--Et il vous propose madame Cantinet...
--Ah! la loueuse de chaises! s’écria Pons. Oui, c’est une excellente
créature.
--Elle n’aime pas madame Cibot, reprit le docteur, et elle aura bien
soin de monsieur Schmucke...
--Envoyez-la-moi, mon bon monsieur Duplanty... elle et son mari, je
serai tranquille. On ne volera rien ici...
Schmucke avait repris la main de Pons et la tenait avec joie, en
croyant la santé revenue.
--Allons-nous-en, monsieur l’abbé, dit le docteur, je vais envoyer
promptement madame Cantinet; je m’y connais: elle ne trouvera peut-être
pas monsieur Pons vivant.
Pendant que l’abbé Duplanty déterminait le moribond à prendre pour
garde madame Cantinet, Fraisier avait fait venir chez lui la loueuse
de chaises, et la soumettait à sa conversation corruptrice, aux ruses
de sa puissance chicanière, à laquelle il était difficile de résister.
Aussi madame Cantinet, femme sèche et jaune, à grandes dents, à lèvres
froides, hébétée par le malheur, comme beaucoup de femmes du peuple,
et arrivée à voir le bonheur dans les plus légers profits journaliers,
eut-elle bientôt consenti à prendre avec elle madame Sauvage comme
femme de ménage. La bonne de Fraisier avait déjà reçu le mot d’ordre.
Elle avait promis de tramer une toile en fil de fer autour des deux
musiciens, et de veiller sur eux comme l’araignée veille sur une mouche
prise. Madame Sauvage devait avoir pour loyer de ses peines un débit
de tabac: Fraisier trouvait ainsi le moyen de se débarrasser de sa
prétendue nourrice, et mettait auprès de madame Cantinet un espion
et un gendarme dans la personne de la Sauvage. Comme il dépendait de
l’appartement des deux amis une chambre de domestique et une petite
cuisine, la Sauvage pouvait coucher sur un lit de sangle et faire la
cuisine de Schmucke. Au moment où les femmes se présentèrent, amenées
par le docteur Poulain, Pons venait de rendre le dernier soupir, sans
que Schmucke s’en fût aperçu. L’Allemand tenait encore dans ses mains
la main de son ami, dont la chaleur s’en allait par degrés. Il fit
signe à madame Cantinet de ne pas parler; mais la soldatesque madame
Sauvage le surprit tellement par sa tournure, qu’il laissa échapper un
mouvement de frayeur, à laquelle cette femme mâle était habituée.
--Madame, dit madame Cantinet, est une dame de qui répond monsieur
Duplanty; elle a été cuisinière chez un évêque, elle est la probité
même, elle fera la cuisine.
--Ah! vous pouvez parler haut! s’écria la puissante et asthmatique
Sauvage, le pauvre monsieur est mort!... il vient de passer.
Schmucke jeta un cri perçant, il sentit la main de Pons glacée qui
se roidissait, et il resta les yeux fixes, arrêtés sur ceux de Pons,
dont l’expression l’eût rendu fou, sans madame Sauvage, qui, sans
doute accoutumée à ces sortes de scènes, alla vers le lit en tenant un
miroir; elle le présenta devant les lèvres du mort, et comme aucune
respiration ne vint ternir la glace, elle sépara vivement la main de
Schmucke de la main du mort.
--Quittez-la donc, monsieur, vous ne pourriez plus l’ôter; vous ne
savez pas comme les os vont se durcir! Ça va vite le refroidissement
des morts. Si l’on n’apprête pas un mort pendant qu’il est encore
tiède, il faut plus tard lui casser les membres...
Ce fut donc cette terrible femme qui ferma les yeux au pauvre musicien
expiré; puis, avec cette habitude des garde-malades, métier qu’elle
avait exercé pendant dix ans, elle déshabilla Pons, l’étendit, lui
colla les mains de chaque côté du corps, et lui ramena la couverture
sur le nez, absolument comme un commis fait un paquet dans un magasin.
--Il faut un drap pour l’ensevelir; où donc en prendre un?...
demanda-t-elle à Schmucke, que ce spectacle frappa de terreur.
Après avoir vu la Religion procédant avec son profond respect de la
créature destinée à un si grand avenir dans le ciel, ce fut une douleur
à dissoudre les éléments de la pensée, que cette espèce d’emballage où
son ami était traité comme une chose.
--_Vaides gomme fus fitrez!_... répondit machinalement Schmucke.
