de la tombe, des génies qui tiennent des torches allumées. Ces lueurs
éclairent aux mourants le tableau de leurs fautes, de leurs erreurs,
en leur éclairant les chemins de la Mort. La sculpture représente là
de grandes idées, elle formule un fait humain. L’agonie a sa sagesse.
Souvent on voit de simples jeunes filles, à l’âge le plus tendre,
avoir une raison centenaire, devenir prophètes, juger leur famille,
n’être les dupes d’aucune comédie. C’est là la poésie de la Mort.
Mais, chose étrange et digne de remarque! on meurt de deux façons
différentes. Cette poésie de la prophétie, ce don de bien voir, soit
en avant, soit en arrière, n’appartient qu’aux mourants dont la chair
seulement est atteinte, qui périssent par la destruction des organes
de la vie charnelle. Ainsi les êtres attaqués, comme Louis XIV, par la
gangrène; les poitrinaires, les malades qui périssent comme Pons par la
fièvre, comme madame de Mortsauf par l’estomac, ou comme les soldats
par des blessures qui les saisissent en pleine vie, ceux-là jouissent
de cette lucidité sublime, et font des morts surprenantes, admirables;
tandis que les gens qui meurent par des maladies pour ainsi dire
intelligentielles, dont le mal est dans le cerveau, dans l’appareil
nerveux qui sert d’intermédiaire au corps pour fournir le combustible
de la pensée; ceux-là meurent tout entiers. Chez eux, l’esprit et le
corps sombrent à la fois. Les uns, âmes sans corps, réalisent les
spectres bibliques; les autres sont des cadavres. Cet homme vierge,
ce Caton friand, ce juste presque sans péchés, pénétra tardivement
dans les poches de fiel qui composaient le cœur de la présidente. Il
devina le monde sur le point de le quitter. Aussi, depuis quelques
heures, avait-il pris gaiement son parti, comme un joyeux artiste,
pour qui tout est prétexte à _charge_, à raillerie. Les derniers liens
qui l’unissaient à la vie, les chaînes de l’admiration, les nœuds
puissants qui rattachaient le connaisseur aux chefs-d’œuvre de l’art,
venaient d’être brisés le matin. En se voyant volé par la Cibot, Pons
avait dit adieu chrétiennement aux pompes et aux vanités de l’art, à sa
collection, à ses amitiés pour les créateurs de tant de belles choses,
et il voulait uniquement penser à la mort, à la façon de nos ancêtres
qui la comptaient comme une des fêtes du chrétien. Dans sa tendresse
pour Schmucke, Pons essayait de le protéger du fond de son cercueil.
Cette pensée paternelle fut la raison du choix qu’il fit du premier
sujet de la danse, pour avoir du secours contre les perfidies qui
l’entouraient, et qui ne pardonneraient sans doute pas à son légataire
universel.
Héloïse Brisetout était une de ces natures qui restent vraies dans une
position fausse, capable de toutes les plaisanteries possibles contre
des adorateurs paysans, une fille de l’école des Jenny Cadine et des
Josépha; mais bonne camarade et ne redoutant aucun pouvoir humain, à
force de les voir tous faibles, et habituée qu’elle était à lutter
avec les sergents de ville au bal peu champêtre de Mabille et au
carnaval.--Si elle a fait donner ma place à son protégé Garangeot, elle
se croira d’autant plus obligée de me servir, se dit Pons. Schmucke put
sortir sans qu’on fît attention à lui, dans la confusion qui régnait
dans la loge, et il revint avec la plus excessive rapidité, pour ne pas
laisser trop longtemps Pons tout seul.
Monsieur Trognon arriva pour le testament, en même temps que Schmucke.
Quoique Cibot fût à la mort, sa femme accompagna le notaire,
l’introduisit dans la chambre à coucher, et se retira d’elle-même, en
laissant ensemble Schmucke, monsieur Trognon et Pons, mais elle s’arma
d’une petite glace à main d’un travail curieux, et prit position à la
porte, qu’elle laissa entre-bâillée. Elle pouvait ainsi non-seulement
entendre, mais voir tout ce qui se dirait et ce qui se passerait dans
ce moment suprême pour elle.
