Vers deux heures, le premier clerc de monsieur Tabareau, jeune homme

qui se destinait à la carrière d’huissier, se présenta modestement. La

jeunesse a d’étonnants priviléges, elle n’effraie pas. Ce jeune homme,

appelé Villemot, s’assit auprès de Schmucke, et attendit le moment de

lui parler. Cette réserve toucha beaucoup Schmucke.

--Monsieur, lui dit-il, je suis le premier clerc de monsieur Tabareau,

qui m’a confié le soin de veiller ici à vos intérêts, et de me charger

de tous les détails de l’enterrement de votre ami... Êtes-vous dans

cette intention?

--_Fus ne me sauferez pas la fie, gar che n’ai bas longdans à fifre,

mais fus me laisserez dranquile?_

--Oh! vous n’aurez pas un dérangement, répondit Villemot.

--_Hé bien! que vaud-il vair bir cela?_

--Signez ce papier où vous nommez monsieur Tabareau votre mandataire,

relativement à toutes les affaires de la succession.

--_Pien! tonnez!_ dit l’Allemand en voulant signer sur-le-champ.

--Non, je dois vous lire l’acte.

--_Lissez!_

Schmucke ne prêta pas la moindre attention à la lecture de cette

procuration générale, et il la signa. Le jeune homme prit les ordres de

Schmucke pour le convoi, pour l’achat du terrain où l’Allemand voulut

avoir sa tombe, et pour le service de l’église, en lui disant qu’il

n’éprouverait plus aucun trouble, ni aucune demande d’argent.

--_Bir afoir la dranquilidé, je tonnerais doud ce que ché bossète_, dit

l’infortuné qui de nouveau s’agenouilla devant le corps de son ami.

Fraisier triomphait, le légataire ne pouvait pas faire un mouvement

hors du cercle où il le tenait enfermé par la Sauvage et par Villemot.

Il n’est pas de douleur que le sommeil ne sache vaincre. Aussi vers la

fin de la journée, la Sauvage trouva-t-elle Schmucke étendu au bas du

lit où gisait le corps de Pons, et dormant; elle l’emporta, le coucha,

l’arrangea maternellement dans son lit, et l’Allemand y dormit jusqu’au

lendemain. Quand Schmucke s’éveilla, c’est-à-dire quand, après cette

trêve, il fut rendu au sentiment de ses douleurs, le corps de Pons

était exposé sous la porte cochère, dans la chapelle ardente à laquelle

ont droit les convois de troisième classe; il chercha donc vainement

son ami dans cet appartement qui lui parut immense, où il ne trouva

rien que d’affreux souvenirs. La Sauvage, qui gouvernait Schmucke avec

l’autorité d’une nourrice sur son marmot, le força de déjeuner avant

d’aller à l’église. Pendant que cette pauvre victime se contraignait

à manger, la Sauvage lui fit observer, avec des lamentations dignes

de Jérémie, qu’il ne possédait pas d’habit noir. La garde-robe de

Schmucke, entretenue par Cibot, en était arrivée, avant la maladie de

Pons, comme le dîner, à sa plus simple expression, à deux pantalons et

deux redingotes!...

--Vous allez aller comme vous êtes à l’enterrement de monsieur? C’est

une monstruosité à vous faire honnir par tout le quartier!...

--_Ed commend fulez-fus que ch’y alle?_

--Mais en deuil!...

--_Le teuille!_...

--Les convenances...

--_Les gonfenances!... che me viche pien te doutes ces pétisses-là_,

dit le pauvre homme arrivé au dernier degré d’exaspération où la

douleur puisse porter une âme d’enfant.

--Mais c’est un monstre d’ingratitude, dit la Sauvage en se tournant

vers un monsieur qui se montra soudain dans l’appartement, et qui fit

frémir Schmucke.

Ce fonctionnaire, magnifiquement vêtu de drap noir, en culotte noire,

en bas de soie noire, à manchettes blanches, décoré d’une chaîne

d’argent à laquelle pendait une médaille, cravaté d’une cravate de

mousseline blanche très-correcte, et en gants blancs; ce type officiel,

frappé au même coin pour les douleurs publiques, tenait à la main une

baguette en ébène, insigne de ses fonctions, et sous le bras gauche un

tricorne à cocarde tricolore.

--Je suis le maître des cérémonies, dit ce personnage d’une voix douce.

