d’esprit, comme ce testament, rédigé de concert avec monsieur
Trognon, notaire, le démontrera; sentant que je dois mourir
prochainement de la maladie dont je suis atteint depuis les premiers
jours de février dernier, j’ai dû, voulant disposer de mes biens,
tracer mes dernières volontés, que voici:
»J’ai toujours été frappé des inconvénients qui nuisent aux
chefs-d’œuvre de la peinture, et qui souvent ont entraîné leur
destruction. J’ai plaint les belles toiles d’être condamnées à
toujours voyager de pays en pays, sans être jamais fixées dans un
lieu où les admirateurs de ces chefs-d’œuvre pussent aller les
voir. J’ai toujours pensé que les pages vraiment immortelles des
fameux maîtres devraient être des propriétés nationales, et mises
incessamment sous les yeux des peuples comme la lumière, chef-d’œuvre
de Dieu, sert à tous ses enfants.
»Or, comme j’ai passé ma vie à rassembler, à choisir quelques
tableaux, qui sont de glorieuses œuvres des plus grands maîtres, que
ces tableaux sont francs, sans retouche, ni repeints, je n’ai pas
pensé sans chagrin que ces toiles, qui ont fait le bonheur de ma vie,
pouvaient être vendues aux criées; aller, les unes chez les Anglais,
les autres en Russie, dispersées comme elles étaient avant leur
réunion chez moi; j’ai donc résolu de les soustraire à ces misères,
ainsi que les cadres magnifiques qui leur servent de bordure, et qui
tous sont dus à d’habiles ouvriers.
»Donc, par ces motifs, je donne et lègue au roi, pour faire partie
du Musée du Louvre, les tableaux dont se compose ma collection, à la
charge, si le legs est accepté, de faire à mon ami Wilhelm Schmucke
une rente viagère de deux mille quatre cents francs.
»Si le roi, comme usufruitier du Musée, n’accepte pas ce legs avec
cette charge, lesdits tableaux feront alors partie du legs que je
fais à mon ami Schmucke de toutes les valeurs que je possède, à la
charge de remettre la tête de Singe de Goya à mon cousin le président
Camusot; le tableau de fleurs d’Abraham Mignon, composé de tulipes, à
monsieur Trognon, notaire, que je nomme mon exécuteur testamentaire,
et de servir deux cents francs de rente à madame Cibot, qui fait mon
ménage depuis dix ans.
»Enfin, mon ami Schmucke donnera la Descente de Croix, de Rubens,
esquisse de son célèbre tableau d’Anvers, à ma paroisse, pour en
décorer une chapelle, en remercîment des bontés de monsieur le
vicaire Duplanty, à qui je dois de pouvoir mourir en chrétien et en
catholique.» etc.
--C’est la ruine! se dit Fraisier, la ruine de toutes mes espérances!
Ah! je commence à croire tout ce que la présidente m’a dit de la malice
de ce vieux artiste!...
--Eh bien? vint demander la Cibot.
--Votre monsieur est un monstre, il donne tout au Musée, à l’État. Or,
on ne peut plaider contre l’État!... Le testament est inattaquable.
Nous sommes volés, ruinés, dépouillés, assassinés!...
--Que m’a-t-il donné?...
--Deux cents francs de rente viagère...
--La belle poussée!... Mais c’est un gredin fini!...
--Allez voir, dit Fraisier, je vais remettre le testament de votre
gredin dans l’enveloppe.
Dès que madame Cibot eut le dos tourné, Fraisier substitua vivement une
feuille de papier blanc au testament, qu’il mit dans sa poche; puis
il recacheta l’enveloppe avec tant de talent qu’il montra le cachet
à madame Cibot quand elle revint, en lui demandant si elle pouvait y
apercevoir la moindre trace de l’opération. La Cibot prit l’enveloppe,
la palpa, la sentit pleine, et soupira profondément. Elle avait espéré
que Fraisier aurait brûlé lui-même cette fatale pièce.
