LES POÈTES

Les poètes proprement dits, et par là j’entends les poètes épiques, les

poètes élégiaques et les poètes lyriques, doivent être lus d’une façon

un peu différente, comme du reste ces poètes en prose qui sont les

grands orateurs, et ces autres poètes en prose qui, par le nombre de

leur phrase, sont des musiciens. Ils doivent être lus d’abord tout bas

et ensuite tout haut. D’abord tout bas, pour que l’on comprenne leur

pensée; car la plupart d’entre nous, par l’effet de l’habitude, ne

comprennent guère qu’à moitié ce qu’ils lisent tout haut; ensuite à

haute voix, pour que l’oreille se rende compte du nombre et de

l’harmonie, sans que, cette fois, l’esprit laisse échapper le sens,

puisqu’il s’en sera préalablement rempli.

La lecture à haute voix ou plutôt à demi-voix, car il ne s’agit pas de

déclamer, mais simplement d’appeler l’oreille à son secours pour se

rendre compte, devra être dirigée de la façon suivante. Elle repose

avant tout sur la ponctuation; il faut tenir compte, ce que l’on fait si

peu en lisant tout bas, des points, des virgules et des points et

virgules; et ce précepte est aussi essentiel qu’il est élémentaire et

aussi rarement suivi qu’il est essentiel. La ponctuation n’est pas moins

importante pour le nombre que pour le sens et c’est pourquoi une faute

de ponctuation met les auteurs et particulièrement les poètes au

désespoir. Rappelons l’exemple classique à cet égard. Musset avait écrit

dans _Carmosine_:

Depuis le jour où le voyant vainqueur,

D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée,

Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur

De lui montrer ma craintive pensée,

Dont je me sens à tel point oppressée,

Mourant ainsi, que la mort me fait peur.

Le typographe avait imprimé, bien naturellement:

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

De lui montrer ma craintive pensée,

Dont je me sens à tel point oppressée.

Mourant ainsi, que la mort me fait peur!

Musset, il le dit dans sa correspondance, fut malade de chagrin. Il y

avait de quoi. Au point de vue de la correction, on lui avait fait faire

une faute; «dont je me sens à tel point oppressée» étant laissé sans

complément et restant en l’air. Mais au point de vue du nombre, la

faute, qu’on lui faisait commettre était encore plus grave; car ces vers

forment une strophe de six vers couplés, menés deux à deux, avec, ce qui

est très conforme aux lois générales du rythme, un repos assez fort

après le premier distique, un repos un peu moins fort, mais un repos

encore, après le second distique:

Depuis le jour où le voyant vainqueur,

D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, ||

Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur

De lui montrer ma craintive pensée, |

Dont je me sens à tel point oppressée,

Mourant ainsi, que la mort me fait peur.

Tandis qu’en ponctuant comme le typographe avait fait, même avec une

syntaxe correcte, comme je vais faire, nous aurons un distique, puis

trois vers d’une seule tenue de voix, puis un vers isolé; deux, trois,

un; et tout rythme est détruit.

Depuis le jour où le voyant vainqueur

D’être amoureuse, amour, tu m’as forcée, |

Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le cœur

De lui montrer ma craintive pensée,

Dont je me sens lourdement oppressée. |

Mourant ainsi, que la mort me fait peur!

Oui, tout rythme est détruit et l’on se trouve en présence d’une de ces

dissonances, ou plutôt d’une de ces arythmies que les poètes sans doute

se permettent et même cherchent parfois, mais pour produire un effet

particulier, à quoi ici on ne voit pas qu’il y ait lieu.

Il faut donc lire sur une édition bien ponctuée et il faut faire une

attention scrupuleuse à la ponctuation.

Ensuite, il faut faire attention au nombre et à l’harmonie, qui ne sont

pas absolument la même chose. J’appelle nombre une phrase d’une certaine

longueur qui est bien faite, dont les différentes parties sont en juste

équilibre et satisfont l’oreille comme un corps aux membres

proportionnés et bien attachés satisfait les yeux: une phrase nombreuse,

c’est une femme qui marche bien.

J’appelle harmonieuse une phrase qui, _de plus_, par les sonorités ou

les assourdissements des mots, par la langueur ou la vigueur des

rythmes, par toutes sortes d’artifices, naturels, du reste, dans la

disposition des mots et des membres de phrases, représente un sentiment,

peint la pensée par les sons, et la mêle ainsi plus profondément à notre

sensibilité.

