Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée
du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par
Ludovic le More.
Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la lecture
d'un ouvrage nouvellement et spécialement traduit pour lui du
latin en français, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de
Rome_,--_Mirabilia urbis Romæ_.
Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa
triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été
élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu
brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre
un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune
homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu
de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon
l'expression des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, descendant
de Jules César, il était venu en Lombardie à la tête d'une formidable
armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles,
Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie
mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles.
A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi goûtait à l'avance la
gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre.
Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre et une lourdeur
de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie
de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia
Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.
Charles VIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes
étaient maigres et torses, ses épaules étroites, l'une plus haute que
l'autre; la poitrine rentrée, un nez démesurément long et crochu; des
cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe
et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables
crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez
les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à
fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en
même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait
difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds
difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges
souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.
--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, en interrompant la
lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon
petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble...
Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault.
Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du
roi.
--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux
boire d'abord...
Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement
du roi et demanda à Thibault:
--Du nôtre?
--Non, monseigneur. Des caves du palais...
Le cardinal jeta le contenu de la coupe.
--Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à
votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une
bonbonne de notre vin.
--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris.
Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence
s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur
légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons.
--Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en
haussant les épaules.
Puis il se soumit.
Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus
du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis
d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à
revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles
et la devise: «La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.»
A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea
vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles
aperçut la duchesse Isabelle.
Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon
la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant
«chère soeur».
Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds.
--Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de
nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier
magnanime! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le
duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, nous ne sommes
environnés que de mercenaires assassins...
Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait.
--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et
tiquant des épaules. Non, je vous prie..., je ne puis tolérer, ma chère
soeur, levez-vous!
Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les baisait,
voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec
désespoir:
--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!
Le roi se troubla complètement, et son visage eut une grimace
douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer.
--Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie...
dis-lui... je ne sais pas.
Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant,
même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale
héroïne de tragédie.
--Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui
dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le
cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le
nom du duc en français.
La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et,
subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut.
Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les
lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide,
déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.
--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de
Ferdinand d'Aragon!
Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il
lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce
mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna
des yeux, balbutia son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta,
eut un geste navré et se tut.
La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la
tête, anéanti.
--Briçonnet, allons, allons,... hein?
Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la
chambre du duc.
Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne
tombait à travers les hautes futaies du parc.
Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon cousin» et
s'inquiéta de sa santé.
Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite
Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à
peu.
--Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc.
Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma
pauvre âme, car à ce moment-là je...
--Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées?
interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons
ensemble en croisade. Vous verrez! Hein?
Jean Galéas secoua la tête:
--Non, je ne le pourrai pas.
Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:
--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco
et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde...
--Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.
Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent et, comme s'il
reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté.
Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une
tendresse impétueuse balbutia:
--Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...
Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres
s'unirent en un fraternel baiser.
Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le
cardinal:
--Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon
quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un
chevalier... Il faut le défendre, tu entends?
--Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même.
Et de quel secours pourrons-nous lui être? Nous nous ferions du tort.
Le More est notre allié...
--Le More est un misérable, oui... sûrement... un assassin! cria le
roi.
Et dans ses yeux brilla une colère sensée.
--Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni
pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur!
Nous sommes tous des hommes...
L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but
avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées.
En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour
inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais
voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et
lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe
affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:
--Majesté, madonna Lucrezia...
--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...
--Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier.
--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis
qu'elle assistera au souper?
--Sûrement et elle supplie Votre Majesté...
--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que
penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en
campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il
en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui...
Le roi prit Thibault à part:
--Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?
--La maîtresse du More, Majesté.
--La maîtresse du More, ah! c'est dommage...
--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui
même.
--Non, non. Je suis son hôte...
--Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là...
--Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire...
--Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...
--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton
affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras.
Thibault s'inclina respectueusement.
En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la
main sur le front:
--Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu? Que voulais-je
dire?... Ah! oui!... Il faut le défendre... C'est un innocent... il y
a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!
--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en
revenant de Jérusalem...
--Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire
méditatif.
--La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua
Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés.
--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta Charles VIII
solennel, inspiré, les yeux levés au ciel.