Cette innocente créature voyait mourir un homme pour la première fois.
Et cet homme était Pons, le seul ami, le seul être qui l’eût compris et
aimé!...
--Je vais aller demander à madame Cibot où sont les draps, dit la
Sauvage.
--Il va falloir un lit de sangle pour coucher cette dame, dit madame
Cantinet à Schmucke.
Schmucke fit un signe de tête et fondit en larmes. Madame Cantinet
laissa ce malheureux tranquille; mais, au bout d’une heure, elle revint
et lui dit:
--Monsieur, avez-vous de l’argent à nous donner pour acheter?
Schmucke tourna sur madame Cantinet un regard à désarmer les haines
les plus féroces; il montra le visage blanc, sec et pointu du mort,
comme une raison qui répondait à tout.
--_Brenez doud et laissez-moi bleurer et brier_, dit-il en
s’agenouillant.
Madame Sauvage était allée annoncer la mort de Pons à Fraisier, qui
courut en cabriolet chez la présidente lui demander, pour le lendemain,
la procuration qui lui donnait le droit de représenter les héritiers.
--Monsieur, dit à Schmucke madame Cantinet, une heure après sa dernière
question, je suis allée trouver madame Cibot, qui est donc au fait de
votre ménage, afin qu’elle me dise où sont les choses; mais, comme
elle vient de perdre monsieur Cibot, elle m’a presque _agonie_ de
sottises... Monsieur, écoutez-moi donc...
Schmucke regarda cette femme, qui ne se doutait pas de sa barbarie; car
les gens du peuple sont habitués à subir passivement les plus grandes
douleurs morales.
--Monsieur, il faut du linge pour un linceul, il faut de l’argent pour
un lit de sangle, afin de coucher cette dame; il en faut pour acheter
de la batterie de cuisine, des plats, des assiettes, des verres, car
il va venir un prêtre pour passer la nuit, et cette dame ne trouve
absolument rien dans la cuisine.
--Mais, monsieur, répéta la Sauvage, il me faut cependant du bois,
du charbon, pour apprêter le dîner, et je ne vois rien! Ce n’est
d’ailleurs pas bien étonnant, puisque la Cibot vous fournissait tout...
--Mais, ma chère dame, dit madame Cantinet en montrant Schmucke qui
gisait aux pieds du mort dans un état d’insensibilité complète, vous ne
voulez pas me croire, il ne répond à rien.
--Eh bien! ma petite, dit la Sauvage, je vais vous montrer comment l’on
fait dans ces cas-là.
La Sauvage jeta sur la chambre un regard comme en jettent les voleurs
pour deviner les cachettes où doit se trouver l’argent. Elle alla
droit à la commode de Pons, elle tira le premier tiroir, vit le sac
où Schmucke avait mis le reste de l’argent provenant de la vente
des tableaux, et vint le montrer à Schmucke, qui fit un signe de
consentement machinal.
--Voilà de l’argent, ma petite! dit la Sauvage à madame Cantinet; je
vas le compter, en prendre pour acheter ce qu’il faut, du vin, des
vivres, des bougies, enfin tout, car ils n’ont rien... Cherchez-moi
dans la commode un drap pour ensevelir le corps. On m’a bien dit que ce
pauvre monsieur était simple; mais je ne sais pas ce qu’il est, il est
pis. C’est comme un nouveau-né, faudra entonner son manger...
Schmucke regardait les deux femmes et ce qu’elles faisaient absolument
comme un fou les aurait regardées. Brisé par la douleur, absorbé dans
un état quasi-cataleptique, il ne cessait de contempler la figure
fascinatrice de Pons, dont les lignes s’épuraient par l’effet du repos
absolu de la mort. Il espérait mourir, et tout lui était indifférent.
La chambre eût été dévorée par un incendie, il n’aurait pas bougé.
--Il y a douze cent cinquante-six francs... lui dit la Sauvage.
Schmucke haussa les épaules. Lorsque la Sauvage voulut procéder à
l’ensevelissement de Pons, et mesurer le drap sur le corps, afin de
couper le linceul et le coudre, il y eut une lutte horrible entre elle
et le pauvre Allemand. Schmucke ressembla tout à fait à un chien qui
mord tous ceux qui veulent toucher au cadavre de son maître. La Sauvage
impatientée saisit l’Allemand, le plaça sur un fauteuil et l’y maintint
avec une force herculéenne.