--Monsieur, dit Pons, j’ai malheureusement toutes mes facultés, car
je sens que je vais mourir; et, par la volonté de Dieu, sans doute,
aucune des souffrances de la mort ne m’est épargnée!... Voici monsieur
Schmucke...
Le notaire salua Schmucke.
--C’est le seul ami que j’aie sur la terre, dit Pons, et je veux
l’instituer mon légataire universel; dites-moi quelle forme doit avoir
mon testament, pour que mon ami, qui est Allemand, qui ne sait rien de
nos lois, puisse recueillir ma succession sans aucune contestation.
--On peut toujours tout contester, monsieur, dit le notaire, c’est
l’inconvénient de la justice humaine. Mais en matière de testament, il
en est d’inattaquables...
--Lequel? demanda Pons.
--Un testament fait par devant notaire, en présence de témoins qui
certifient que le testateur jouit de toutes ses facultés, et si le
testateur n’a ni femme, ni enfants, ni père, ni frère...
--Je n’ai rien de tout cela, toutes mes affections sont réunies sur la
tête de mon cher ami Schmucke, que voici...
Schmucke pleurait.
--Si donc vous n’avez que des collatéraux éloignés, la loi vous
laissant la libre disposition de vos meubles et immeubles, si vous
ne les léguez pas à des conditions que la morale réprouve, car vous
avez dû voir des testaments attaqués à cause de la bizarrerie des
testateurs, un testament par-devant notaire est inattaquable. En effet,
l’identité de la personne ne peut être niée, le notaire a constaté
l’état de sa raison, et la signature ne peut donner lieu à aucune
discussion... Néanmoins, un testament olographe, en bonne forme et
clair, est aussi peu discutable.
--Je me décide, pour des raisons à moi connues, à écrire sous votre
dictée un testament olographe, et à le confier à mon ami que voici...
Cela se peut-il?...
--Très-bien! dit le notaire... Voulez-vous écrire? je vais dicter...
--Schmucke, donne-moi ma petite écritoire de Boule. Monsieur,
dictez-moi tout bas; car, ajouta-t-il, on peut nous écouter.
--Dites-moi donc avant tout quelles sont vos intentions, demanda le
notaire.
Au bout de dix minutes, la Cibot, que Pons entrevoyait dans une glace,
vit cacheter le testament, après que le notaire l’eut examiné pendant
que Schmucke allumait une bougie; puis Pons le remit à Schmucke en lui
disant de le serrer dans une cachette pratiquée dans son secrétaire. Le
testateur demanda la clef du secrétaire, l’attacha dans le coin de son
mouchoir, et mit le mouchoir sous son oreiller. Le notaire, nommé par
politesse exécuteur testamentaire, et à qui Pons laissait un tableau
de prix, une de ces choses que la loi permet de donner à un notaire,
sortit et trouva madame Cibot dans le salon.
--Eh bien! monsieur? monsieur Pons a-t-il pensé à moi?
--Vous ne vous attendez pas, ma chère, à ce qu’un notaire trahisse les
secrets qui lui sont confiés, répondit monsieur Trognon. Tout ce que je
puis vous dire, c’est qu’il y aura bien des cupidités déjouées et bien
des espérances trompées. Monsieur Pons a fait un beau testament plein
de sens, un testament patriotique et que j’approuve fort.
On ne se figure pas à quel degré de curiosité la Cibot arriva, stimulée
par de telles paroles. Elle descendit et passa la nuit près de Cibot,
en se promettant de se faire remplacer par mademoiselle Rémonencq, et
d’aller lire le testament entre deux et trois heures du matin.
La visite de mademoiselle Héloïse Brisetout, à dix heures et demie du
soir, parut assez naturelle à la Cibot; mais elle eut si peur que la
danseuse ne parlât des mille francs donnés par Gaudissard, qu’elle
accompagna le premier sujet en lui prodiguant des politesses et des
flatteries comme à une souveraine.
