qui m’ait aimé!... dit Pons par interjections, en trouvant dans sa voix
des modulations inconnues.
L’âme, près de s’envoler, était toute dans ces paroles qui donnèrent à
Schmucke des jouissances presque égales à celles de l’amour.
--_Fis! fis! ed che tevientrai ein lion! che drafaillerai bir teux._
--Écoute, mon bon, et fidèle, et adorable ami! laisse-moi parler, le
temps me presse, car je suis mort, je ne reviendrai pas de ces crises
répétées.
Schmucke pleura comme un enfant.
--Écoute donc, tu pleureras après... dit Pons. Chrétien, il faut te
soumettre. On m’a volé, et c’est la Cibot... Avant de te quitter je
dois t’éclairer sur les choses de la vie, tu ne les sais pas... On a
pris huit tableaux qui valaient des sommes considérables.
--_Bartonne-moi, che les ai fentus_...
--Toi!
--_Moi..._ dit le pauvre Allemand, _nis édions assignés au dripinal_...
--Assignés?... par qui?...
--_Addans!_...
Schmucke alla chercher le papier timbré laissé par l’huissier et
l’apporta.
Pons lut attentivement ce grimoire. Après lecture il laissa tomber le
papier et garda le silence. Cet observateur du travail humain, qui
jusqu’alors avait négligé le moral, finit par compter tous les fils
de la trame ourdie par la Cibot. Sa verve d’artiste, son intelligence
d’élève de l’Académie de Rome, toute sa jeunesse lui revint pour
quelques instants.
--Mon bon Schmucke, obéis-moi militairement. Écoute! descends à la loge
et dis à cette affreuse femme que je voudrais revoir la personne qui
m’est envoyée par mon cousin le président, et que, si elle ne vient
pas, j’ai l’intention de léguer ma collection au Musée; qu’il s’agit de
faire mon testament.
Schmucke s’acquitta de la commission; mais, au premier mot, la Cibot
répondit par un sourire.
--Notre cher malade a eu, mon bon monsieur Schmucke, une attaque de
fièvre chaude, et il a cru voir du monde dans sa chambre. Je vous donne
ma parole d’honnête femme que personne n’est venu de la part de la
famille de notre cher malade...
Schmucke revint avec cette réponse, qu’il répéta textuellement à Pons.
--Elle est plus forte, plus madrée, plus astucieuse, plus machiavélique
que je ne le croyais, dit Pons en souriant, elle ment jusque dans sa
loge! Figure-toi qu’elle a, ce matin, amené ici un Juif, nommé Élie
Magus, Rémonencq et un troisième qui m’est inconnu, mais qui est plus
affreux à lui seul que les deux autres. Elle a compté sur mon sommeil
pour évaluer ma succession, le hasard a fait que je me suis éveillé,
je les ai vus tous trois soupesant mes tabatières. Enfin, l’inconnu
s’est dit envoyé par les Camusot, j’ai parlé avec lui... Cette infâme
Cibot m’a soutenu que je rêvais... Mon bon Schmucke, je ne rêvais
pas!... J’ai bien entendu cet homme, il m’a parlé... Les deux marchands
se sont effrayés et ont pris la porte... J’ai cru que la Cibot se
démentirait!... Cette tentative est inutile. Je vais tendre un autre
piége où la scélérate se prendra... Mon pauvre ami, tu prends la Cibot
pour un ange, c’est une femme qui m’a, depuis un mois, assassiné dans
un but cupide. Je n’ai pas voulu croire à tant de méchanceté chez une
femme qui nous avait servis fidèlement pendant quelques années. Ce
doute m’a perdu... Combien t’a-t-on donné des huit tableaux?...
--Cinq mille francs.
--Bon Dieu, ils en valaient vingt fois autant! s’écria Pons, c’est la
fleur de ma collection. Je n’ai pas le temps d’intenter un procès,
d’ailleurs ce serait te mettre en cause comme la dupe de ces coquins...
