Le malade, ne voyant plus madame Cibot, qui s’était mise en arrière du

lit pour pouvoir dérober à Pons les signes qu’elle faisait à Schmucke,

la crut partie.

--Elle m’assassine, ajouta-t-il.

--Comment, je vous assassine?... dit-elle en se montrant l’œil

enflammé, ses poings sur les hanches. Voilà donc la récompense d’un

dévouement de chien caniche... Dieu de Dieu! Elle fondit en larmes,

se laissa tomber sur un fauteuil, et ce mouvement tragique causa la

plus funeste révolution à Pons.--Eh bien! dit-elle en se relevant et

montrant aux deux amis ces regards de femme haineuse qui lancent à la

fois des coups de pistolet et du venin, je suis lasse de ne rien faire

de bien ici en m’exterminant le tempérament. Vous prendrez une garde!

Les deux amis se regardèrent effrayés.--Oh! quand vous vous regarderez

comme des acteurs! C’est dit! Je vas prier le docteur Poulain de

vous chercher une garde! Et nous allons faire nos comptes. Vous me

rendrez l’argent que j’ai mis ici... et que je ne vous aurais jamais

redemandé... Moi qui suis allée chez monsieur Pillerault lui emprunter

encore cinq cents francs...

--_C’est sa malatie!_ dit Schmucke en se précipitant sur madame Cibot

et l’embrassant par la taille, _ayez te la badience!_

--Vous, vous êtes un ange, que je baiserais la marque de vos pas,

dit-elle. Mais monsieur Pons ne m’a jamais aimée, il m’a toujours

z’haïe!... D’ailleurs, il peut croire que je veux être mise sur son

testament...

--_Chit! fus alez le duer!_ s’écria Schmucke.

--Adieu, monsieur! vint-elle dire à Pons en le foudroyant par un

regard. Pour le mal que je vous veux, portez-vous bien. Quand vous

serez aimable pour moi, quand vous croirez que ce que je fais est bien

fait, je reviendrai! Jusque-là je reste chez moi... Vous étiez mon

enfant, depuis quand a-t-on vu les enfants se révolter contre leurs

mères?... Non, non, monsieur Schmucke, je ne veux rien entendre... Je

vous apporterai votre dîner, je vous servirai; mais prenez une garde,

demandez-en une à monsieur Poulain.

Et elle sortit en fermant les portes avec tant de violence, que les

objets frêles et précieux tremblèrent. Le malade entendit un cliquetis

de porcelaine qui fut, dans sa torture, ce qu’était le coup de grâce

dans le supplice de la roue.

Une heure après, la Cibot, au lieu d’entrer chez Pons, vint appeler

Schmucke à travers la porte de la chambre à coucher, en lui disant que

son dîner l’attendait dans la salle à manger. Le pauvre Allemand y vint

le visage blême et couvert de larmes.

--_Mon baufre Bons extrafaque_, dit-il, _gar il bredend que fus édes

ine scélérade. C’èdre sa malatie_, dit-il pour attendrir la Cibot sans

accuser Pons.

--Oh! j’en ai assez, de sa maladie! Écoutez, ce n’est ni mon père, ni

mon mari, ni mon frère, ni mon enfant. Il m’a prise en grippe, eh bien!

en voilà assez! Vous, voyez-vous, je vous suivrais au bout du monde;

mais quand on donne sa vie, son cœur, toutes ses économies, qu’on

néglige son mari, que v’là Cibot malade, et qu’on s’entend traiter de

scélérate... c’est un peu trop fort de café comme ça...

--_Gavé?_

--Oui, café! Laissons les paroles oiseuses. Venons au positif! Pour

lors, vous me devez trois mois à cent quatre-vingt-dix francs, ça

fait cinq cent soixante-dix; plus le loyer que j’ai payé deux fois,

que voilà les quittances, six cents francs avec le sou pour livre et

vos impositions; donc, douze cents moins quelque chose, et enfin les

deux mille francs, sans intérêt bien entendu; au total, trois mille

cent quatre-vingt-douze francs... Et pensez qu’il va vous falloir au

moins deux mille francs devant vous pour la garde, le médecin, les

médicaments et la nourriture de la garde. Voilà pourquoi j’empruntais

mille francs à monsieur Pillerault, dit-elle en montrant le billet de

mille francs donné par Gaudissard.