Habitué par ses fonctions à diriger tous les jours des convois et à

traverser toutes les familles plongées dans une même affliction, réelle

ou feinte, cet homme, ainsi que tous ses collègues, parlait bas et

avec douceur; il était décent, poli, convenable par état, comme une

statue représentant le génie de la mort. Cette déclaration causa un

tremblement nerveux à Schmucke, comme s’il eût vu le bourreau.

--Monsieur est-il le fils, le frère, le père du défunt?... demanda

l’homme officiel.

--_Che zuis dout cela, et plis... che zuis son ami!_... dit Schmucke à

travers un torrent de larmes.

--Êtes-vous l’héritier? demanda le maître des cérémonies.

--_L’héritier!_..... répéta Schmucke _tout m’esd écal au monde_.

Et Schmucke reprit l’attitude que lui donnait sa douleur morne.

--Où ont les parents, les amis? demanda le maître des cérémonies.

--_Les foilà dous_, s’écria Schmucke en montrant les tableaux et les

curiosités. _Chamais ceux-là n’ond vaid zouvrir mon pon Bons!... Foilà

doud ce qu’il aimaid afec moi!_

--Il est fou, monsieur, dit la Sauvage au maître des cérémonies. Allez,

c’est inutile de l’écouter.

Schmucke s’était assis et avait repris sa contenance d’idiot, en

essuyant machinalement ses larmes. En ce moment, Villemot, le

premier clerc de maître Tabareau, parut; et le maître des cérémonies,

reconnaissant celui qui était venu commander le convoi, lui dit:--Eh

bien, monsieur, il est temps de partir... le char est arrivé; mais

j’ai rarement vu de convoi pareil à celui-là. Où sont les parents, les

amis?...

--Nous n’avons pas eu beaucoup de temps, reprit monsieur Villemot,

monsieur est plongé dans une telle douleur qu’il ne pensait à rien;

mais il n’y a qu’un parent...

Le maître des cérémonies regarda Schmucke d’un air de pitié, car cet

expert en douleur distinguait bien le vrai du faux, et il vint près de

Schmucke.

--Allons, mon cher monsieur, du courage!... Songez à honorer la mémoire

de votre ami.

--Nous avons oublié d’envoyer des billets de faire part, mais j’ai eu

le soin d’envoyer un exprès à monsieur le président de Marville, le

seul parent de qui je vous parlais... Il n’y a pas d’amis... Je ne

crois pas que les gens du théâtre où le défunt était chef d’orchestre,

viennent... Mais monsieur est, je crois, légataire universel.

--Il doit alors conduire le deuil, dit le maître des cérémonies.--Vous

n’avez pas d’habit noir? demanda le maître des cérémonies en avisant le

costume de Schmucke.

--_Che zuis doud en noir à l’indériére!_... dit le pauvre Allemand

d’une voix déchirante, _et si pien en noir, que che sens la mord en

moi... Dieu me vera la craze de m’inir à mon ami tans la dombe, ed che

l’en remercie!_...

Et il joignit les mains.

--Je l’ai déjà dit à notre administration, qui a déjà tant introduit

de perfectionnements, reprit le maître des cérémonies en s’adressant

à Villemot; elle devrait avoir un vestiaire, et louer des costumes

d’héritier... c’est une chose qui devient de jour en jour plus

nécessaire... Mais puisque monsieur hérite, il doit prendre le manteau

de deuil, et celui que j’ai apporté l’enveloppera tout entier, si bien

qu’on ne s’apercevra pas de l’inconvenance de son costume...

--Voulez-vous avoir la bonté de vous lever? dit-il à Schmucke.

Schmucke se leva, mais il vacilla sur ses jambes.

--Tenez-le, dit le maître des cérémonies au premier clerc, puisque vous

êtes son fondé de pouvoir.

Villemot soutint Schmucke en le prenant sous les bras, et alors le

maître des cérémonies saisit cet ample et horrible manteau noir que

l’on met aux héritiers pour suivre le char funèbre de la maison

mortuaire à l’église, en le lui attachant par des cordons de soie noire

sous le menton.

Et Schmucke fut _paré_ en héritier.

--Maintenant, il nous survient une grande difficulté, dit le maître des

cérémonies. Nous avons les quatre glands du poêle _à garnir_... S’il

n’y a personne, qui les tiendra?... Voici deux heures et demie, dit-il

en consultant sa montre, on nous attend à l’église.

--Ah! voici Fraisier! s’écria fort imprudemment Villemot.

Mais personne ne pouvait recueillir cet aveu de complicité.

--Qui est ce monsieur? demanda le maître des cérémonies.