--Allons, ma petite! cousez le mort dans son linceul, dit-elle à madame
Cantinet.
Une fois l’opération terminée, la Sauvage remit Schmucke à sa place, au
pied du lit, et lui dit:
--Comprenez-vous? il fallait bien trousser ce pauvre homme en mort.
Schmucke se mit à pleurer; les deux femmes le laissèrent et allèrent
prendre possession de la cuisine, où elles apportèrent à elles deux en
peu d’instants toutes les choses nécessaires à la vie. Après avoir fait
un premier mémoire de trois cent soixante francs, la Sauvage se mit
à préparer un dîner pour quatre personnes, et quel dîner! Il y avait
le faisan des savetiers, une oie grasse, comme pièce de résistance,
une omelette aux confitures, une salade de légumes, et le pot au feu
sacramentel dont tous les ingrédients étaient en quantité tellement
exagérée, que le bouillon ressemblait à de la gelée de viande. A neuf
heures du soir, le prêtre envoyé par le vicaire pour veiller Schmucke,
vint avec Cantinet, qui apporta quatre cierges et des flambeaux
d’église. Le prêtre trouva Schmucke couché le long de son ami, dans
le lit, et le tenant étroitement embrassé. Il fallut l’autorité de
la religion pour obtenir de Schmucke qu’il se séparât du corps.
L’Allemand se mit à genoux, et le prêtre s’arrangea commodément dans le
fauteuil. Pendant que le prêtre lisait ses prières, et que Schmucke,
agenouillé devant le corps de Pons, priait Dieu de le réunir à Pons
par un miracle, afin d’être enseveli dans la fosse de son ami, madame
Cantinet était allée au Temple acheter un lit de sangle et un coucher
complet, pour madame Sauvage; car le sac de douze cent cinquante-six
francs était au pillage. A onze heures du soir, madame Cantinet vint
voir si Schmucke voulait manger un morceau. L’Allemand fit signe qu’on
le laissât tranquille.
--Le souper vous attend, monsieur Pastelot, dit alors la loueuse de
chaises au prêtre.
Schmucke, resté seul, sourit comme un fou qui se voit libre d’accomplir
un désir comparable à celui des femmes grosses. Il se jeta sur Pons
et le tint encore une fois étroitement embrassé. A minuit, le prêtre
revint, et Schmucke, grondé par lui, lâcha Pons, et se remit en prière.
Au jour, le prêtre s’en alla. A sept heures du matin, le docteur
Poulain vint voir Schmucke affectueusement et voulut l’obliger à
manger; mais l’Allemand s’y refusa.
--Si vous ne mangez pas maintenant, vous sentirez la faim à votre
retour, lui dit le docteur, car il faut que vous alliez à la mairie
avec un témoin pour y déclarer le décès de monsieur Pons, et faire
dresser l’acte...
--_Moi!_ dit l’Allemand avec effroi.
--Et qui donc?... Vous ne pouvez pas vous en dispenser, puisque vous
êtes la seule personne qui l’ait vu mourir...
--_Che n’ai boint te champes_... répondit Schmucke en implorant
l’assistance du docteur Poulain.
--Prenez une voiture, répondit doucement l’hypocrite docteur. J’ai
déjà constaté le décès. Demandez quelqu’un de la maison pour vous
accompagner. Ces deux dames garderont l’appartement en votre absence.
On ne se figure pas ce que sont ces tiraillements de la loi sur une
douleur vraie. C’est à faire haïr la civilisation, à faire préférer les
coutumes des Sauvages. A neuf heures, madame Sauvage descendit Schmucke
en le tenant sous les bras, et il fut obligé, dans le fiacre, de prier
Rémonencq de venir avec lui certifier le décès de Pons à la mairie.
Partout, et en toute chose, éclate à Paris l’inégalité des conditions,
dans ce pays ivre d’égalité. Cette immuable force de choses se
trahit jusque dans les effets de la Mort. Dans les familles riches,
un parent, un ami, les gens d’affaires, évitent ces affreux détails à
ceux qui pleurent; mais en ceci, comme dans la répartition des impôts,
le peuple, les prolétaires sans aide, souffrent tout le poids de la
douleur.
Ah! vous avez bien raison de le regretter, dit Rémonencq à une plainte
échappée au pauvre martyr, car c’était un bien brave homme, un bien
honnête homme, qui laisse une belle collection; mais savez-vous,
monsieur, que vous, qui êtes étranger, vous allez vous trouver dans un
grand embarras, car on dit partout que vous êtes héritier de monsieur
Pons.