Un procès te tuerait! Tu ne sais pas ce que c’est que la justice! c’est
l’égout de toutes les infamies morales... A voir tant d’horreurs, des
âmes comme la tienne y succombent. Et puis tu seras assez riche. Ces
tableaux m’ont coûté quatre mille francs, je les ai depuis trente-six
ans... Mais nous avons été volés avec une habileté surprenante. Je suis
sur le bord de ma fosse, je ne me soucie plus que de toi... de toi, le
meilleur des êtres. Or, je ne veux pas que tu sois dépouillé, car tout
ce que je possède est à toi. Donc, il faut te défier de tout le monde,
et tu n’as jamais eu de défiance. Dieu te protége, je le sais; mais
il peut t’oublier pendant un moment, et tu serais flibusté comme un
vaisseau marchand. La Cibot est un monstre, elle me tue! et tu vois en
elle un ange, je veux te la faire connaître, va la prier de t’indiquer
un notaire, qui reçoive mon testament... et je te la montrerai les
mains dans le sac.
Schmucke écoutait Pons comme s’il lui avait raconté l’Apocalypse. Qu’il
existât une nature aussi perverse que devait être celle de la Cibot, si
Pons avait raison, c’était pour lui la négation de la Providence.
--_Mon baufre ami Bons se droufe si mâle_, dit l’Allemand en descendant
à la loge et s’adressant à madame Cibot, _qu’ile feud vaire son
desdamand, alez chercher ein nodaire_...
Ceci fut dit en présence de plusieurs personnes, car l’état de Cibot
était presque désespéré. Rémonencq, sa sœur, deux portières accourues
des maisons voisines, trois domestiques des locataires de la maison et
le locataire du premier étage sur le devant de la rue stationnaient
sous la porte cochère.
--Ah! vous pouvez bien aller chercher un notaire vous-même, s’écria la
Cibot les larmes aux yeux, et faire faire votre testament par qui vous
voudrez... Ce n’est pas quand mon pauvre Cibot est à la mort que je
quitterai son lit... Je donnerais tous les Pons du monde pour conserver
Cibot... un homme qui ne m’a jamais causé pour deux onces de chagrin
pendant trente ans de ménage!...
Et elle rentra, laissant Schmucke tout interdit.
--Monsieur, dit à Schmucke le locataire du premier étage, monsieur Pons
est-il donc bien mal?...
Ce locataire, nommé Jolivard, était un employé de l’enregistrement, au
bureau du Palais.
--_Il a vailli murir dud à l’heire!_ répondit Schmucke avec une
profonde douleur.
--Il y a près d’ici, rue Saint-Louis, monsieur Trognon, notaire, fit
observer monsieur Jolivard. C’est le notaire du quartier.
--Voulez-vous que je l’aille chercher? demanda Rémonencq à Schmucke.
--_Pien folondiers_... répondit Schmucke, _gar si montame Zibod ne beut
bas carter mon ami, che ne fitrais bas le guidder tans l’édat ù il
esd_...
--Madame Cibot nous disait qu’il devenait fou!... reprit Jolivard.
--_Bons vou?_ s’écria Schmucke frappé de terreur. _Chamais il n’a i
dand t’esbrit... et c’ed ce qui m’einguiède bir sa sandé_...
Toutes les personnes qui composaient l’attroupement écoutaient cette
conversation avec une curiosité bien naturelle, et qui la grava dans
leur mémoire. Schmucke, qui ne connaissait pas Fraisier, ne put faire
attention à cette tête satanique et à ces yeux brillants. Fraisier,
en jetant deux mots dans l’oreille de la Cibot, avait été l’auteur
de la scène hardie, peut-être au-dessus des moyens de la Cibot, mais
qu’elle avait jouée avec une supériorité magistrale. Faire passer le
moribond pour fou, c’était une des pierres angulaires de l’édifice
bâti par l’homme de loi. L’incident de la matinée avait bien servi
Fraisier; et, sans lui, peut-être la Cibot, dans son trouble, se
serait-elle démentie, au moment où l’innocent Schmucke était venu
lui tendre un piége en la priant de rappeler l’envoyé de la famille.
Rémonencq, qui vit venir le docteur Poulain, ne demandait pas mieux
que de disparaître. Et voici pourquoi: Rémonencq, depuis dix jours,
remplissait le rôle de la Providence, ce qui déplaît singulièrement
à la Justice dont la prétention est de la représenter à elle seule.