--Ah! ma chère, vous êtes bien mieux sur votre terrain qu’au théâtre,
dit Héloïse en montant l’escalier. Je vous engage à rester dans votre
emploi!
Héloïse, amenée en voiture par Bixiou, son ami de cœur, était
magnifiquement habillée, car elle allait à une soirée de Mariette, l’un
des plus illustres premiers sujets de l’Opéra. Monsieur Chapoulot,
ancien passementier de la rue Saint-Denis, le locataire du premier
étage, qui revenait de l’Ambigu-Comique avec sa fille, fut ébloui,
lui comme sa femme, en rencontrant pareille toilette et une si jolie
créature dans leur escalier.
--Qui est-ce, madame Cibot? demanda madame Chapoulot.
--C’est une rien du tout!... une sauteuse qu’on peut voir quasi-nue
tous les soirs pour quarante sous... répondit la portière à l’oreille
de l’ancienne passementière.
--Victorine! dit madame Chapoulot à sa fille, ma petite, laisse passer
madame!
Ce cri de mère épouvantée fut compris d’Héloïse, qui se retourna.
--Votre fille est donc pire que l’amadou, madame, que vous craignez
qu’elle ne s’incendie en me touchant?...
Héloïse regarda monsieur Chapoulot d’un air agréable en souriant.
--Elle est, ma foi, très-jolie à la ville! dit monsieur Chapoulot en
restant sur le palier.
Madame Chapoulot pinça son mari à le faire crier, et le poussa dans
l’appartement.
--En voilà, dit Héloïse, un second qui s’est donné le genre d’être un
quatrième.
--Mademoiselle est cependant habituée à monter, dit la Cibot en ouvrant
la porte de l’appartement.
--Eh bien! mon vieux, dit Héloïse en entrant dans la chambre où elle
vit le pauvre musicien étendu, pâle et la face appauvrie, ça ne va
donc pas bien? Tout le monde au théâtre s’inquiète de vous; mais vous
savez! quoiqu’on ait bon cœur, chacun a ses affaires, et on ne trouve
pas une heure pour aller voir ses amis. Gaudissard parle de venir
ici tous les jours, et tous les matins il est pris par les ennuis de
l’administration. Néanmoins nous vous aimons tous...
--Madame Cibot, dit le malade, faites-moi le plaisir de nous laisser
avec mademoiselle, nous avons à causer théâtre et de ma place de chef
d’orchestre... Schmucke reconduira bien madame.
Schmucke, sur un signe de Pons, mit la Cibot à la porte, et tira les
verrous.
--Ah! le gredin d’Allemand! voilà qu’il se gâte aussi, lui!... se dit
la Cibot en entendant ce bruit significatif, c’est monsieur Pons qui
lui apprend ces horreurs-là... Mais vous me payerez cela, mes petits
amis... se dit la Cibot en descendant. Bah! si cette saltimbanque de
sauteuse lui parle des mille francs, je leur dirai que c’est une farce
de théâtre...
Et elle s’assit au chevet de Cibot, qui se plaignait d’avoir le feu
dans l’estomac, car Rémonencq venait de lui donner à boire en l’absence
de sa femme.
--Ma chère enfant, dit Pons à la danseuse pendant que Schmucke
renvoyait la Cibot, je ne me fie qu’à vous pour me choisir un notaire
honnête homme, qui vienne recevoir demain matin, à neuf heures et
demie précises, mon testament. Je veux laisser toute ma fortune à mon
ami Schmucke. Si ce pauvre Allemand était l’objet de persécutions,
je compte sur ce notaire pour le conseiller, pour le défendre. Voilà
pourquoi je désire un notaire considéré, très-riche, au-dessus des
considérations qui font fléchir les gens de loi; car mon pauvre
légataire doit trouver un appui en lui. Je me défie de Berthier,
successeur de Cardot, et vous qui connaissez tant de monde...