Ce qui suit n’est qu’une phrase nombreuse; du reste, elle l’est à

souhait, et sans affectation ni raffinement, par où elle est un vrai

modèle: «Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses

humaines, | la félicité sans bornes aussi bien que les misères, | une

longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de

l’Univers, | tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et

la grandeur accumulée sur une seule tête, | qui ensuite est exposée à

tous les outrages de la fortune; | la bonne cause d’abord suivie de bon

succès | et, depuis, des retours soudains, des changements inouïs, | la

rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein

à la licence; les lois abolies; la majesté violée par des attentats

jusqu’alors inconnus, | l’usurpation et la tyrannie sous le nom de

liberté, | une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois

royaumes | et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu

d’exil, | neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgré les

tempêtes, | l’océan étonné de se voir traversé tant de fois en des

appareils si divers et pour des causes si différentes, | un trône

indignement renversé et miraculeusement rétabli.»

Cette période est composée de membres de phrase d’une longueur inégale,

mais non pas très inégale, de membres de phrase qui vont d’une longueur

de vingt syllabes environ à une longueur de trente syllabes environ et

c’est-à-dire qui sont réglées par le rythme de l’haleine sans

s’astreindre à en remplir toujours toute la tenue, et qui ainsi se

soutiennent bien les uns les autres et satisfont le besoin qu’a

l’oreille de continuité à la fois et de variété, de rythme et de rythme

qui ne soit pas monotone.

De même (je préviens tout de suite qu’ici les membres de phrases sont

plus courts): «Celui qui règne dans les Cieux et de qui relèvent tous

les empires, | à qui seul appartient la gloire, la majesté et

l’indépendance, | est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux

rois | et de leur donner quand il lui plaît de grandes et terribles

leçons. | Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, | soit

qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à

lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, | il leur apprend

leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui. | Car en leur

donnant sa puissance, il leur commande d’en user comme il fait lui-même

pour le bien du monde, | et il leur fait voir en la retirant que toute

leur majesté est empruntée | et que pour être assis sur le trône | ils

n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême.»

Nous avons ici des membres de phrase presque toujours de dix-sept,

dix-huit, dix-neuf ou vingt syllabes, donc presque égaux, plus égaux que

dans le précédent exemple, et, puisque en même temps ils sont plus

courts, obéissant à un rythme plus marqué; la phrase est essentiellement

nombreuse.

Une phrase harmonieuse sera celle qui peindra quelque chose par les

sons: paysage, musique de la nature, faits, sentiment, pensée. Dans le

premier exemple que nous avons donné, il y avait déjà quelque trace, non

plus seulement de nombre, mais d’harmonie. On peut le prendre au point

de vue de l’harmonie de la façon suivante, en la scandant _quelquefois_,

non plus seulement en ayant égard à la reprise de l’haleine, mais à

l’accent rythmique que doit mettre l’orateur sur certains mots et qui

les isole, eux avec les quelques mots qui les précèdent, du reste du

membre de phrase; et alors nous avons ceci.

D’abord, pour peindre un règne heureux, des membres de phrases assez

longs, se faisant bien équilibre les uns aux autres jusqu’à: «et

depuis...».--Ensuite, pour peindre l’anarchie, un rythme _relativement_

brisé et heurté: Des retours soudains, des changements inouïs, | la

rébellion retenue et à la fin tout à fait maîtresse, | nul frein à la

licence, | les lois abolies.»--Enfin, pour peindre la bonace revenue, la

période tombant et se reposant sur un rythme très net, très précis,

presque de versification (un vers de 9, un vers de 10) et majestueux:

«Un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli.»

Mais ici l’harmonie expressive ne fait que se mêler _un peu et de temps

en temps_ au nombre. Voici où elle règne en maîtresse et fait la période

toute sienne.

«Comme un aigle qu’on voit toujours, soit qu’il vole au milieu des airs,

soit qu’il se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés

ses regards perçants, | et tomber si sûrement sur sa proie qu’on ne peut

éviter ses ongles non plus que ses yeux; | aussi vifs étaient les

regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et

inévitables, | étaient les mains du prince du Condé.»

Au point de vue de la tenue de l’haleine, il faut scander, je crois,

comme j’ai fait; mais au point de vue de l’harmonie expressive il faut

accentuer les mots _airs_, _rocher_, _perçants_, _proie_, _yeux_,

_regards_, _attaque_ et _inévitables_, et alors nous voyons que les

choses sont peintes par les mots, et c’est-à-dire, ici, par le rythme

général, par les sonorités et par les silences.

Comme rythme général, deux grandes demi-périodes, l’une largement

ouverte et comme à pleines ailes, montrant l’aigle évoluant dans le

ciel, puis fondant sur sa proie; l’autre plus courte, plus pressée et

plus pressante, donnant cette sensation que non seulement aussi vite et

aussi foudroyant, mais plus vite et plus foudroyant encore était le vol

du prince de Condé.