Schmucke écoutait ce compte dans une stupéfaction très-concevable, car

il était financier, comme les chats sont musiciens.

--_Montame Zibod, Bons n’a bas sa déde! Bartonnez-lui, gondinuez à le

carter, resdez nodre Profidence... che fus le temante à chenux._

Et l’Allemand se prosterna devant la Cibot en baisant les mains de ce

bourreau.

--Écoutez, mon bon chat, dit-elle en relevant Schmucke et l’embrassant

sur le front, voilà Cibot malade, il est au lit, je viens d’envoyer

chercher le docteur Poulain. Dans ces circonstances-là je dois mettre

mes affaires en ordre. D’ailleurs, Cibot qui m’a vue revenir en larmes,

est tombé dans une fureur telle, qu’il ne veut plus que je remette

les pieds ici. C’est lui qui exige son argent, et c’est le sien,

voyez-vous. Nous autres femmes nous ne pouvons rien à cela. Mais en

lui rendant son argent, à cet homme, trois mille deux cents francs, ça

le calmera peut-être. C’est toute sa fortune à ce pauvre homme, ses

économies de vingt-six ans de ménage, le fruit de ses sueurs. Il lui

faut son argent demain, il n’y a pas à tortiller... Vous ne connaissez

pas Cibot: quand il est en colère, il tuerait un homme. Eh bien! je

pourrais peut-être obtenir de lui de continuer à vous soigner tous

deux. Soyez tranquille, je me laisserai dire tout ce qui lui passera

par la tête. Je souffrirai ce martyre-là pour l’amour de vous, qui êtes

un ange.

--_Non, che suis ein paufre home, qui ème son ami, qui tonnerait sa fie

pour le saufer_...

--Mais de l’argent?... Mon bon monsieur Schmucke, une supposition, vous

ne me donneriez rien, qu’il faut trouver trois mille francs pour vos

besoins! Ma foi, savez-vous ce que je ferais à votre place. Je n’en

ferais ni un ni deux, je vendrais sept ou huit méchants tableaux, et je

les remplacerais par quelques-uns de ceux qui sont dans votre chambre,

retournés contre le mur, faute de place! car un tableau ou un autre,

qu’est-ce que ça fait?

--_Et bourquoi?_

--Il est si malicieux! c’est sa maladie, car en santé c’est un mouton!

Il est capable de se lever, de fureter; et, si par hasard il venait

dans le salon, quoiqu’il soit si faible qu’il ne pourra plus passer le

seuil de sa porte, il trouverait toujours son nombre!...

--_C’est chiste!_

--Mais nous lui dirons la vente quand il sera tout à fait bien. Si vous

voulez lui avouer cette vente, vous rejetterez tout sur moi, sur la

nécessité de me payer. Allez, j’ai bon dos...

--_Che ne buis bas disboser de choses qui ne m’abbardiennent bas_...

répondit simplement le bon Allemand.

--Eh bien! je vais vous assigner en justice, vous et monsieur Pons.

--_Ce zerait le duer_...

--Choisissez!... Mon Dieu! vendez les tableaux, et dites-le lui

après... vous lui montrerez l’assignation...

--_Eh pien! azicnez nus... ça sera mon egscusse... che lui mondrerai le

chuchmend_...

Le jour même, à sept heures, madame Cibot, qui était allée consulter un

huissier, appela Schmucke. L’Allemand se vit en présence de monsieur

Tabareau, qui le somma de payer; et, sur la réponse que fit Schmucke en

tremblant de la tête aux pieds, il fut assigné lui et Pons devant le

tribunal pour se voir condamner au payement. L’aspect de cet homme, le

papier timbré griffonné produisirent un tel effet sur Schmucke, qu’il

ne résista plus.

--_Fentez les dableaux_, dit-il les larmes aux yeux.

Le lendemain, à six heures du matin, Élie Magus et Rémonencq

décrochèrent chacun leurs tableaux. Deux quittances de deux mille cinq

cents francs furent ainsi faites parfaitement en règle.

«Je soussigné, me portant fort pour monsieur Pons, reconnais avoir

reçu de monsieur Élie Magus la somme de deux mille cinq cents francs

pour quatre tableaux que je lui ai vendus, ladite somme devant être

employée aux besoins de monsieur Pons. L’un de ces tableaux, attribué

à Durer, est un portrait de femme; le second, de l’école italienne,

est également un portrait; le troisième est un paysage hollandais de

Breughle; le quatrième, un tableau florentin représentant une Sainte

Famille, et dont le maître est inconnu.»