--Eh! j’ai ton affaire! dit la danseuse, le notaire de Florine, de la
comtesse du Bruel, Léopold Hannequin, un homme vertueux qui ne sait pas
ce qu’est une lorette! C’est comme un père de hasard, un brave homme
qui vous empêche de faire des bêtises avec l’argent qu’on gagne; je
l’appelle le père aux rats, car il a inculqué des principes d’économie
à toutes mes amies. D’abord, il a, mon cher, soixante mille francs de
rente, outre son étude. Puis il est notaire comme on était notaire
autrefois! Il est notaire quand il marche; quand il dort; il a dû ne
faire que de petits notaires et de petites notaresses... Enfin c’est
un homme lourd et pédant; mais c’est un homme à ne fléchir devant
aucune puissance quand il est dans ses fonctions... Il n’a jamais eu
de _voleuse_, c’est père de famille fossile! et c’est adoré de sa
femme, qui ne le trompe pas quoique femme de notaire... Que veux-tu?
il n’y a pas mieux dans Paris en fait de notaire. C’est patriarche; ça
n’est pas drôle et amusant comme était Cardot avec Malaga, mais ça ne
lèvera jamais le pied, comme le petit Chose qui vivait avec Antonia!
J’enverrai mon homme demain matin à huit heures... Tu peux dormir
tranquillement. D’abord, j’espère que tu guériras, et que tu nous feras
encore de jolie musique; mais, après tout, vois-tu, la vie est bien
triste, les entrepreneurs chipotent, les rois carottent, les ministres
tripotent, les gens riches économisotent... Les artistes n’ont plus de
ça! dit-elle en se frappant le cœur, c’est un temps à mourir... Adieu,
vieux!
--Je te demande avant tout, Héloïse, la plus grande discrétion.
--Ce n’est pas une affaire de théâtre, dit-elle, c’est sacré, ça, pour
une artiste.
--Quel est ton monsieur? ma petite.
--Le maire de ton arrondissement, monsieur Beaudoyer, un homme aussi
bête que feu Crevel; car tu sais, Crevel, un des anciens commanditaires
de Gaudissard, il est mort il y a quelques jours, et il ne m’a rien
laissé, pas même un pot de pommade! C’est ce qui me fait te dire que
notre siècle est dégoûtant.
--Et de quoi est-il mort?
--De sa femme!... S’il était resté avec moi, il vivrait encore! Adieu,
mon bon vieux! je te parle de crevaison, parce que je te vois dans
quinze jours d’ici te promenant sur le boulevard et flairant de jolies
petites curiosités, car tu n’es pas malade, tu as les yeux plus vifs
que je ne te les ai jamais vus...
Et la danseuse s’en alla, sûre que son protégé Garangeot tenait pour
toujours le bâton de chef d’orchestre. Garangeot était son cousin
germain. Toutes les portes étaient entre-bâillées, et tous les ménages
sur pied regardèrent passer le premier sujet. Ce fut un événement dans
la maison.
Fraisier, semblable à ces bouledogues qui ne lâchent pas le morceau
où ils ont mis la dent, stationnait dans la loge auprès de la Cibot,
quand la danseuse passa sous la porte cochère et demanda le cordon. Il
savait que le testament était fait, il venait sonder les dispositions
de la portière; car maître Trognon, notaire, avait refusé de dire un
mot sur le testament tout aussi bien à Fraisier qu’à madame Cibot.
Naturellement l’homme de loi regarda la danseuse et se promit de tirer
parti de cette visite _in extremis_.
--Ma chère madame Cibot, dit Fraisier, voici pour vous le moment
critique.
--Ah! oui!... dit-elle, mon pauvre Cibot!... quand je pense qu’il ne
jouira pas de ce que je pourrais avoir...