--Eh bien! que faire, mon cher monsieur Fraisier? demanda-t-elle.
--Ah! ça vous regarde! Moi, je ne suis pas héritier, mais si j’avais
les moindres droits à cela, dit-il en montrant la collection, je sais
bien comment je ferais...
--C’est ce que je vous demande... dit assez niaisement la Cibot.
--Il y a du feu dans la cheminée... répliqua-t-il en se levant pour
s’en aller.
--Au fait, il n’y a que vous et moi qui saurons cela!... dit la Cibot.
--On ne peut jamais prouver qu’un testament a existé! reprit l’homme de
loi.
--Et vous?
--Moi?... si monsieur Pons meurt sans testament, je vous assure cent
mille francs.
--Ah! ben oui! dit-elle, on vous promet des monts d’or, et quand on
tient les choses, qu’il s’agit de payer, on vous carotte comme...
Elle s’arrêta bien à temps, car elle allait parler d’Élie Magus à
Fraisier...
--Je me sauve! dit Fraisier. Il ne faut pas, dans votre intérêt, que
l’on m’ait vu dans l’appartement; mais nous nous retrouverons en bas, à
votre loge.
Après avoir fermé la porte, la Cibot revint, le testament à la main,
dans l’intention bien arrêtée de le jeter au feu; mais quand elle
rentra dans la chambre et qu’elle s’avança vers la cheminée, elle se
sentit prise par les deux bras!... Elle se vit entre Pons et Schmucke,
qui s’étaient l’un et l’autre adossés à la cloison, de chaque côté de
la porte.
--Ah! cria la Cibot.
Elle tomba la face en avant dans des convulsions affreuses, réelles
ou feintes, on ne sut jamais la vérité. Ce spectacle produisit une
telle impression sur Pons, qu’il fut pris d’une faiblesse mortelle, et
Schmucke laissa la Cibot par terre pour recoucher Pons. Les deux amis
tremblaient comme des gens qui, dans l’exécution d’une volonté pénible,
ont outre-passé leurs forces. Quand Pons fut couché, que Schmucke eut
repris un peu de forces, il entendit des sanglots. La Cibot, à genoux,
fondait en larmes, et tendait les mains aux deux amis en les suppliant
par une pantomime très-expressive.
--C’est pure curiosité! dit-elle en se voyant l’objet de l’attention
des deux amis, mon bon monsieur Pons! c’est le défaut des femmes, vous
savez! Mais je n’ai su comment faire pour lire votre testament, et je
le rapportais!...
--_Hâlez fis-en!_ dit Schmucke qui se dressa sur ses pieds en se
grandissant de toute la grandeur de son indignation. _Fus êdes eine
monsdre! fus afez essayé te duer mon pon Bons. Il a raison! fis êdes
plis qu’ein monsdre, fis êdes tamnée!_
La Cibot, voyant l’horreur peinte sur la figure du candide Allemand,
se leva fière comme Tartufe, jeta sur Schmucke un regard qui le fit
trembler et sortit en emportant sous sa robe un sublime petit tableau
de Metzu qu’Élie Magus avait beaucoup admiré, et dont il avait
dit:--C’est un diamant! La Cibot trouva dans sa loge Fraisier qui
l’attendait, en espérant qu’elle aurait brûlé l’enveloppe et le papier
blanc par lequel il avait remplacé le testament; il fut bien étonné de
voir sa cliente effrayée et le visage renversé.
--Qu’est-il arrivé?
--Il est arrivé, mon cher monsieur Fraisier, que, sous prétexte de me
donner de bons conseils et de me diriger, vous m’avez fait perdre à
jamais mes rentes et la confiance de ces messieurs...
Et elle se lança dans une de ces trombes de paroles auxquelles elle
excellait.
--Ne dites pas de paroles oiseuses, s’écria sèchement Fraisier en
arrêtant sa cliente. Au fait! au fait! et vivement.
--Eh bien! et voilà comment ça s’est fait.
Elle raconta la scène telle qu’elle venait de se passer.
--Je ne vous ai rien fait perdre, répondit Fraisier. Ces deux messieurs
doutaient de votre probité, puisqu’ils vous ont tendu ce piége; ils
vous attendaient, ils vous épiaient!... Vous ne me dites pas tout...
ajouta l’homme d’affaires en jetant un regard de tigre sur la portière.
--Moi! vous cacher quelque chose!... après tout ce que nous avons fait
ensemble!... dit-elle en frissonnant.
--Mais, ma chère, je n’ai rien commis de répréhensible! dit Fraisier en
manifestant ainsi l’intention de nier sa visite nocturne chez Pons.
La Cibot sentit ses cheveux lui brûler le crâne, et un froid glacial
l’enveloppa.
--Comment?... dit-elle hébétée.
--Voilà l’affaire criminelle toute trouvée!... Vous pouvez être accusée
de soustraction de testament, répondit froidement Fraisier.
La Cibot fit un mouvement d’horreur.
--Rassurez-vous, je suis votre conseil, reprit-il. Je n’ai voulu que
vous prouver combien il est facile, d’une manière ou d’une autre, de
réaliser ce que je vous disais. Voyons! qu’avez-vous fait pour que cet
Allemand si naïf se soit caché dans la chambre à votre insu?...
--Rien, c’est la scène de l’autre jour, quand j’ai soutenu à monsieur
Pons qu’il avait eu la berlue. Depuis ce jour-là, ces deux messieurs
ont changé du tout au tout à mon égard. Ainsi vous êtes la cause de
tous mes malheurs, car si j’avais perdu de mon empire sur monsieur
Pons, j’étais sûre de l’Allemand qui parlait déjà de m’épouser, ou de
me prendre avec lui, c’est tout un!
Cette raison était si plausible, que Fraisier fut obligé de s’en
contenter.
--Rassurez-vous, reprit-il, je vous ai promis des rentes, je tiendrai
ma parole. Jusqu’à présent, tout, dans cette affaire, était
hypothétique; maintenant, elle vaut des billets de Banque... Vous
n’aurez pas moins de douze cents francs de rente viagère... Mais il
faudra, ma chère dame Cibot, obéir à mes ordres, et les exécuter avec
intelligence.
--Oui, mon cher monsieur Fraisier, dit avec une servile souplesse la
portière entièrement matée.
--Eh bien! adieu, repartit Fraisier en quittant la loge et emportant le
dangereux testament.
Il revint chez lui tout joyeux, car ce testament était une arme
terrible.
--J’aurai, pensait-il, une bonne garantie contre la bonne foi de madame
la présidente de Marville. Si elle s’avisait de ne pas tenir sa parole,
elle perdrait la succession.
Au petit jour, Rémonencq, après avoir ouvert sa boutique et l’avoir
laissée sous la garde de sa sœur, vint, selon une habitude prise depuis
quelques jours, voir comment allait son bon ami Cibot, et trouva la
portière qui contemplait le tableau de Metzu en se demandant comment
une petite planche peinte pouvait valoir tant d’argent.
--Ah! ah! c’est le seul, dit-il en regardant par-dessus l’épaule de la
Cibot, que monsieur Magus regrettait de ne pas avoir, il dit qu’avec
cette petite chose-là, il ne manquerait rien à son bonheur.
--Qu’en donnerait-il? demanda la Cibot.
--Mais si vous me promettez de m’épouser dans l’année de votre veuvage,
répondit Rémonencq, je me charge d’avoir vingt mille francs d’Élie
Magus, et si vous ne m’épousez pas, vous ne pourrez jamais vendre ce
tableau plus de mille francs.
--Et pourquoi?