Rémonencq voulait se débarrasser à tout prix du seul obstacle qui
s’opposait à son bonheur. Pour lui, le bonheur, c’était d’épouser
l’appétissante portière, et de tripler ses capitaux. Or, Rémonencq,
en voyant le petit tailleur buvant de la tisane, avait eu l’idée de
convertir son indisposition en une maladie mortelle, et son état de
ferrailleur lui en avait donné le moyen.
Un matin, pendant qu’il fumait sa pipe, le dos appuyé au chambranle
de la porte de sa boutique, et qu’il rêvait à ce beau magasin sur le
boulevard de la Madeleine où trônerait madame Cibot, superbement vêtue,
ses yeux tombèrent sur une rondelle en cuivre fortement oxydée. L’idée
de nettoyer économiquement sa rondelle dans la tisane de Cibot lui
vint subitement. Il attacha ce cuivre, rond comme une pièce de cent
sous, par une petite ficelle; et, pendant que la Cibot était occupée
chez ses messieurs, il allait tous les jours savoir des nouvelles
de son ami le tailleur. Durant cette visite de quelques minutes, il
laissait tremper la rondelle en cuivre; et, en s’en allant, il la
reprenait par la ficelle. Cette légère addition de cuivre chargé de
son oxyde, communément appelé vert-de-gris, introduisit secrètement
un principe délétère dans la tisane bienfaisante, mais en proportions
homœopathiques, ce qui fit des ravages incalculables. Voici quels
furent les résultats de cette homœopathie criminelle. Le troisième
jour, les cheveux du pauvre Cibot tombèrent, les dents tremblèrent
dans leurs alvéoles, et l’économie de cette organisation fut troublée
par cette imperceptible dose de poison. Le docteur Poulain se creusa
la tête en apercevant l’effet de cette décoction, car il était assez
savant pour reconnaître l’action d’un agent destructeur. Il emporta la
tisane, à l’insu de tout le monde, et il en opéra l’analyse lui-même;
mais il n’y trouva rien. Le hasard voulut que, ce jour-là, Rémonencq,
effrayé de ses œuvres, n’eût pas mis sa fatale rondelle. Le docteur
Poulain s’en tira vis-à-vis de lui-même et de la science, en supposant
que, par suite d’une vie sédentaire, dans une loge humide, le sang de
ce tailleur accroupi sur une table, devant cette fenêtre grillagée,
avait pu se décomposer, faute d’exercice, et surtout à la perpétuelle
aspiration des émanations d’un ruisseau fétide. La rue de Normandie
est une de ces vieilles rues à chaussée fendue, où la ville de Paris
n’a pas encore mis de bornes-fontaines, et dont le ruisseau noir roule
péniblement les eaux ménagères de toutes les maisons, qui s’infiltrent
sous les pavés et y produisent cette boue particulière à la ville de
Paris.
La Cibot, elle, allait et venait, tandis que son mari, travailleur
intrépide, était toujours devant cette croisée, assis comme un fakir.
Les genoux du tailleur étaient ankylosés, le sang se fixait dans le
buste, les jambes amaigries, tortues, devenaient des membres presque
inutiles. Aussi le teint fortement cuivré de Cibot paraissait-il
naturellement maladif depuis fort longtemps. La bonne santé de la femme
et la maladie de l’homme semblèrent au docteur un fait naturel.
--Quelle est donc la maladie de mon pauvre Cibot? avait demandé la
portière au docteur Poulain.
--Ma chère madame Cibot, répondit le docteur, il meurt de la maladie
des portiers... son étiolement général annonce une incurable viciation
du sang.