--Il s’agit de savoir si monsieur Pons vous a légué quelque chose;
enfin si vous êtes sur le testament ou si vous êtes oubliée, dit
Fraisier en continuant. Je représente les héritiers naturels, et vous
n’aurez rien que d’eux dans tous les cas... Le testament est olographe,
il est, par conséquent, très-vulnérable... Savez-vous où notre homme
l’a mis?...
--Dans une cachette du secrétaire, et il en a pris la clef,
répondit-elle, il l’a nouée au coin de son mouchoir, et il a serré le
mouchoir sous son oreiller... J’ai tout vu.
--Le testament est-il cacheté?
--Hélas! oui!
--C’est un crime que de soustraire un testament et de le supprimer,
mais ce n’est qu’un délit de le regarder; et, dans tous les cas,
qu’est-ce que c’est? des peccadilles qui n’ont pas de témoins! A-t-il
le sommeil dur, notre homme?...
--Oui; mais quand vous avez voulu tout examiner et tout évaluer, il
devait dormir comme un sabot, et il s’est réveillé... Cependant, je
vais voir! Ce matin, j’irai relever monsieur Schmucke sur les quatre
heures du matin, et, si vous voulez venir, vous aurez le testament à
vous pendant dix minutes...
--Eh bien! c’est entendu, je me lèverai sur les quatre heures, et je
frapperai tout doucement...
--Mademoiselle Rémonencq, qui me remplacera près de Cibot, sera
prévenue, et tirera le cordon; mais frappez à la fenêtre pour
n’éveiller personne.
--C’est entendu, dit Fraisier, vous aurez de la lumière, n’est-ce pas?
une bougie, cela me suffira...
A minuit, le pauvre Allemand, assis dans un fauteuil, navré de douleur,
contemplait Pons, dont la figure crispée, comme l’est celle d’un
moribond, s’affaissait, après tant de fatigues, à faire croire qu’il
allait expirer.
--Je pense que j’ai juste assez de force pour aller jusqu’à demain
soir, dit Pons avec philosophie. Mon agonie viendra, sans doute, mon
pauvre Schmucke, dans la nuit de demain. Dès que le notaire et tes
deux amis seront partis, tu iras chercher notre bon abbé Duplanty, le
vicaire de l’église de Saint-François. Ce digne homme ne me sait pas
malade, et je veux recevoir les saints sacrements demain à midi...
Il se fit une longue pause.
--Dieu n’a pas voulu que la vie fût pour moi comme je la rêvais, reprit
Pons. J’aurais tant aimé une femme, des enfants, une famille!... Être
chéri de quelques êtres dans un coin, était toute mon ambition! La vie
est amère pour tout le monde, car j’ai vu des gens avoir tout ce que
j’ai tant désiré vainement, et ne pas se trouver heureux... Sur la fin
de ma carrière, le bon Dieu m’a fait trouver une consolation inespérée
en me donnant un ami tel que toi!... Aussi n’ai-je pas à me reprocher
de t’avoir méconnu ou mal apprécié... mon bon Schmucke; je t’ai donné
mon cœur et toutes mes forces aimantes... Ne pleure pas, Schmucke, ou
je me tairai! Et c’est si doux pour moi de te parler de nous... Si je
t’avais écouté, je vivrais. J’aurais quitté le monde et mes habitudes,
et je n’y aurais pas reçu des blessures mortelles. Enfin, je ne veux
m’occuper que de toi...
--_Dû as dort!_...
--Ne me contrarie pas, écoute-moi, cher ami... Tu as la naïveté, la
candeur d’un enfant de six ans qui n’aurait jamais quitté sa mère,
c’est bien respectable; il me semble que Dieu doit prendre soin
lui-même des êtres qui te ressemblent. Cependant, les hommes sont si
méchants, que je dois te prémunir contre eux. Tu vas donc perdre ta
noble confiance, la sainte crédulité, cette grâce des âmes pures qui
n’appartient qu’aux gens de génie et aux cœurs comme le tien... Tu vas
voir bientôt madame Cibot, qui nous a bien observés par l’ouverture de
la porte entre-bâillée, venir prendre ce faux testament... Je présume
que la coquine fera cette expédition ce matin, quand elle te croira
endormi. Écoute-moi bien, et suis mes instructions à la lettre...
