur et supplièrent Le More au nom du peuple,
d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme à
contre-coeur, céda à leurs prières.
On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les
revêtit, monta à cheval et se rendit à l'église de San Ambrogio,
entouré d'une foule de partisans qui criaient: «_Viva il Moro, viva il
duca!_» au son des trompes, des salves de canon, du carillon des
cloches et du mutisme du peuple.
Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil hôtel de
ville, en présence des syndics, des consuls, des principaux citoyens,
le chef des hérauts lut le _privilège_ accordé au duc Le More par
l'éternel Auguste du très saint Empire, Maximilien: «_Maximilianus
divina favente clementia Romanorum Rex semper Augustus_, toutes les
provinces, terres, villes, villages, châteaux, forts, montagnes et
plaines, bois et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines,
mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastères,
églises et paroisses--tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à
toi et à tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et
choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la
Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»
Quelques jours après cette proclamation on annonça la translation dans
la cathédrale de la plus précieuse relique de Milan, un des clous de
la sainte Croix.
Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir.