VII

Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée

du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par

Ludovic le More.

Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la lecture

d'un ouvrage nouvellement et spécialement traduit pour lui du

latin en français, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de

Rome_,--_Mirabilia urbis Romæ_.

Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa

triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été

élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu

brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre

un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune

homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu

de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon

l'expression des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, descendant

de Jules César, il était venu en Lombardie à la tête d'une formidable

armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles,

Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie

mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles.

A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi goûtait à l'avance la

gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre.

Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre et une lourdeur

de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie

de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia

Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.

Charles VIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes

étaient maigres et torses, ses épaules étroites, l'une plus haute que

l'autre; la poitrine rentrée, un nez démesurément long et crochu; des

cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe

et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables

crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez

les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à

fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en

même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait

difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds

difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges

souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.

--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, en interrompant la

lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon

petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble...

Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault.

Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du

roi.

--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux

boire d'abord...

Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement

du roi et demanda à Thibault:

--Du nôtre?

--Non, monseigneur. Des caves du palais...

Le cardinal jeta le contenu de la coupe.

--Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à

votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une

bonbonne de notre vin.

--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris.

Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence

s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur

légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons.

--Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en

haussant les épaules.

Puis il se soumit.

Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus

du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis

d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à

revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles

et la devise: «La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.»

A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea

vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles

aperçut la duchesse Isabelle.

Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon

la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant

«chère soeur».

Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds.

--Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de

nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier

magnanime! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le

duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, nous ne sommes

environnés que de mercenaires assassins...

Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait.

--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et

tiquant des épaules. Non, je vous prie..., je ne puis tolérer, ma chère

soeur, levez-vous!

Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les baisait,

voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec

désespoir:

--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!

Le roi se troubla complètement, et son visage eut une grimace

douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer.

--Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie...

dis-lui... je ne sais pas.

Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant,

même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale

héroïne de tragédie.

--Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui

dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le

cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le

nom du duc en français.

La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et,

subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut.

Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les

lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide,

déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.

--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de

Ferdinand d'Aragon!

Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il

lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce

mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna

des yeux, balbutia son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta,

eut un geste navré et se tut.

La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la

tête, anéanti.

--Briçonnet, allons, allons,... hein?

Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la

chambre du duc.

Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne

tombait à travers les hautes futaies du parc.

Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon cousin» et

s'inquiéta de sa santé.

Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite

Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à

peu.

--Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc.

Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma

pauvre âme, car à ce moment-là je...

--Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées?

interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons

ensemble en croisade. Vous verrez! Hein?

Jean Galéas secoua la tête:

--Non, je ne le pourrai pas.

Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:

--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco

et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde...

--Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.

Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent et, comme s'il

reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté.

Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une

tendresse impétueuse balbutia:

--Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...

Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres

s'unirent en un fraternel baiser.

Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le

cardinal:

--Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon

quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un

chevalier... Il faut le défendre, tu entends?

--Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même.

Et de quel secours pourrons-nous lui être? Nous nous ferions du tort.

Le More est notre allié...

--Le More est un misérable, oui... sûrement... un assassin! cria le

roi.

Et dans ses yeux brilla une colère sensée.

--Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni

pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur!

Nous sommes tous des hommes...

L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but

avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées.

En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour

inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais

voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et

lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe

affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:

--Majesté, madonna Lucrezia...

--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...

--Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier.

--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis

qu'elle assistera au souper?

--Sûrement et elle supplie Votre Majesté...

--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que

penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en

campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il

en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui...

Le roi prit Thibault à part:

--Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?

--La maîtresse du More, Majesté.

--La maîtresse du More, ah! c'est dommage...

--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui

même.

--Non, non. Je suis son hôte...

--Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là...

--Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire...

--Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...

--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton

affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras.

Thibault s'inclina respectueusement.

En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la

main sur le front:

--Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu? Que voulais-je

dire?... Ah! oui!... Il faut le défendre... C'est un innocent... il y

a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!

--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en

revenant de Jérusalem...

--Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire

méditatif.

--La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua

Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés.

--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta Charles VIII

solennel, inspiré, les yeux levés au ciel.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 50 / 189 题