Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une
étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fines
tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer
l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche.
Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des stalactites, des
tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en
fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges,
des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes,
des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui
servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément
blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, ressemblait à une
énorme forêt, couverte de givre brillant.
Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus
de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne
parvenait qu'en faible écho. Parfois il lui semblait entendre les sons
de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur
de l'église, du plus profond de son coeur de pierre, et alors il
croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel
ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et
de tous les peuples à la Vierge très pure.
Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit.
L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses yeux
s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui,
que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou.
--C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon
âme!
En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle de corde,
ferma les yeux et murmura:
--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle,
fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres,
continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant
avec joie:
--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du
Conseil de construction «_Consiglio della Fabrica_», architectes,
italiens et étrangers, invités par le duc à délibérer sur
l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever
au-dessus de la coupole.
Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais
les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop
extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture
religieuse.
Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient
que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les
autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité.
Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se
tenait à l'écart, solitaire et pensif.
Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre.
--Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre
excellence.
L'artiste brisa le cachet et lut:
»Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.
»DUC JEAN GALÉAS.
»14 octobre.»
Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place,
monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à
quelques heures de Milan.
V
Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque
étaient baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des
papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne
jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters
se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.
En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux
bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les
autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant.
Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa
rencontre.
--Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.
Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.
Léonard s'engagea dans l'allée principale.
--Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. On pourrait vous
voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la
duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons
plutôt ce chemin détourné...
Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent
devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabitées.
Les tentures en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en loques le
long des murs. Le trône ducal, sous son baldaquin de soie, était tissé
de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait
apporté du parc des feuilles jaunies.
--Les misérables! les voleurs! grognait le nain en désignant à son
compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux
ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du
monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le
soigner... Ici, ici, je vous prie.
Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce
imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement
sombre.