--Mais vous seriez obligée de signer une quittance comme propriétaire,
et vous auriez alors un procès avec les héritiers. Si vous êtes ma
femme, c’est moi qui le vendrai à monsieur Magus, et on ne demande rien
à un marchand que l’inscription sur son livre d’achats, et j’écrirai
que monsieur Schmucke me l’a vendu. Allez, mettez cette planche chez
moi... si votre mari mourait, vous pourriez être bien tracassée, et
personne ne trouvera drôle que j’aie chez moi un tableau... Vous me
connaissez bien. D’ailleurs, si vous voulez, je vous en ferai une
reconnaissance.
Dans la situation criminelle où elle était surprise, l’avide portière
souscrivit à cette proposition, qui la liait pour toujours au
brocanteur.
--Vous avez raison, apportez-moi votre écriture, dit-elle en serrant le
tableau dans sa commode.
--Voisine, dit le brocanteur à voix basse en entraînant la Cibot sur le
pas de la porte, je vois bien que nous ne sauverons pas notre pauvre
ami Cibot; le docteur Poulain désespérait de lui hier soir, et disait
qu’il ne passerait pas la journée... C’est un grand malheur! Mais après
tout, vous n’étiez pas à votre place ici... Votre place, c’est dans un
beau magasin de curiosités sur le boulevard des Capucines. Savez-vous
que j’ai gagné bien près de cent mille francs depuis dix ans, et que
si vous en avez un jour autant, je me charge de vous faire une belle
fortune... si vous êtes ma femme... Vous seriez bourgeoise... bien
servie par ma sœur qui ferait le ménage, et...
Le séducteur fut interrompu par les plaintes déchirantes du petit
tailleur dont l’agonie commençait.
--Allez-vous-en, dit la Cibot, vous êtes un monstre de me parler de ces
choses-là, quand mon pauvre homme se meurt dans de pareils états...
--Ah! c’est que je vous aime, dit Rémonencq, à tout confondre pour vous
avoir...
--Si vous m’aimiez, vous ne me diriez rien en ce moment, répondit-elle.
Et Rémonencq rentra chez lui, sûr d’épouser la Cibot.
Sur les dix heures, il y eut à la porte de la maison une sorte
d’émeute, car on administra les sacrements à monsieur Cibot. Tous les
amis des Cibot, les concierges, les portières de la rue de Normandie et
des rues adjacentes occupaient la loge, le dessous de la porte cochère
et le devant sur la rue. On ne fit alors aucune attention à monsieur
Léopold Hannequin, qui vint avec un de ses confrères, ni à Schwab et à
Brunner, qui purent arriver chez Pons sans être vus de madame Cibot.
La portière de la maison voisine, à qui le notaire s’adressa pour
savoir à quel étage demeurait Pons, lui désigna l’appartement. Quant à
Brunner, qui vint avec Schwab, il était déjà venu voir le musée Pons,
il passa sans rien dire, et montra le chemin à son associé... Pons
annula formellement son testament de la veille, et institua Schmucke
son légataire universel. Une fois cette cérémonie accomplie, Pons,
après avoir remercié Schwab et Brunner, et avoir recommandé vivement
à monsieur Léopold Hannequin les intérêts de Schmucke, tomba dans une
faiblesse telle, par suite de l’énergie qu’il avait déployée, et dans
la scène nocturne avec la Cibot et dans ce dernier acte de la vie
sociale, que Schmucke pria Schwab d’aller prévenir l’abbé Duplanty, car
il ne voulut pas quitter le chevet de son ami, et Pons réclamait les
sacrements.
Assise au pied du lit de son mari, la Cibot, d’ailleurs mise à la porte
par les deux amis, ne s’occupa point du déjeuner de Schmucke; mais les
événements de cette matinée, le spectacle de l’agonie résignée de Pons
qui mourait héroïquement, avaient tellement serré le cœur de Schmucke,
qu’il ne sentit pas la faim.