Comme sonorités, le mot _rocher_, sec et dur, où l’on voit l’aigle comme

cramponné; le mot _perçant_ rappelé par le mot _yeux_ qui dessine si

fortement, surtout pour les contemporains de Condé, le trait essentiel

de la figure du prince; le mot _attaque_, brusque et éclatant; le mot

_inévitables_ qui donne l’impression d’un grand filet où le général

enveloppe l’ennemi.

Comme silences enfin, la pose de la voix après la première demi-période

et après le mot _inévitables_.

Tout cela est une peinture musicale, tout cela est l’harmonie

expressive. Et je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ici, comme il doit être,

le nombre et l’harmonie concourent, l’harmonie ne contrarie pas le

nombre et au contraire s’associe avec lui intimement et la voix

s’arrête, selon le nombre, sur le mot _inévitables_, comme, selon

l’harmonie, le mot _inévitables_ doit être vigoureusement accentué.

Voyez encore cette phrase de Chateaubriand: «Les matelots se passionnent

pour leur navire; ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en

le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur famille; après avoir juré

cent fois qu’ils ne s’exposeront plus à la mer, il leur est impossible

de s’en passer; comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d’une

maîtresse orageuse et infidèle.»

Le magnifique effet rythmique de la fin est dû au contraste entre les

lignes sans rythme du commencement et le rythme imprécis et flottant,

mais singulièrement séducteur, de la fin: «comme un jeune homme, | ne se

peut arracher des bras, | d’une maîtresse orageuse | et infidèle».

Voyez ceci, de Renan: «Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents

barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord

d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages.

On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les

algues et les coquillages colorés qu’on trouve au fond des baies

solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur et la joie même y est

un peu triste; mais des fontaines d’eau froide y sortent des rochers et

les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des

fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel.»

Je laisse de côté l’effet de peinture qui est étonnant; mais j’appelle

l’attention sur l’effet rythmique; il est dans l’opposition, légère du

reste, et qu’il serait inepte de marquer comme un contraste, mais dans

l’opposition cependant, des sons étouffés, sourds, des tons tristes

«mousses marines... au fond des baies solitaires..., nuages sans

couleur» et des sons plus clairs, plus chantants, sans avoir rien

d’éclatant, de triomphant ni de sonore, «yeux de jeune fille..., vertes

fontaines..., se mire le ciel». Il est aussi dans les membres de phrase

courts en même temps qu’ils sont sourds, des membres de phrase déprimés

du commencement, auxquels s’oppose le membre de phrase final, non pas

allègre, mais libre, mais libéré, s’espaçant discrètement, mais

s’espaçant et prenant du champ et qui semble comme l’expression du

soulagement et de la reprise de la vie dans un sourire: «les yeux des

jeunes filles y sont (verts et bleus à la fois) comme ces vertes

fontaines où sur un fond d’herbes ondulées se mire le ciel.»

Ainsi, en lisant à haute voix, vous vous pénétrez des rythmes qui

complètent le sens chez les écrivains qui savent écrire musicalement; du

rythme qui est le sens lui-même en sa profondeur; du rythme qui, en

quelque façon, a précédé la pensée (car il y a trois phases: la pensée

en son ensemble, en sa généralité: «Je suis né en Bretagne»--le rythme

qui chante dans l’esprit de l’auteur, qui est son émotion elle-même et

dans lequel il sent qu’il faut que sa pensée soit coulée--le détail de

la pensée qui se coule en effet dans le rythme, s’y adapte, le respecte,

ne le froisse pas et le remplit); du rythme enfin qui, parce qu’il est

le mouvement même de l’âme de l’auteur, est ce qui, plus que tout le

reste, vous met comme directement et sans intermédiaire en communication

avec son âme.

Ouvrez La Fontaine n’importe où; aussi bien c’est ce que je viens de

faire; et lisez à demi-voix:

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé...

sons lourds, sourds, durs, rudes, compacts, sans air; car il n’y a pas

d’_e_ muets; sensation d’accablement.

Six forts chevaux tiraient un coche,

vers aussi lourd, aussi rude, plus rude même, mais plus court, qui par

conséquent serait plus léger s’il n’était pesant par la rudesse des sons

et qui, à cause de cela, semble tronqué, semble n’avoir pas pu aller

jusqu’à fin de lui-même.

Femmes, moine, vieillards, tout était descendu,

Celui-ci plus léger, du moins moins accablé; c’est que ceux-ci marchent

ou se promènent, ou s’ébrouent et, par comparaison avec le coche, sont

presque allègres. Mais l’attelage...

L’attelage suait, soufflait, était rendu,

retour des sonorités sourdes, du vers compact et serré.

L'art de lire · 第 15 / 31 题