--Oh! c’est la famille.

--Quelle famille?

--La famille déshéritée. C’est le fondé de pouvoir de monsieur le

président Camusot.

--Bien! dit le maître des cérémonies, avec un air de satisfaction. Nous

aurons au moins deux glands de tenus, l’un par vous et l’autre par lui.

Le maître des cérémonies, heureux d’avoir deux glands garnis, alla

prendre deux magnifiques paires de gants de daim blancs, et les

présenta tour à tour à Fraisier et à Villemot d’un air poli.

--Ces messieurs voudront bien prendre chacun un des coins du poêle!...

dit-il.

Fraisier, tout en noir, mis avec prétention, cravate blanche, l’air

officiel, faisait frémir, il contenait cent dossiers de procédure.

--Volontiers, monsieur, dit-il.

--S’il pouvait nous arriver seulement deux personnes, dit le maître des

cérémonies, les quatre glands seraient garnis.

En ce moment arriva l’infatigable courtier de la maison Sonet, suivi du

seul homme qui se souvînt de Pons, qui pensât à lui rendre les derniers

devoirs. Cet homme était un gagiste du théâtre, le garçon chargé de

mettre les partitions sur les pupitres à l’orchestre, et à qui Pons

donnait tous les mois une pièce de cinq francs, en le sachant père de

famille.

--_Ah! Dobinard_ (Topinard)... s’écria Schmucke en reconnaissant le

garçon. _Du ame Bons, doi!_...

--Mais, monsieur, je suis venu tous les jours, le matin, savoir des

nouvelles de monsieur...

--_Dus les chours! baufre Dobinard!_... dit Schmucke en serrant la main

au garçon de théâtre.

--Mais on me prenait sans doute pour un parent, et on me recevait bien

mal! J’avais beau dire que j’étais du théâtre et que je venais savoir

des nouvelles de monsieur Pons, on me disait qu’on connaissait ces

couleurs-là. Je demandais à voir ce pauvre cher malade; mais on ne m’a

jamais laissé monter.

--_L’invâme Zibod!_... dit Schmucke en serrant sur son cœur la main

calleuse du garçon de théâtre.

--C’était le roi des hommes, ce brave monsieur Pons. Tous les mois, il

me donnait cent sous... Il savait que j’ai trois enfants et une femme.

Ma femme est à l’église.

--_Che bardacherai mon bain afec doi!_ s’écria Schmucke dans la joie

d’avoir près de lui un homme qui aimait Pons.

--Monsieur veut-il prendre un des glands du poêle? dit le maître des

cérémonies, nous aurons ainsi les quatre.

Le maître des cérémonies avait facilement décidé le courtier de la

maison Sonet à prendre un des glands, surtout en lui montrant la belle

paire de gants qui, selon les usages, devait lui rester.

--Voici dix heures trois quarts!... il faut absolument descendre...

l’église attend, dit le maître des cérémonies.

Et ces six personnes se mirent en marche à travers les escaliers.

--Fermez bien l’appartement et restez-y, dit l’atroce Fraisier aux

deux femmes qui restaient sur le palier, surtout si vous voulez être

gardienne, madame Cantinet. Ah! ah! c’est quarante sous par jour!...

Par un hasard qui n’a rien d’extraordinaire à Paris, il se trouvait

deux catafalques sous la porte cochère, et conséquemment deux convois,

celui de Cibot, le défunt concierge, et celui de Pons. Personne ne

venait rendre aucun témoignage d’affection au brillant catafalque

de l’ami des arts, et tous les portiers du voisinage affluaient et

aspergeaient la dépouille mortelle du portier d’un coup de goupillon.

Ce contraste de la foule accourue au convoi de Cibot, et de la solitude

dans laquelle restait Pons, eut lieu non-seulement à la porte de la

maison, mais encore dans la rue où le cercueil de Pons ne fut suivi que

par Schmucke, que soutenait un croque-mort, car l’héritier défaillait

à chaque pas. De la rue de Normandie à la rue d’Orléans, où l’église

Saint-François est située, les deux convois allèrent entre deux haies

de curieux, car, ainsi qu’on l’a dit, tout fait événement dans ce

quartier. On remarquait donc la splendeur du char blanc, d’où pendait

un écusson sur lequel était brodé un grand P, et qui n’avait qu’un

seul homme à sa suite; tandis que le simple char, celui de la dernière

classe, était accompagné d’une foule immense. Heureusement Schmucke,

hébété par le monde aux fenêtres, et par la haie que formaient les

badauds, n’entendait rien et ne voyait ce concours de personnes qu’à

travers le voile de ses larmes.