Néanmoins, vers les deux heures, n’ayant pas vu le vieil Allemand,
la portière, autant par curiosité que par intérêt, pria la sœur de
Rémonencq d’aller voir si Schmucke n’avait pas besoin de quelque
chose. En ce moment même, l’abbé Duplanty, à qui le pauvre musicien
avait fait sa confession suprême, lui administrait l’extrême-onction.
Mademoiselle Rémonencq troubla donc cette cérémonie par des coups de
sonnette réitérés. Or, comme Pons avait fait jurer à Schmucke de ne
laisser entrer personne, tant il craignait qu’on ne le volât, Schmucke
laissa sonner mademoiselle Rémonencq, qui descendit fort effrayée, et
dit à la Cibot que Schmucke ne lui avait pas ouvert la porte. Cette
circonstance bien marquée fut notée par Fraisier. Schmucke, qui n’avait
jamais vu mourir personne, allait éprouver tous les embarras dans
lesquels on se trouve à Paris avec un mort sur les bras, surtout sans
aide, sans représentant ni secours. Fraisier qui savait que les parents
vraiment affligés perdent alors la tête, et qui, depuis le matin, après
son déjeuner, stationnait dans la loge en conférence perpétuelle avec
le docteur Poulain, conçut alors l’idée de diriger lui-même tous les
mouvements de Schmucke.
Voici comment les deux amis, le docteur Poulain et Fraisier, s’y
prirent pour obtenir cet important résultat.
Le bedeau de l’église Saint-François, ancien marchand de verreries,
nommé Cantinet, demeurait rue d’Orléans, dans la maison mitoyenne de
celle du docteur Poulain. Or, madame Cantinet, une des receveuses de
la location des chaises, avait été soignée gratuitement par le docteur
Poulain, à qui naturellement elle était liée par la reconnaissance et
à qui elle avait conté souvent tous les malheurs de sa vie. Les deux
Casse-Noisettes, qui, tous les dimanches et les jours de fête, allaient
aux offices à Saint-François, étaient en bons termes avec le bedeau, le
suisse, le donneur d’eau bénite, enfin avec cette milice ecclésiastique
appelée à Paris _le bas clergé_, à qui les fidèles finissent par
donner de petits pourboires. Madame Cantinet connaissait donc aussi
bien Schmucke que Schmucke la connaissait. Cette dame Cantinet était
affligée de deux plaies qui permettaient à Fraisier de faire d’elle un
aveugle et involontaire instrument. Le jeune Cantinet, passionné pour
le théâtre, avait refusé de suivre le chemin de l’église où il pouvait
devenir suisse, en débutant dans les figurants du Cirque-Olympique, et
il menait une vie échevelée qui navrait sa mère, dont la bourse était
souvent mise à sec par des emprunts forcés. Puis Cantinet, adonné aux
liqueurs et à la paresse, avait été forcé de quitter le commerce par
ces deux vices. Loin de s’être corrigé, ce malheureux avait trouvé dans
ses fonctions un aliment à ses deux passions: il ne faisait rien, et il
buvait avec les cochers des noces, avec les gens des pompes funèbres,
avec les malheureux secourus par le curé, de manière à se cardinaliser
la figure dès midi.
Madame Cantinet se voyait vouée à la misère dans ses vieux jours, après
avoir, disait-elle, apporté douze mille francs de dot à son mari.
L’histoire de ces malheurs, cent fois racontée au docteur Poulain, lui
suggéra l’idée de se servir d’elle pour faciliter chez Pons et Schmucke
le placement de madame Sauvage, comme cuisinière et femme de peine.
Présenter madame Sauvage était chose impossible, car la défiance des
deux Casse-Noisettes était devenue absolue, et le refus d’ouvrir la
porte à mademoiselle Rémonencq, avait suffisamment éclairé Fraisier à
ce sujet. Mais il parut évident aux deux amis que les pieux musiciens
accepteraient aveuglément une personne qui serait offerte par l’abbé
Duplanty. Madame Cantinet, dans leur plan, serait accompagnée de madame
Sauvage; et la bonne de Fraisier, une fois là, vaudrait Fraisier
lui-même.