Schmucke n’écoutait pas; il était plongé dans une telle douleur,
qu’elle avoisinait la folie. L’âme a son tétanos comme le corps.
--Et vous feriez bien de vous faire représenter par un conseil, par un
homme d’affaires.
--_Ein home t’avvaires!_ répéta Schmucke machinalement.
--Vous verrez que vous aurez besoin de vous faire représenter. A votre
place, moi, je prendrais un homme d’expérience, un homme connu dans
le quartier, un homme de confiance... Moi, dans toutes mes petites
affaires, je me sers de Tabareau, l’huissier... Et en donnant votre
procuration à son premier clerc, vous n’aurez aucun souci.
Cette insinuation, soufflée par Fraisier, convenue entre Rémonencq et
la Cibot, resta dans la mémoire de Schmucke; car, dans les instants où
la douleur fige pour ainsi dire l’âme en en arrêtant les fonctions,
la mémoire reçoit toutes les empreintes que le hasard y fait arriver.
Schmucke écoutait Rémonencq, en le regardant d’un œil si complétement
dénué d’intelligence, que le brocanteur ne lui dit plus rien.
--S’il reste imbécile comme cela, pensa Rémonencq, je pourrais bien lui
acheter tout le bataclan de là-haut pour cent mille francs, si c’est à
lui...--Monsieur, nous voici à la Mairie.
Rémonencq fut forcé de sortir Schmucke du fiacre et de le prendre sous
le bras pour le faire arriver jusqu’au bureau des actes de l’État
civil, où Schmucke donna dans une noce. Schmucke dut attendre son tour,
car, par un de ces hasards assez fréquents à Paris, le commis avait
cinq on six actes de décès à dresser. Là, ce pauvre Allemand devait
être en proie à une passion égale à celle de Jésus.
--Monsieur est monsieur Schmucke? dit un homme vêtu de noir en
s’adressant à l’Allemand stupéfait de s’entendre appeler par son nom.
Schmucke regarda cet homme de l’air hébété qu’il avait eu en répondant
à Rémonencq.
--Mais, dit le brocanteur à l’inconnu, que lui voulez-vous? Laissez
donc cet homme tranquille, vous voyez bien qu’il est dans la peine.
--Monsieur vient de perdre son ami, et sans doute il se propose
d’honorer dignement sa mémoire, car il est son héritier, dit l’inconnu.
Monsieur ne lésinera sans doute pas... il achètera un terrain à
perpétuité pour sa sépulture. Monsieur Pons aimait tant les arts! Ce
serait bien dommage de ne pas mettre sur son tombeau la Musique, la
Peinture et la Sculpture... trois belles figures en pied, éplorées...
Rémonencq fit un geste d’Auvergnat pour éloigner cet homme, et
l’homme répondit par un autre geste, pour ainsi dire commercial, qui
signifiait:--«Laissez-moi donc faire mes affaires!» et que comprit le
brocanteur.
--Je suis le commissionnaire de la maison Sonet et compagnie,
entrepreneurs de monuments funéraires, reprit le courtier, que Walter
Scott eût surnommé _le jeune homme des tombeaux_. Si monsieur voulait
nous charger de la commande, nous lui éviterions l’ennui d’aller à la
Ville acheter le terrain nécessaire à la sépulture de l’ami que les
Arts ont perdu...
Rémonencq hocha la tête en signe d’assentiment et poussa le coude à
Schmucke.
--Tous les jours, nous nous chargeons, pour les familles, d’aller
accomplir toutes les formalités, disait toujours le courtier encouragé
par ce geste de l’Auvergnat. Dans le premier moment de sa douleur,
il est bien difficile à un héritier de s’occuper par lui-même de
ces détails, et nous avons l’habitude de ces petits services pour
nos clients. Nos monuments, monsieur, sont tarifés à tant le mètre
en pierre de taille ou en marbre... Nous creusons les fosses pour
les tombes de famille... Nous nous chargeons de tout, au plus juste
prix. Notre maison a fait le magnifique monument de la belle Esther
Gobseck et de Lucien de Rubempré, l’un des plus magnifiques ornements
du Père-Lachaise. Nous avons les meilleurs ouvriers, et j’engage
monsieur à se défier des petits entrepreneurs... qui ne font que de la
camelotte, ajouta-t-il en voyant venir un autre homme vêtu de noir
qui se proposait de parler pour une autre maison de marbrerie et de
sculpture.