--Ah! c’est le Casse-noisette, disait l’un... le musicien, vous savez!

--Quelles sont donc les personnes qui tiennent les cordons?...

--Bah! des comédiens!

--Tiens, voilà le convoi de ce pauvre père Cibot! En voilà un

travailleur de moins! quel dévorant!

--Il ne sortait jamais cet homme-là!

--Jamais il n’a fait le lundi.

--Aimait-il sa femme!

--En voilà une malheureuse!

Rémonencq était derrière le char de sa victime, et recevait des

compliments de condoléance sur la perte de son voisin.

Ces deux convois arrivèrent à l’église, où Cantinet, d’accord avec

le suisse, eut soin qu’aucun mendiant ne parlât à Schmucke. Villemot

avait promis à l’héritier qu’il serait tranquille, et il satisfaisait à

toutes les dépenses, en veillant sur son client. Le modeste corbillard

de Cibot, escorté de soixante à quatre-vingts personnes, fut accompagné

par tout ce monde jusqu’au cimetière. A la sortie de l’église, le

convoi de Pons eut quatre voitures de deuil; une pour le clergé, les

trois autres pour les parents; mais une seule fut nécessaire, car le

courtier de la maison Sonet était allé, pendant la messe, prévenir

monsieur Sonet du départ du convoi, afin qu’il pût présenter le dessin

et le devis du monument au légataire universel au sortir du cimetière.

Fraisier, Villemot, Schmucke et Topinard tinrent dans une seule

voiture. Les deux autres, au lieu de retourner à l’administration,

allèrent à vide au Père-Lachaise. Cette course inutile de voitures à

vide a lieu souvent. Lorsque les morts ne jouissent d’aucune célébrité,

n’attirent aucun concours de monde, il y a toujours trop de voitures.

Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur vie pour qu’à

Paris, où tout le monde voudrait trouver une vingt-cinquième heure à

chaque journée, on suive un parent ou un ami jusqu’au cimetière. Mais

les cochers perdraient leur pourboire, s’ils ne faisaient pas leur

besogne. Aussi, pleines ou vides, les voitures vont-elles à l’église,

au cimetière, et reviennent-elles à la maison mortuaire, où les cochers

demandent un pourboire. On ne se figure pas le nombre des gens pour qui

la mort est un abreuvoir. Le bas clergé de l’Église, les pauvres, les

croque-morts, les cochers, les fossoyeurs, ces natures spongieuses se

retirent gonflées en se plongeant dans un corbillard. De l’église, où

l’héritier à sa sortie fut assailli par une nuée de pauvres, aussitôt

réprimée par le suisse, jusqu’au Père-Lachaise, le pauvre Schmucke alla

comme les criminels allaient du Palais à la place de Grève. Il menait

son propre convoi, tenant dans sa main la main du garçon Topinard, le

seul homme qui eût dans le cœur un vrai regret de la mort de Pons.

Topinard, excessivement touché de l’honneur qu’on lui avait fait en

lui confiant un des cordons du poêle, et content d’aller en voiture,

possesseur d’une paire de gants, commençait à entrevoir dans le convoi

de Pons une des grandes journées de sa vie. Abîmé de douleur, soutenu

par le contact de cette main à laquelle répondait un cœur, Schmucke

se laissait rouler absolument comme ces malheureux veaux conduits

en charrette à l’abattoir. Sur le devant de la voiture se tenaient

Fraisier et Villemot. Or, ceux qui ont eu le malheur d’accompagner

beaucoup des leurs au champ du repos, savent que toute hypocrisie cesse

en voiture durant le trajet, qui, souvent, est fort long, de l’église

au cimetière de l’Est, celui des cimetières parisiens où se sont

donné rendez-vous toutes les vanités, tous les luxes, et si riche en

monuments somptueux. Les indifférents commencent la conversation, et

les gens les plus tristes finissent par les écouter et se distraire.

--Monsieur le président était déjà parti pour l’audience, disait

Fraisier à Villemot, et je n’ai pas trouvé nécessaire d’aller

l’arracher à ses occupations au Palais, il serait toujours venu

trop tard. Comme il est l’héritier naturel et légal, mais qu’il est

déshérité au profit de monsieur Schmucke, j’ai pensé qu’il suffisait à

son fondé de pouvoir d’être ici...

Topinard prêta l’oreille.