Quand l’abbé Duplanty arriva sous la porte cochère, il fut arrêté
pendant un moment par la foule des amis de Cibot qui donnait des
marques d’intérêt au plus ancien et au plus estimé des concierges du
quartier.
Le docteur Poulain salua l’abbé Duplanty, le prit à part, et lui
dit:--Je vais aller voir ce pauvre monsieur Pons; il pourrait encore
se tirer d’affaire; il s’agirait de le décider à subir l’opération de
l’extraction des calculs qui se sont formés dans la vésicule; on les
sent au toucher, ils déterminent une inflammation qui causera la mort;
et peut-être serait-il encore temps de la pratiquer. Vous devriez bien
faire servir votre influence sur votre pénitent en l’engageant à subir
cette opération; je réponds de sa vie, si pendant qu’on la pratiquera
nul accident fâcheux ne se déclare.
--Dès que j’aurai reporté le saint-ciboire à l’église, je reviendrai,
dit l’abbé Duplanty, car monsieur Schmucke est dans un état qui réclame
quelques secours religieux.
--Je viens d’apprendre qu’il est seul, dit le docteur Poulain. Ce
bon Allemand a eu ce matin une petite altercation avec madame Cibot,
qui fait depuis dix ans le ménage de ces messieurs, et ils se sont
brouillés momentanément sans doute; mais il ne peut pas rester sans
aide dans les circonstances où il va se trouver. C’est œuvre de
charité que de s’occuper de lui. Dites donc, Cantinet, dit le docteur
en appelant à lui le bedeau, demandez donc à votre femme si elle veut
garder monsieur Pons et veiller au ménage de monsieur Schmucke pendant
quelques jours à la place de madame Cibot... qui, d’ailleurs, sans
cette brouille, aurait toujours eu besoin de se faire remplacer. C’est
une honnête femme, dit le docteur à l’abbé Duplanty.
--On ne peut pas mieux choisir, répondit le bon prêtre, car elle a la
confiance de la fabrique pour la perception de la location des chaises.
Quelques moments après, le docteur Poulain suivait au chevet du lit les
progrès de l’agonie de Pons, que Schmucke suppliait vainement de se
laisser opérer. Le vieux musicien ne répondait aux prières du pauvre
Allemand désespéré que par des signes de tête négatifs, entremêlés de
mouvements d’impatience. Enfin, le moribond rassembla ses forces, lança
sur Schmucke un regard affreux et lui dit:--Laisse-moi donc mourir
tranquillement!...
Schmucke faillit mourir de douleur; mais il prit la main de Pons, la
baisa doucement, et la tint dans ses deux mains, en essayant de lui
communiquer encore une fois ainsi sa propre vie. Ce fut alors que
le docteur Poulain entendit sonner et alla ouvrir la porte à l’abbé
Duplanty.
--Notre pauvre malade, dit Poulain, commence à se débattre sous
l’étreinte de la mort. Il aura expiré dans quelques heures; vous
enverrez sans doute un prêtre pour le veiller cette nuit. Mais il
est temps de donner madame Cantinet et une femme de peine à monsieur
Schmucke, il est incapable de penser à quoi que ce soit, je crains pour
sa raison, et il se trouve ici des valeurs qui doivent être gardées par
des personnes pleines de probité.
