Toujours punir, toujours | trembler dans vos projets

Et quand je me récite à moi-même, je ne manque pas de scander:

Toujours punir, | toujours trembler dans vos projets.

Et je ne vais pas sans doute en lisant jusqu’à scander comme j’ai

entendu un acteur de la Comédie Française le faire:

Passer des jours entiers, | et des nuits à cheval,

mais j’ai bien quelque tendance à en user ainsi. Et, quand je me récite

à moi-même, je scande:

Passer | des jours entiers et des nuits | à cheval,

Quand on se récite des vers, on les possède plus intimement en quelque

sorte; on les couve en soi; il vous semble qu’on les fasse et on les

fait selon le rythme vrai qu’ils doivent avoir, que la pensée qu’ils

expriment doit leur donner.

Cette manière d’incubation a donc, non seulement ses plaisirs, mais ses

avantages.

Il arrive aussi, et cela est moins heureux, que l’on altère le texte. Je

me suis longtemps cité à moi-même le vers de Voltaire ainsi: «Il est

deux morts, je le vois bien...» Le texte est: «On meurt deux fois, je le

vois bien»; qui, au moins comme euphonie est très préférable. Je me suis

longtemps cité le vers de _Ruy-Blas_ ainsi:

Je donne des conseils aux ouvriers du nonce.

Le texte est: «Je donne des avis», qui est le mot propre.

De même dans le _Jean Sévère_ de Victor-Hugo:

Un discours de cette espèce,

Sortant de mon hiatus,

Prouve que la langue épaisse,

Ne rend pas l’esprit obtus.

Le texte est: «Ne fait pas l’esprit obtus», qui est le mot nécessaire.

Je dois confesser à ma honte que, toutes les fois que j’ai constaté une

altération de texte faite par moi, j’ai dû reconnaître que le texte de

l’auteur était beaucoup meilleur que le mien; mais ceci même est une

comparaison très instructive et très utile pour l’étudiant en

littérature.

Pour un seul texte--je ne le dis qu’en rougissant et en permettant du

reste qu’on se moque de moi--je ne puis pas me décider à croire que je

n’ai pas raison contre l’auteur. Je me suis toujours récité à moi-même

la fin du _Semeur_ de la façon suivante:

L’ombre où se mêle une lueur,

Semble élargir jusqu’aux étoiles

Le geste auguste du semeur,

C’est le _sublustri noctis in umbra_, que j’avais dans l’esprit, qui me

faisait altérer ainsi le vers de Victor Hugo. Le texte est: «L’ombre où

se mêle une rumeur». Je ne puis pas le préférer. Il n’y a pas de rumeur

à ce «moment crépusculaire», et il est indifférent pour l’effet à

produire qu’il y en ait une ou qu’il n’y en ait pas, et c’est à ce

«reste de jour» mêlé à l’ombre que l’auteur et le lecteur doivent

penser, pour bien _voir_ le geste du semeur élargi jusqu’au ciel. Je

penche à croire que Victor Hugo a mis «rumeur» par horreur de la rime

pauvre.

Quoi qu’il en soit, ces corrections de soi-même et même ces corrections

de l’auteur, quelque irrespectueuses et quelque aventureuses qu’elles

soient, aiguisent le goût, tout au moins vous renseignent, ce qui n’est

pas sans profit, sur celui que vous avez.

Il est un autre exercice, tout voisin de celui-ci, qui consiste à aviser

dans un poète médiocre, intéressant pourtant, une pièce qui ne vous

déplaît pas, mais qui ne satisfait pas entièrement votre goût, que l’on

approuverait tournée d’autre façon, comme dit Boileau, et de la refaire

en promenade ou dans une insomnie, par exemple en la resserrant (ne

jamais faire l’inverse) en mettant en stances de vers octosyllabiques

des stances de vers alexandrins. C’est amusant; et l’on compare après et

c’est amusant encore. Mais nous sortons un peu de l’art de lire

proprement dit.

L'art de lire · 第 17 / 31 题