Un crime sans objet, sans aucun gain, sans aucun intérêt, finit par
effacer dans l’esprit du docteur Poulain ses premiers soupçons. Qui
pouvait vouloir tuer Cibot? sa femme? le docteur lui vit goûter à la
tisane de Cibot en la sucrant. Une assez grande quantité de crimes
échappent à la vengeance de la société, c’est en général ceux qui
se commettent, comme celui-ci, sans les preuves effrayantes d’une
violence quelconque: le sang répandu, la strangulation, les coups,
enfin les procédés maladroits; mais surtout quand le meurtre est sans
intérêt apparent, et commis dans les classes inférieures. Le crime
est toujours dénoncé par son avant-garde, par des haines, par des
cupidités visibles dont sont instruits les gens aux yeux de qui l’on
vit. Mais, dans les circonstances où se trouvaient le petit tailleur,
Rémonencq et la Cibot, personne n’avait intérêt à chercher la cause de
la mort, excepté le médecin. Ce portier maladif, cuivré, sans fortune,
adoré de sa femme, était sans fortune et sans ennemis. Les motifs et
la passion du brocanteur se cachaient dans l’ombre tout aussi bien que
la fortune de la Cibot. Le médecin connaissait à fond la portière et
ses sentiments, il la croyait capable de tourmenter Pons; mais il la
savait sans intérêt ni force pour un crime; d’ailleurs, elle buvait une
cuillerée de tisane toutes les fois que le docteur venait et qu’elle
donnait à boire à son mari. Poulain, le seul de qui pouvait venir la
lumière, crut à quelque hasard de maladie, à l’une de ces étonnantes
exceptions qui rendent la médecine un si périlleux métier. Et en effet,
le petit tailleur se trouva malheureusement, par suite de son existence
rabougrie, dans des conditions de mauvaise santé telles que cette
imperceptible addition d’oxyde de cuivre devait lui donner la mort. Les
commères, les voisins se comportaient aussi de manière à innocenter
Rémonencq en justifiant cette mort subite.
--Ah! s’écriait l’un, il y a bien longtemps que je disais que monsieur
Cibot n’allait pas bien.
--Il travaillait trop, c’t homme-là! répondait un autre, il s’est brûlé
le sang.
--Il ne voulait pas m’écouter, s’écriait un voisin, je lui conseillais
de se promener le dimanche, de faire le lundi, car ce n’est pas trop de
deux jours par semaine pour se divertir.
Enfin, la rumeur du quartier, si délatrice, et que la justice écoute
par les oreilles du commissaire de police, ce roi de la basse classe,
expliquait parfaitement la mort du petit tailleur. Néanmoins, l’air
pensif, les yeux inquiets de monsieur Poulain, embarrassaient beaucoup
Rémonencq; aussi, voyant venir le docteur, se proposa-t-il avec
empressement à Schmucke pour aller chercher ce monsieur Trognon que
connaissait Fraisier.
--Je serai revenu pour le moment où le testament se fera, dit Fraisier
à l’oreille de la Cibot, et, malgré votre douleur, il faut veiller au
grain.
Le petit avoué, qui disparut avec la légèreté d’une ombre, rencontra
son ami le médecin.
--Eh! Poulain, s’écria-t-il, tout va bien. Nous sommes sauvés!... Je
te dirai ce soir comment! Cherche quelle est la place qui te convient!
tu l’auras! Et moi! je suis juge de paix. Tabareau ne me refusera plus
sa fille... Quant à toi, je me charge de te faire épouser mademoiselle
Vitel, la petite-fille de notre juge de paix.
Fraisier laissa Poulain sur la stupéfaction que ces folles paroles lui
causèrent, et sauta sur le boulevard comme une balle; il fit signe à
l’omnibus et fut, en dix minutes, déposé par ce coche moderne à la
hauteur de la rue Choiseul. Il était environ quatre heures, Fraisier
était sûr de trouver la présidente seule, car les magistrats ne
quittent guère le Palais avant cinq heures.
Madame de Marville reçut Fraisier avec une distinction qui prouvait
que, selon sa promesse, faite à madame Vatinelle, monsieur Lebœuf avait
parlé favorablement de l’ancien avoué de Mantes. Amélie fut presque
chatte avec Fraisier, comme la duchesse de Montpensier dut l’être avec
Jacques Clément; car ce petit avoué, c’était son couteau. Mais quand
Fraisier présenta la lettre collective, par laquelle Élie Magus et
Rémonencq s’engageaient à prendre en bloc la collection de Pons pour
une somme de neuf cent mille francs payée comptant, la présidente lança
sur l’homme d’affaires un regard d’où jaillissait la somme. Ce fut une
nappe de convoitise qui roula jusqu’à l’avoué.
