VI

D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la saignée à la

lumière, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'étain

dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les

manches retroussées, opérait l'incision de la veine. Le docteur,

«maître ès physique», avec une physionomie entendue, le nez chaussé de

lunettes, l'épaulière de velours violet doublée d'écureuil passée sous

le bras, ne prenait pas part à l'opération que pratiquait le

barbier--car toucher à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne

d'un docteur--il observait simplement.

--A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saignée,

ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé et qu'on étendit le duc sur

les coussins.

--_Domine magister_, murmura le barbier respectueusement, ne

vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande

prise de sang...

Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mépris.

--Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez pourtant savoir que sur

les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut

en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la

santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits plus il vous en

reste de pure. J'ai pratiqué la saignée sans merci sur des enfants

nouveau-nés, toujours avec réussite.

Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, mais songea que

discuter avec des docteurs était aussi inutile que discuter avec des

alchimistes.

Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins,

enveloppa les pieds du malade.

Léonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Au-dessus du lit pendait

une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, près d'une

cuve de cristal, contenant des poissons dorés, traînaient des cartes

et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé en boule,

dormait.

--Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans ouvrir les yeux.

--Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! pensant que vous

dormiez... Messer Leonardo est ici.

--Ici?

Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever.

--Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes pas.

Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean

Galéas--il n'avait que vingt-quatre ans--s'anima d'une tendre rougeur.

Le nain sortit pour veiller à la porte.

--Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie?

--Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.

--Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si,

je te la dirai: nous en rirons ensemble. Ils insinuent...

Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et acheva avec un doux

sourire:

--Ils insinuent que tu es mon meurtrier.

Léonard crut que le malade délirait.

--Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon meurtrier. Il y a

trois semaines environ, mon oncle le More et Béatrice m'ont envoyé une

corbeille de pêches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que

j'ai goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un

empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre...

--C'est vrai, dit Léonard.

--Oh! mon ami! Est-ce possible?

--Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'où

viennent ces allusions, en désirant étudier l'effet des poisons, je

voulus rendre un pêcher vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de

Peretola que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a pas

réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop pressé, a dû

raconter à quelqu'un...

--Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc,

personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se soupçonnent tous

entre eux, se détestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire

tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et

je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me

tuerait-il? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je

n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la

solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève,

Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le

trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi

qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les

pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais

mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne

crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une

journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper

dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus

joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu

me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques

apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai

compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude,

dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage,

chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois que nous avons

par des voies différentes atteint ensemble le même but--toi dans la

vie, moi dans la mort.

La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:

Monna Druda!

Léonard voulut partir, le duc le retint.

Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la

chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide

jaune et trouble--l'élixir de scorpion.

En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du

lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de

l'huile d'olive centenaire avec du seneçon, du mithridate et du

serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil

et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et

la région du coeur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il

n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et

contre les sorcelleries.

En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit

et ses mains tremblèrent si fort qu'elle faillit laisser choir le

flacon.

--Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!

Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons

vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le

lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui

annoncer la terrible nouvelle.

Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard

avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le

mauvais oeil, par des manoeuvres diaboliques.

La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.

Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se trouvait auprès du duc,

elle se releva et cria furieuse:

--C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?

--Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On

croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la

cheminée! La chose est louche. Depuis longtemps déjà j'ai prévenu

votre Altesse...

Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux

demanda:

--Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à vous et au seigneur

Maître, de recevoir Sa Majesté, le roi très chrétien de France.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 49 / 189 题