M’entends-tu? demanda le malade.
Schmucke, accablé de douleur, saisi par une affreuse palpitation, avait
laissé aller sa tête sur le dos du fauteuil, et paraissait évanoui.
--_Ui, che d’endans! mais gomme si du édais à deux cend bas te
moi... il me zemble que che m’envonce dans la dombe afec toi!_... dit
l’Allemand que la douleur écrasait.
Il se rapprocha de Pons et il lui prit une main qu’il mit entre ses
deux mains. Et il fit ainsi mentalement une fervente prière.
--Que marmottes-tu là, en allemand?...
--_Chai briè Tieu de nus abbeler à lui emsemple!_... répondit-il
simplement après avoir fini sa prière.
Pons se pencha péniblement, car il souffrait au foie des douleurs
intolérables. Il put se baisser jusqu’à Schmucke, et il le baisa sur
le front, en épanchant son âme comme une bénédiction sur cet être
comparable à l’agneau qui repose aux pieds de Dieu.
--Voyons, écoute-moi, mon bon Schmucke, il faut obéir aux mourants...
--_J’égoude!_
--On communique de ta chambre dans la mienne par la petite porte de ton
alcôve, qui donne dans l’un des cabinets de la mienne.
--_Ui! mais c’est engompré te dapleaux._
--Tu vas dégager cette porte à l’instant, sans faire trop de bruit!...
--_Ui_...
--Débarrasse le passage des deux côtés, chez toi comme chez moi;
puis tu laisseras la tienne entre-bâillée. Quand la Cibot viendra te
remplacer près de moi (elle est capable d’arriver ce matin une heure
plus tôt), tu t’en iras comme à l’ordinaire dormir, et tu paraîtras
bien fatigué. Tâche d’avoir l’air endormi... Dès qu’elle se sera mise
dans son fauteuil, passe par ta porte et reste en observation, là, en
entr’ouvrant le petit rideau de mousseline de cette porte vitrée, et
regarde bien ce qui se passera... Tu comprends?
--_Che t’ai gompris, tî grois que la scélérade prîlera le desdaman_...
--Je ne sais pas ce qu’elle fera, mais je suis sûr que tu ne la
prendras plus pour un ange, après. Maintenant, fais-moi de la musique,
réjouis-moi par quelqu’une de tes improvisations... Ça t’occupera, tu
perdras tes idées noires, et tu me rempliras cette triste nuit par tes
poëmes...
Schmucke se mit au piano. Sur ce terrain, et au bout de quelques
instants, l’inspiration musicale, excitée par le tremblement de la
douleur et l’irritation qu’elle lui causait, emporta le bon Allemand,
selon son habitude, au delà des mondes. Il trouva des thèmes sublimes
sur lesquels il broda des caprices exécutés tantôt avec la douleur et
la perfection raphaëlesques de Chopin, tantôt avec la fougue et le
grandiose dantesque de Liszt, les deux organisations musicales qui
se rapprochent le plus de celle de Paganini. L’exécution, arrivée à
ce degré de perfection, met en apparence l’exécutant à la hauteur du
poëte, il est au compositeur ce que l’acteur est à l’auteur, un divin
traducteur de choses divines. Mais, dans cette nuit où Schmucke fit
entendre par avance à Pons les concerts du Paradis, cette délicieuse
musique qui fait tomber des mains de sainte Cécile ses instruments,
il fut à la fois Beethoven et Paganini, le créateur et l’interprète!