--Qu’est-ce donc que ce drôle qui tenait le quatrième gland? demanda

Fraisier à Villemot.

--C’est le courtier d’une _maison qui fait le monument funéraire_,

et qui voudrait obtenir la commande d’une tombe où il se propose

de sculpter trois figures en marbre, la Musique, la Peinture et la

Sculpture versant des pleurs sur le défunt.

--C’est une idée, reprit Fraisier. Le bonhomme mérite bien cela; mais

ce monument-là coûtera bien sept à huit mille francs.

--Oh! oui!

--Si monsieur Schmucke fait la commande, ça ne peut pas regarder la

succession, car on pourrait absorber une succession par de pareils

frais...

--Ce serait un procès, mais on le gagnerait...

--Eh bien! reprit Fraisier, ça le regardera donc! C’est une bonne farce

à faire à ces entrepreneurs... dit Fraisier à l’oreille de Villemot,

car si le testament est cassé, ce dont je réponds... ou s’il n’y avait

pas de testament, qui est-ce qui les payerait?

Villemot eut un rire de singe. Le premier clerc de Tabareau et l’homme

de loi se parlèrent alors à voix basse et à l’oreille; mais, malgré le

roulis de la voiture et tous les empêchements, le garçon de théâtre,

habitué à tout deviner dans le monde des coulisses, devina que ces

deux gens de justice méditaient de plonger le pauvre Allemand dans des

embarras, et il finit par entendre le mot significatif de _Clichy_! Dès

lors, le digne et honnête serviteur du monde comique résolut de veiller

sur l’ami de Pons.

Au cimetière, où, par les soins du courtier de la maison Sonet,

Villemot avait acheté trois mètres de terrain à la Ville, en annonçant

l’intention d’y construire un magnifique monument, Schmucke fut conduit

par le maître des cérémonies, à travers une foule de curieux, à la

fosse où l’on allait descendre Pons. Mais à l’aspect de ce trou carré

au-dessus duquel quatre hommes tenaient avec des cordes la bière de

Pons sur laquelle le clergé disait sa dernière prière, l’Allemand fut

pris d’un tel serrement de cœur, qu’il s’évanouit. Topinard, aidé

par le courtier de la maison Sonet, et par monsieur Sonet lui-même,

emporta le pauvre Allemand dans l’établissement du marbrier, où les

soins les plus empressés et les plus généreux lui furent prodigués par

madame Sonet et par madame Vitelot, épouse de l’associé de monsieur

Sonet. Topinard resta là, car il avait vu Fraisier, dont la figure lui

semblait patibulaire, s’entretenir avec le courtier de la maison Sonet.

Au bout d’une heure, vers deux heures et demie, le pauvre innocent

Allemand recouvra ses sens. Schmucke croyait rêver depuis deux jours.

Il pensait qu’il se réveillerait et qu’il trouverait Pons vivant. Il

eut tant de serviettes mouillées sur le front, on lui fit respirer tant

de sels et de vinaigres, qu’il ouvrit les yeux. Madame Sonet força

Schmucke à boire un bon bouillon gras, car on avait mis le pot-au-feu

chez les marbriers.

--Ça ne nous arrive pas souvent de recueillir ainsi des clients qui

sentent aussi vivement que cela; mais ça se voit encore tous les deux

ans...

Enfin Schmucke parla de regagner la rue de Normandie.

--Monsieur, dit alors Sonet, voici le dessin qu’a fait Vitelot exprès

pour vous, il a passé la nuit!... Mais il a été bien inspiré! ça sera

beau...

--Ça sera l’un des plus beaux du Père-Lachaise!... dit la petite madame

Sonet. Mais vous devez honorer la mémoire d’un ami qui vous a laissé

toute sa fortune...

Ce projet, censé fait exprès, avait été préparé pour de Marsay, le

fameux ministre; mais la veuve avait voulu confier ce monument à

Stidmann; le projet de ces industriels fut alors rejeté, car on eut

horreur d’un monument de pacotille. Ces trois figures représentaient

alors les journées de juillet, où se manifesta ce grand ministre.

Depuis, avec des modifications, Sonet et Vitelot avaient fait des

_trois glorieuses_, l’Armée, la Finance et la Famille pour le monument

de Charles Keller, qui fut encore exécuté par Stidmann. Depuis onze

ans, ce projet était adapté à toutes les circonstances de famille;

mais, en le calquant, Vitelot avait transformé les trois figures en

celles des génies de la Musique, de la Sculpture et de la Peinture.

