Une mouche survient et des chevaux s’approche

Vers léger, rapide, presque dansant; c’est une étourdie qui entre en

scène.

Prétend les animer par son bourdonnement,

Vif, courant, d’une seule venue, mais sourd: c’est le travail, inutile,

mais c’est le travail ardent, concentré, très sérieux pour elle, de la

mouche, qui est commencé.

Pique l’un, pique l’autre et pense à tout moment

Qu’elle fait aller la machine,

Léger cette fois et presque allègre. C’est la joie impertinente de la

mouche, du commissaire du comité dans un cortège, qui est exprimée.

S’assied sur le timon, sur le nez du cocher,

Le commissaire se repose un moment en s’appuyant à un bec de gaz; il

souffle, il s’essuie le visage; il va recommencer; le vers est à la fois

stable et inquiet; il exprime un mouvement qui reprend au moment presque

où il s’arrête.

Aussitôt que le char chemine

Et qu’elle voit les gens marcher,

Reprise du mouvement, du mouvement général; changement de rythme.

Elle s’en attribue uniquement la gloire,

Vers ample, étoffé, qui se termine sur une sonorité éclatante, sur une

fanfare.

Va, vient, fait l’empressée; il semble que ce soit

Un sergent de bataille, allant en chaque endroit,

Faire avancer les gens et hâter la victoire.

Vers vastes, développés et enveloppants, circulaires, par où l’on voit

la mouche parcourant toute la périphérie du champ d’activité, toute à

tous, se multipliant et réalisant une ubiquité inutile et orgueilleuse.

Ainsi de suite. Faites ces observations ou des observations analogues,

ou contraires; mais faites-en pour tirer tout le parti possible des

écrivains qui savent écrire en musique. Faites-en même sur ceux qui ne

le savent point. Pourquoi? Pour constater qu’ils ne le savent point et

par là mieux apprécier ceux qui le savent.

Vous observerez peut-être que Delille, qui est extrêmement estimable

comme versificateur, ne peut pas se lire à haute voix. D’où vient? De ce

qu’il peint et souvent très bien, mais ne chante pas. Il n’est pas

musical; il ne peint jamais par les sons. Corneille, admirablement

oratoire, est musical très rarement. Ses vers lyriques eux-mêmes ont le

mouvement et merveilleux («Source délicieuse en misères fécondes...»)

mais n’ont pas l’harmonie expressive. Il lui arrive cependant, comme à

tout grand poète, d’atteindre à cette partie de l’art et il dira:

Et la terre et le fleuve et leur flotte et le port

Sont des champs de carnage où triomphe la mort.

et il dira aussi:

Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible,

Jetait dans les sillons cette semence horrible,

D’où s’élève aussitôt un escadron armé,

Par qui de tous côtés il se trouve enfermé,

Tous n’en veulent qu’à lui, mais son âme plus fière,

Ne daigne contre eux tous s’armer que de poussière.

A peine il la répand qu’une commune erreur,

D’eux tous, l’un contre l’autre, anime la fureur;

Ils s’entr’immolent tous au commun adversaire,

Tous pensent le percer quand ils percent leur frère,

Leur sang partout regorge, et Jason, au milieu,

Reçoit ce sacrifice en posture d’un dieu.

Et de même dans Racine, mélodieux plutôt qu’harmonieux, flattant

l’oreille par le nombre savamment observé et ingénieusement inventé,

plutôt que peignant par les sons, cependant on trouve, sans bien

chercher, des vers sonores dont les sonorités ont un sens, donnant une

impression de grandeur, de triomphe ou d’immense désolation:

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des vœux des filles de Minos,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et la Crète fumant du sang du Minotaure,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans l’Orient désert quel devint mon ennui!

Et si vous me dites qu’à faire ainsi, l’on finit par dénaturer le poète,

l’on finit par ne plus chercher en lui que le musicien et par ne plus le

trouver poète quand il ne fait plus de la musique; je vous répondrai

que, quand on commence à sentir cela, on doit faire taire l’orchestre

comme on éteint une lampe; qu’on doit cesser de lire tout haut et

recommencer à lire tout bas et que, de même que pour saisir l’idée et

s’en pénétrer on doit d’abord lire tout bas, de même, après avoir assez

longtemps lu tout haut, on doit revenir à la lecture intime pour

retrouver devant soi l’homme qui pense.

Le poète, comme aussi le grand prosateur, ne livre pas du même coup tous

ses genres de beautés et ne peut pas donner à la fois tous les plaisirs

qu’il est capable de donner. Il en faut user avec lui comme avec un

peintre, dont tantôt on étudie la composition, tantôt le dessin, tantôt

la couleur, tantôt les figures et physionomies humaines, tantôt les eaux

et tantôt le ciel. L’impression d’ensemble se fera plus tard de tous ces

éléments d’impression fondus ensemble.

Un grand plaisir, difficile pour la plupart et pour moi du moins, avec

les prosateurs, très facile avec les poètes, est, non plus de lire, mais

de réciter de mémoire les morceaux qui se sont fixés dans notre esprit

et que nous chérissons de dilection particulière. Il est rare que je me

promène sans me réciter à moi-même quelqu’une des pièces suivantes:

«_Marquise si mon visage..._»; _les deux Pigeons_; «_O mon souverain

roi, me voici donc tremblante..._», «_Si vous voulez que j’aime

encore..._»; _la Jeune Captive_; _le Lac_; _la Tristesse d’Olympio_; _le

Souvenir_; plus souvent _la Vigne et la Maison_; _la Voie lactée_ de

Sully-Prudhomme, _l’Agonie_, du même. Dans cette récitation solitaire,

il arrive de petites choses assez notables. On scande autrement. Je ne

sais pas trop pourquoi, à vrai dire, mais peut-être parce que le papier

et l’impression d’un volume du XVIIe siècle suggèrent de couper

l’alexandrin à l’hémistiche, je ne lis jamais la prière d’Esther sans

scander ainsi:

O mon souverain roi,

Me voici donc tremblante, | et seule devant toi.

Et quand je me récite à moi-même ces vers, je ne manque jamais de

scander:

Me voici donc | tremblante et seule | devant toi,

la seule manière de scander, du reste, qui ait le sens commun.

Quand je lis, malgré la virgule qui devrait me crever les yeux, je

scande ou au moins j’ai tendance à scander:

L'art de lire · 第 16 / 31 题