--Monsieur le président, lui dit-elle, m’a chargé de vous inviter à
dîner demain, nous serons en famille, vous aurez pour convives monsieur
Godeschal, le successeur de maître Desroches mon avoué; puis Berthier,
notre notaire; mon gendre et ma fille... Après le dîner, nous aurons
vous et moi, le notaire et l’avoué, la petite conférence que vous avez
demandée, et où je vous remettrai nos pouvoirs. Ces deux messieurs
obéiront, comme vous l’exigez, à vos inspirations, et veilleront à ce
que _tout cela_ se passe bien. Vous aurez la procuration de monsieur de
Marville dès qu’elle vous sera nécessaire...
--Il me la faudra pour le jour du décès...
--On la tiendra prête...
--Madame la présidente, si je demande une procuration, si je veux que
votre avoué ne paraisse pas, c’est bien moins dans mon intérêt que dans
le vôtre... Quand je me donne, moi! je me donne tout entier. Aussi,
madame, demandé-je en retour la même fidélité, la même confiance
à mes protecteurs, je n’ose dire de vous, mes clients. Vous pouvez
croire qu’en agissant ainsi, je veux m’accrocher à l’affaire; non, non,
madame: s’il se commettait des choses répréhensibles... car, en matière
de succession, on est entraîné... surtout par un poids de neuf cent
mille francs... eh bien! vous ne pouvez pas désavouer un homme comme
maître Godeschal, la probité même; mais on peut rejeter tout sur le dos
d’un méchant petit homme d’affaires...
La présidente regarda Fraisier avec admiration.
--Vous devez aller bien haut ou bien bas, lui dit-elle. A votre place,
au lieu d’ambitionner cette retraite de juge de paix, je voudrais être
procureur du roi... à Mantes! et faire un grand chemin.
--Laissez-moi faire, madame! La justice de paix est un cheval de curé
pour monsieur Vitel, je m’en ferai un cheval de bataille.
La présidente fut amenée ainsi à sa dernière confidence avec Fraisier.
--Vous me paraissez dévoué si complétement à nos intérêts, dit-elle,
que je vais vous initier aux difficultés de notre position et à nos
espérances. Le président, lors du mariage projeté pour sa fille et un
intrigant qui, depuis, s’est fait banquier, désirait vivement augmenter
la terre de Marville de plusieurs herbages, alors à vendre. Nous nous
sommes dessaisis de cette magnifique habitation pour marier ma fille
comme vous savez; mais je souhaite bien vivement, ma fille étant fille
unique, acquérir le reste de ces herbages. Ces belles prairies ont été
déjà vendues en partie, elles appartiennent à un Anglais qui retourne
en Angleterre, après avoir demeuré là pendant vingt ans; il a bâti le
plus charmant cottage dans une délicieuse situation, entre le parc
de Marville et les prés qui dépendaient autrefois de la terre, et il
a racheté, pour se faire un parc, des remises, des petits bois, des
jardins à des pris fous. Cette habitation avec ses dépendances forme
fabrique dans le paysage, et elle est contiguë aux murs du parc de ma
fille. On pourrait avoir les herbages et l’habitation pour sept cent
mille francs, car le produit net des prés est de vingt mille francs...
Mais si monsieur Wadmann apprend que c’est nous qui achetons, il voudra
sans doute deux ou trois cent mille francs de plus, car il les perd,
si, comme cela se fait en matière rurale, on ne compte l’habitation
pour rien...
--Mais, madame, vous pouvez, selon moi, si bien regarder la succession
comme à vous, que je m’offre à jouer le rôle d’acquéreur à votre
profit, et je me charge de vous avoir la terre au meilleur marché
possible par un sous-seing-privé, comme cela se fait pour les marchands
de biens... Je me présenterai à l’Anglais en cette qualité. Je connais
ces affaires-là, c’était à Mantes ma spécialité. Vatinelle avait doublé
la valeur de son Étude, car je travaillais sous son nom...
--De là votre liaison avec la petite madame Vatinelle... Ce notaire
doit être bien riche aujourd’hui...
--Mais madame Vatinelle dépense beaucoup... Ainsi, soyez tranquille,
madame, je vous servirai l’Anglais cuit à point...