--Ce n’est rien si l’on pense aux détails et aux constructions; mais en

six mois nous arriverons... dit Vitelot. Monsieur, voici le devis et la

commande... sept mille francs, non compris les praticiens.

--Si monsieur veut du marbre, dit Sonet plus spécialement marbrier, ce

sera douze mille francs, et monsieur s’immortalisera avec son ami...

--Je viens d’apprendre que le testament sera attaqué, dit Topinard

à l’oreille de Vitelot, et que les héritiers rentreront dans leur

héritage; allez voir monsieur le président Camusot, car ce pauvre

innocent n’aura pas un liard...

--Vous nous amenez toujours des clients comme cela! dit madame Vitelot

au courtier en commençant une querelle.

Topinard reconduisit Schmucke à pied, rue de Normandie, car les

voitures de deuil s’y étaient dirigées.

--_Ne me guiddez bas!_... dit Schmucke à Topinard.

Topinard voulait s’en aller, après avoir remis le pauvre musicien entre

les mains de la dame Sauvage.

--Il est quatre heures, mon cher monsieur Schmucke, et il faut que

j’aille dîner... ma femme, qui est ouvreuse, ne comprendrait pas ce

que je suis devenu. Vous savez... le théâtre ouvre à cinq heures trois

quarts...

--_Vi, che le sais... mais sonchez que che zuis zeul sur la derre, sans

ein ami. Fous qui afez bleuré Bons, églairez-moi, che zuis tans eine

nouitte brovonte, ed Bons m’a tit que j’édais enduré te goguins_...

--Je m’en suis déjà bien aperçu, je viens de vous empêcher d’aller

coucher à Clichy!

--_Gligy?_... s’écria Schmucke, _che ne gombrends bas_...

--Pauvre homme! Eh bien! soyez tranquille, je viendrai vous voir, adieu.

--_Atié! à piendôd!_... dit Schmucke en tombant quasi-mort de lassitude.

--Adieu! mô-sieu! dit madame Sauvage à Topinard d’un air qui frappa le

gagiste.

--Oh! qu’avez-vous donc, la bonne?... dit railleusement le garçon de

théâtre. Vous vous posez là comme un traître de mélodrame.

--Traître vous-même! De quoi vous mêlez-vous ici? N’allez-vous pas

vouloir faire les affaires de monsieur! et le carotter?...

--Le carotter!... servante!... reprit superbement Topinard. Je ne suis

qu’un pauvre garçon de théâtre, mais je tiens aux artistes, et apprenez

que je n’ai jamais rien demandé à personne! Vous a-t-on demandé quelque

chose? Vous doit-on?... eh! la vieille?...

--Vous êtes garçon de théâtre, et vous vous nommez?... demanda la

virago.

--Topinard, pour vous servir...

--Bien des choses chez vous, dit la Sauvage, et mes compliments à

médème, si môsieur est marié... C’est tout ce que je voulais savoir.

--Qu’avez-vous donc, ma belle?... dit madame Cantinet qui survint.

--J’ai, ma petite, que vous allez rester là, surveiller le dîner, je

vais donner un coup de pied jusque chez monsieur...

--Il est en bas, il cause avec cette pauvre madame Cibot, qui pleure

toutes les larmes de son corps, répondit la Cantinet.

La Sauvage dégringola par les escaliers avec une telle rapidité, que

les marches tremblaient sous ses pieds.

--Monsieur... dit-elle à Fraisier en l’attirant à elle à quelques pas

de madame Cibot.

Et elle désigna Topinard au moment où le garçon de théâtre passait fier

d’avoir déjà payé sa dette à son bienfaiteur, en empêchant par une ruse

inspirée par les coulisses, où tout le monde a plus ou moins d’esprit

drolatique, l’ami de Pons de tomber dans un piége. Aussi le gagiste

se promettait-il de protéger le musicien de son orchestre contre les

piéges qu’on tendrait à sa bonne foi.

--Vous voyez bien ce petit misérable!... c’est une espèce d’honnête

homme qui veut fourrer son nez dans les affaires de monsieur Schmucke...

--Qui est-ce? demanda Fraisier.

--Oh! un rien du tout...

--Il n’y a pas de rien du tout, en affaires...

--Hé! dit-elle, c’est un garçon de théâtre, nommé Topinard...

--Bien, madame Sauvage! continuez ainsi, vous aurez votre débit de

tabac.

Et Fraisier reprit la conversation avec madame Cibot.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 59 / 62 段