Intarissable comme le rossignol, sublime comme le ciel sous lequel il
chante, varié, feuillu comme la forêt qu’il emplit de ses roulades, il
se surpassa, et plongea le vieux musicien qui l’écoutait dans l’extase
que Raphaël a peinte, et qu’on va voir à Bologne. Cette poésie fut
interrompue par une affreuse sonnerie. La bonne des locataires du
premier étage vint prier Schmucke, de la part de ses maîtres, de finir
ce sabbat. Madame, monsieur et mademoiselle Chapoulot étaient éveillés,
ne pouvaient plus se rendormir, et faisaient observer que la journée
était assez longue pour répéter les musiques de théâtre, et que, dans
une maison du Marais, on ne devait pas _pianoter_ pendant la nuit...
Il était environ trois heures du matin. A trois heures et demie, selon
les prévisions de Pons, qui semblait avoir entendu la conférence de
Fraisier et de la Cibot, la portière se montra. Le malade jeta sur
Schmucke un regard d’intelligence qui signifiait:--N’ai-je pas bien
deviné? Et il se mit dans la position d’un homme qui dort profondément.
L’innocence de Schmucke était une croyance si forte chez la Cibot, et
c’est là l’un des grands moyens et la raison du succès de toutes les
ruses de l’enfance, qu’elle ne put le soupçonner de mensonge quand
elle le vit venir à elle, et lui dire d’un air à la fois dolent et
joyeux:--_Ile hâ ei eine nouitte derriple! t’ine achidadion tiapolique!
Chai êdé opliché te vaire de la misicque bir le galmer, ed les
loguadaires ti bremier edache sont mondés bire me vaire daire!...
C’esde avvreux, car il s’achissait te la fie te mon hami. Che suis si
vadiqué t’affoir choué dudde la nouitte, que che zugombe ce madin._
--Mon pauvre Cibot aussi va bien mal, et encore une journée comme
celle d’hier, il n’y aura plus de ressources!... Que voulez-vous? à la
volonté de Dieu!
--_Fus èdes eine cueir si honède, eine ame si pelle, que si le bère
Zibod meurd nus fifrons ensemble!_... dit le rusé Schmucke.
Quand les gens simples et droits se mettent à dissimuler, ils sont
terribles, absolument comme les enfants, dont les piéges sont dressés
avec la perfection que déploient les Sauvages.
--Eh bien! allez dormir, mon fiston! dit la Cibot, vous avez les yeux
si fatigués, qu’ils sont gros comme le poing. Allez! ce qui pourrait me
consoler de la perte de Cibot, ce serait de penser que je finirais mes
jours avec un bon homme comme vous. Soyez tranquille, je vais donner
une danse à madame Chapoulot... Est-ce qu’une mercière retirée peut
avoir de pareilles exigences?...
Schmucke alla se mettre en observation dans le poste qu’il s’était
arrangé. La Cibot avait laissé la porte de l’appartement entre-bâillée,
et Fraisier, après être entré, la ferma tout doucement, lorsque
Schmucke se fut enfermé chez lui. L’avocat était muni d’une bougie
allumée et d’un fil de laiton excessivement léger, pour pouvoir
décacheter le testament. La Cibot put d’autant mieux ôter le mouchoir
où la clef du secrétaire était nouée, et qui se trouvait sous
l’oreiller de Pons, que le malade avait exprès laissé passer son
mouchoir dessous son traversin, et qu’il se prêtait à la manœuvre de
la Cibot, en se tenant le nez dans la ruelle et dans une pose qui
laissait pleine liberté de prendre le mouchoir. La Cibot alla droit
au secrétaire, l’ouvrit en s’efforçant de faire le moins de bruit
possible, trouva le ressort de la cachette, et courut le testament à
la main dans le salon. Cette circonstance intrigua Pons au plus haut
degré. Quant à Schmucke, il tremblait de la tête aux pieds, comme s’il
avait commis un crime.
--Retournez à votre poste, dit Fraisier en recevant le testament de la
Cibot, car, s’il s’éveillait, il faut qu’il vous trouve là.
Après avoir décacheté l’enveloppe avec une habileté qui prouvait
qu’il n’en était pas à son coup d’essai, Fraisier fut plongé dans un
étonnement profond en lisant cette pièce curieuse.
CECI EST MON TESTAMENT.