--Si vous arriviez à ce résultat, vous auriez des droits éternels à ma
reconnaissance... Adieu, mon cher monsieur Fraisier. A demain...
Fraisier sortit en saluant la présidente avec moins de servilité que la
dernière fois.
--Je dîne demain chez le président Marville!... se disait Fraisier.
Allons, je tiens ces gens-là. Seulement, pour être maître absolu de
l’affaire, il faudrait que je fusse le conseil de cet Allemand, dans la
personne de Tabareau, l’huissier de la justice de paix! Ce Tabareau,
qui me refuse sa fille, une fille unique, me la donnera si je suis
juge de paix. Mademoiselle Tabareau, cette grande fille rousse et
poitrinaire, est propriétaire du chef de sa mère d’une maison à la
place Royale; je serai donc éligible. A la mort de son père, elle aura
bien encore six mille livres de rente. Elle n’est pas belle; mais, mon
Dieu! pour passer de zéro à dix-huit mille francs de rente, il ne faut
pas regarder à la planche!...
Et, en revenant par les boulevards à la rue de Normandie, il se
laissait aller au cours de ce rêve d’or. Il se laissait aller
au bonheur d’être à jamais hors du besoin; il pensait à marier
mademoiselle Vitel, la fille du juge de paix, à son ami Poulain. Il
se voyait, de concert avec le docteur, un des rois du quartier, il
dominerait les élections municipales, militaires et politiques. Les
boulevards paraissent courts, lorsqu’en s’y promenant on promène ainsi
son ambition à cheval sur la fantaisie.
Lorsque Schmucke remonta près de son ami Pons, il lui dit que Cibot
était mourant, et que Rémonencq était allé chercher monsieur Trognon,
notaire. Pons fut frappé de ce nom, que la Cibot lui jetait si souvent
dans ses interminables discours, en lui recommandant ce notaire comme
la probité même. Et alors le malade, dont la défiance était devenue
absolue depuis le matin, eut une idée lumineuse qui compléta le plan
formé par lui pour se jouer de la Cibot et la dévoiler tout entière au
crédule Schmucke.
--Schmucke, dit-il en prenant la main au pauvre Allemand hébété par
tant de nouvelles et d’événements, il doit régner une grande confusion
dans la maison, si le portier est à la mort, nous sommes à peu près
libres pour quelques moments, c’est-à-dire sans espions, car on nous
espionne, sois-en sûr! Sors, prends un cabriolet, va au théâtre, dis
à mademoiselle Héloïse, notre première danseuse, que je veux la voir
avant de mourir, et qu’elle vienne à dix heures et demie, après son
service. De là, tu iras chez tes deux amis Schwab et Brunner, et tu les
prieras d’être ici demain à neuf heures du matin, de venir demander de
mes nouvelles, en ayant l’air de passer par ici et de monter me voir...
Voici quel était le plan forgé par le vieil artiste en se sentant
mourir. Il voulait enrichir Schmucke en l’instituant son héritier
universel; et, pour le soustraire à toutes les chicanes possibles,
il se proposait de dicter son testament à un notaire, en présence de
témoins, afin qu’on ne supposât pas qu’il n’avait plus sa raison,
et pour ôter aux Camusot tout prétexte d’attaquer ses dernières
dispositions. Ce nom de Trognon lui fit entrevoir quelque machination,
il crut à quelque vice de forme projeté par avance, à quelque
infidélité préméditée par la Cibot, et il résolut de se servir de ce
Trognon pour se faire dicter un testament olographe qu’il cachèterait
et serrerait dans le tiroir de sa commode. Il comptait montrer à
Schmucke, en le faisant cacher dans un des cabinets de son alcôve,
la Cibot s’emparant de ce testament, le décachetant, le lisant et le
recachetant. Puis, le lendemain à neuf heures, il voulait anéantir ce
testament olographe par un testament par-devant notaire, bien en règle
et indiscutable. Quand la Cibot l’avait traité de fou, de visionnaire,
il avait reconnu la haine et la vengeance, l’avidité de la présidente;
car, au lit depuis deux mois, le pauvre homme, pendant ses insomnies,
pendant ses longues heures de solitude, avait repassé les événements de
sa vie au crible.