L’abbé Duplanty, bon et digne prêtre, sans méfiance ni malice, fut
frappé de la vérité des observations du docteur Poulain; il croyait
d’ailleurs aux qualités du médecin du quartier; il fit donc signe à
Schmucke de venir lui parler, en se tenant au seuil de la chambre
mortuaire. Schmucke ne put se décider à quitter la main de Pons
qui se crispait et s’attachait à la sienne comme s’il tombait dans
un précipice et qu’il voulût s’accrocher à quelque chose pour n’y
pas rouler. Mais, comme on sait, les mourants sont en proie à une
hallucination qui les pousse à s’emparer de tout, comme des gens
empressés d’emporter dans un incendie leurs objets les plus précieux,
et Pons lâcha Schmucke pour saisir ses couvertures et les rassembler
autour de son corps par un horrible et significatif mouvement d’avarice
et de hâte.
--Qu’allez-vous devenir, seul avec votre ami mort? dit le bon prêtre à
l’Allemand qui vint alors l’écouter, vous êtes sans madame Cibot...
--_C’esde eine monsdre qui a dué Bons!_ dit-il.
--Mais il vous faut quelqu’un auprès de vous? reprit le docteur
Poulain, car il faudra garder le corps cette nuit.
--_Che le carterai, che brierai Tieu!_ répondit l’innocent Allemand.
--Mais il faut manger!... Qui maintenant, vous fera votre cuisine? dit
le docteur.
--_La touleur m’ôde l’abbédit!_..... répondit naïvement Schmucke.
--Mais, dit Poulain, il faut aller déclarer le décès avec des témoins,
il faut dépouiller le corps, l’ensevelir en le cousant dans un linceul,
il faut aller commander le convoi aux pompes funèbres, il faut nourrir
la garde qui doit garder le corps et le prêtre qui veillera, ferez-vous
cela tout seul?... On ne meurt pas comme des chiens dans la capitale du
monde civilisé!
Schmucke ouvrit des yeux effrayés, et fut saisi d’un court accès de
folie.
--_Mais Bons ne mûrera bas... che le sauferai!_...
--Vous ne resterez pas long-temps sans prendre un peu de sommeil, et
alors qui vous remplacera? car il faut s’occuper de monsieur Pons, lui
donner à boire, faire des remèdes...
--_Ah! c’esde frai!_... dit l’Allemand.
--Eh bien! reprit l’abbé Duplanty, je pense à vous donner madame
Cantinet, une brave et honnête femme...
Le détail de ses devoirs sociaux envers son ami mort, hébéta tellement
Schmucke, qu’il aurait voulu mourir avec Pons.
--C’est un enfant! dit le docteur Poulain à l’abbé Duplanty.
--_Eine anvant!_... répéta machinalement Schmucke.
--Allons! dit le vicaire, je vais parler à madame Cantinet et vous
l’envoyer.
--Ne vous donnez pas cette peine, dit le docteur, elle est ma voisine,
et je retourne chez moi.
La Mort est comme un assassin invisible contre lequel lutte le mourant;
dans l’agonie il reçoit les derniers coups, il essaie de les rendre
et se débat. Pons en était à cette scène suprême, il fit entendre des
gémissements, entremêlés de cris. Aussitôt, Schmucke, l’abbé Duplanty,
Poulain accoururent au lit du moribond. Tout à coup, Pons, atteint dans
sa vitalité par cette dernière blessure, qui tranche les liens du corps
et de l’âme, recouvra pour quelques instants la parfaite quiétude qui
suit l’agonie, il revint à lui, la sérénité de la mort sur le visage et
regarda ceux qui l’entouraient d’un air presque riant.
--Ah! docteur, j’ai bien souffert, mais vous aviez raison, je vais
mieux... Merci, mon bon abbé, je me demandais où était Schmucke!...
--Schmucke n’a pas mangé depuis hier au soir, et il est quatre heures:
vous n’avez plus personne auprès de vous, et il serait dangereux de
rappeler madame Cibot...
--Elle est capable de tout! dit Pons en manifestant toute son horreur
au nom de la Cibot. C’est vrai, Schmucke a besoin de quelqu’un de bien
honnête.
--L’abbé Duplanty et moi, dit alors Poulain, nous avons pensé à vous
deux...