On a souvent dit que la mort était la fin d’un voyage, mais on ne sait
pas à quel point cette similitude est réelle à Paris. Un mort, un mort
de qualité surtout, est accueilli sur le _sombre rivage_ comme un
voyageur qui débarque au port, et que tous les courtiers d’hôtellerie
fatiguent de leurs recommandations. Personne, à l’exception de
quelques philosophes ou de quelques familles sûres de vivre qui se
font construire des tombes comme elles ont des hôtels, personne ne
pense à la mort et à ses conséquences sociales. La mort vient toujours
trop tôt; et d’ailleurs, un sentiment bien entendu empêche les
héritiers de la supposer possible. Aussi, presque tous ceux qui perdent
leurs pères, leurs mères, leurs femmes ou leurs enfants, sont-ils
immédiatement assaillis par ces coureurs d’affaires, qui profitent du
trouble où jette la douleur pour surprendre une commande. Autrefois,
les entrepreneurs de monuments funéraires, tous groupés aux environs
du célèbre cimetière du Père-Lachaise, où ils forment une rue qu’on
devrait appeler rue des Tombeaux, assaillaient les héritiers aux
environs de la tombe ou au sortir du cimetière; mais, insensiblement,
la concurrence, le génie de la spéculation, les a fait gagner du
terrain, et ils sont descendus aujourd’hui dans la ville jusqu’aux
abords des Mairies. Enfin, les courtiers pénètrent souvent dans la
maison mortuaire, un plan de tombe à la main.
--Je suis en affaire avec monsieur, dit le courtier de la maison Sonet
au courtier qui se présentait.
--Décès Pons!... Où sont les témoins!... dit le garçon de bureau.
--Venez... monsieur, dit le courtier en s’adressant à Rémonencq.
Rémonencq pria le courtier de soulever Schmucke, qui restait sur son
banc comme une masse inerte; ils le menèrent à la balustrade derrière
laquelle le rédacteur des actes de décès s’abrite contre les douleurs
publiques. Rémonencq, la providence de Schmucke, fut aidé par le
docteur Poulain, qui vint donner les renseignements nécessaires sur
l’âge et le lieu de naissance de Pons. L’Allemand ne savait qu’une
seule chose, c’est que Pons était son ami. Une fois les signatures
données, Rémonencq et le docteur, suivis du courtier, mirent le pauvre
Allemand en voiture, dans laquelle se glissa l’enragé courtier, qui
voulait avoir une solution pour sa commande. La Sauvage, en observation
sur le pas de la porte cochère, monta Schmucke presque évanoui dans ses
bras, aidée par Rémonencq et par le courtier de la maison Sonet.
--Il va se trouver mal!... s’écria le courtier, qui voulait terminer
l’affaire qu’il disait commencée.
--Je le crois bien! répondit madame Sauvage; il pleure depuis
vingt-quatre heures, et il n’a rien voulu prendre. Rien ne creuse
l’estomac comme le chagrin.
--Mais, mon cher client, lui dit le courtier de la maison Sonet, prenez
donc un bouillon. Vous avez tant de choses à faire: il faut aller
à l’Hôtel-de-Ville, acheter le terrain nécessaire pour le monument
que vous voulez élever à la mémoire de cet ami des Arts, et qui doit
témoigner de votre reconnaissance.
--Mais cela n’a pas de bon sens, dit madame Cantinet à Schmucke en
arrivant avec un bouillon et du pain.
--Songez, mon cher monsieur, si vous êtes si faible que cela, reprit
Rémonencq, songez à vous faire représenter par quelqu’un, car vous avez
bien des affaires sur les bras: il faut commander le convoi! vous ne
voulez pas qu’on enterre votre ami comme un pauvre.
--Allons, allons, mon cher monsieur! dit la Sauvage en saisissant un
moment où Schmucke avait la tête inclinée sur le dos du fauteuil.
Elle entonna dans la bouche de Schmucke une cuillerée de potage, et lui
donna, presque malgré lui, à manger comme à un enfant.
--Maintenant, si vous étiez sage, monsieur, puisque vous voulez vous
livrer tranquillement à votre douleur, vous prendriez quelqu’un pour
vous représenter...
--Puisque monsieur, dit le courtier, a l’intention d’élever un
magnifique monument à la mémoire de son ami, il n’a qu’à me charger de
toutes les démarches, je les ferai...
--Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce que c’est? dit la Sauvage. Monsieur
vous a commandé quelque chose! Qui donc êtes-vous?
--L’un des courtiers de la maison Sonet, ma chère dame, les plus forts
entrepreneurs de monuments funéraires... dit-il en tirant une carte et
la présentant à la puissante Sauvage.
--Eh bien! c’est bon, c’est bon!... on ira chez vous quand on le jugera
convenable; mais il ne faut pas abuser de l’état dans lequel se trouve
monsieur. Vous voyez bien que monsieur n’a pas sa tête...
--Si vous voulez vous arranger pour nous faire avoir la commande,
dit le courtier de la maison Sonet à l’oreille de madame Sauvage en
l’amenant sur le palier, j’ai pouvoir de vous offrir quarante francs...
--Eh bien! donnez-moi votre adresse, dit madame Sauvage en s’humanisant.
Schmucke, en se voyant seul et se trouvant mieux par cette ingestion
d’un potage au pain, retourna promptement dans la chambre de Pons, où
il se mit en prières. Il était perdu dans les abîmes de la douleur,
lorsqu’il fut tiré de son profond anéantissement par un jeune homme
vêtu de noir qui lui dit pour la onzième fois un:--Monsieur?... que le
pauvre martyr entendit d’autant mieux, qu’il se sentit secoué par la
manche de son habit.
--_Qu’y a-d-il engore?_...
--Monsieur, nous devons au docteur Gannal une découverte sublime; nous
ne contestons pas sa gloire, il a renouvelé les miracles de l’Égypte;
mais il y a eu des perfectionnements, et nous avons obtenu des
résultats surprenants. Donc, si vous voulez revoir votre ami, tel qu’il
était de son vivant...
--_Le refoir!_... s’écria Schmucke; _me barlera-d-il!_
--Pas absolument!... Il ne lui manquera que la parole, reprit le
courtier d’embaumement; mais il restera pour l’éternité comme
l’embaumement vous le montrera. L’opération exige peu d’instants. Une
incision dans la carotide et l’injection suffisent; mais il est grand
temps... Si vous attendiez encore un quart d’heure, vous ne pourriez
plus avoir la douce satisfaction d’avoir conservé le corps...
--_Hâlis-fis-en au tiaple!... Bons est une âme!... et cedde âme est au
ciel._
--Cet homme est sans aucune reconnaissance, dit le jeune courtier d’un
des rivaux du célèbre Gannal en passant sous la porte cochère; il
refuse de faire embaumer son ami!
--Que voulez-vous, monsieur! dit la Cibot, qui venait de faire embaumer
son chéri. C’est un héritier, un légataire. Une fois son affaire faite,
le défunt n’est plus rien pour eux.
Une heure après, Schmucke vit venir dans la chambre madame Sauvage
suivie d’un homme vêtu de noir et qui paraissait être un ouvrier.
--Monsieur, dit-elle, Cantinet a eu la complaisance de vous envoyer
monsieur, qui est le fournisseur des bières de la paroisse.
Le fournisseur des bières s’inclina d’un air de commisération et
de condoléance, mais, en homme sûr de son fait et qui se sait
indispensable, il regarda le mort en connaisseur.
--Comment monsieur veut-il _cela_? En sapin, en bois de chêne simple,
ou en bois de chêne doublé de plomb? Le bois de chêne doublé de plomb
est ce qu’il y a de plus comme il faut. Le corps, dit-il, a la mesure
ordinaire...
Il tâta les pieds pour toiser le corps.
--Un mètre soixante-dix! ajouta-t-il. Monsieur pense sans doute à
commander le service funèbre à l’église?
Schmucke jeta sur cet homme des regards comme en ont les fous avant de
faire un mauvais coup.
--Monsieur, vous devriez, dit la Sauvage, prendre quelqu’un qui
s’occuperait de tous ces détails-là pour vous.
--Oui... dit enfin la victime.
--Voulez-vous que j’aille vous chercher monsieur Tabareau, car vous
allez avoir bien des affaires sur les bras? Monsieur Tabareau,
voyez-vous, c’est le plus honnête homme du quartier.
--_Ui, monsieur Dapareau! On m’en a barlé_... répondit Schmucke vaincu.
--Eh bien! monsieur va être tranquille, et libre de se livrer à sa
douleur après une conférence avec son fondé de pouvoir.