La quittance donnée par Rémonencq était dans les mêmes termes et

comprenait un Greuze, un Claude Lorrain, un Rubens et un Van Dyck,

déguisés sous les noms de tableaux de l’École française et de l’École

flamande.

--_Ced archant me verait groire que ces primporions falent quelque

chose_... dit Schmucke en recevant les cinq mille francs.

--Ça vaut quelque chose, dit Rémonencq. Je donnerais bien cent mille

francs de tout cela.

L’Auvergnat, prié de rendre ce petit service, remplaça les huit

tableaux par des tableaux de même dimension, dans les mêmes cadres,

en choisissant parmi des tableaux inférieurs que Pons avait mis dans

la chambre de Schmucke. Élie Magus, une fois en possession des quatre

chefs-d’œuvre, emmena la Cibot chez lui, sous prétexte de faire leurs

comptes. Mais il chanta misère, il trouva des défauts aux toiles, il

fallait rentoiler, et il offrit à la Cibot trente mille francs pour

sa commission; il les lui fit accepter en lui montrant les papiers

étincelants où la Banque a gravé le mot MILLE FRANCS! Magus condamna

Rémonencq à donner pareille somme à la Cibot, en la lui prêtant sur les

quatre tableaux qu’il se fit déposer. Les quatre tableaux de Rémonencq

parurent si magnifiques à Magus, qu’il ne put se décider à les rendre,

et le lendemain il apporta six mille francs de bénéfice au brocanteur,

qui lui céda les quatre toiles par facture. Madame Cibot, riche de

soixante-huit mille francs, réclama de nouveau le plus profond secret

de ses deux complices; elle pria le Juif de lui dire comment placer

cette somme de manière que personne ne pût la savoir en sa possession.

--Achetez des actions du chemin de fer d’Orléans, elles sont à trente

francs au-dessous du pair, vous doublerez vos fonds en trois ans, et

vous aurez des chiffons de papier qui tiendront dans un portefeuille.

--Restez ici, monsieur Magus, je vais chez l’homme d’affaires de la

famille de monsieur Pons, il veut savoir à quel prix vous prendriez

tout le bataclan de là-haut... je vais vous l’aller chercher...

--Si elle était veuve! dit Rémonencq à Magus, ça serait bien mon

affaire, car la voilà riche...

--Surtout si elle place son argent sur le chemin d’Orléans; dans deux

ans ce sera doublé. J’y ai placé mes pauvres petites économies, dit le

Juif, c’est la dot de ma fille... Allons faire un petit tour sur le

boulevard en attendant l’avocat...

--Si Dieu voulait appeler à lui ce Cibot, qui est bien malade déjà,

reprit Rémonencq, j’aurais une fière femme pour tenir un magasin, et

je pourrais entreprendre le commerce en grand...

--Bonjour, mon bon monsieur Fraisier, dit la Cibot d’un ton patelin, en

entrant dans le cabinet de son conseil. Eh bien! que me dit donc votre

portier, que vous vous en allez d’ici!...

--Oui, ma chère madame Cibot, je prends, dans la maison du docteur

Poulain, l’appartement du premier étage, au-dessus du sien. Je cherche

à emprunter deux à trois mille francs pour meubler convenablement cet

appartement, qui, ma foi, est très-joli, le propriétaire l’a remis à

neuf. Je suis chargé, comme je vous l’ai dit, des intérêts du président

de Marville et des vôtres... Je quitte le métier d’agent d’affaires,

je vais me faire inscrire au tableau des avocats, et il faut être

très-bien logé. Les avocats de Paris ne laissent inscrire au tableau

que des gens qui possèdent un mobilier respectable, une bibliothèque,

etc. Je suis docteur en droit, j’ai fait mon stage, et j’ai déjà des

protecteurs puissants... Eh bien! où en sommes-nous?

--Si vous vouliez accepter mes économies qui sont à la caisse

d’épargne, lui dit la Cibot; je n’ai pas grand’chose, trois mille

francs, le fruit de vingt-cinq ans d’épargnes et de privations...

vous me feriez une lettre de change, comme dit Rémonencq, car je suis

ignorante, je ne sais que ce qu’on m’apprend...

--Non, les statuts de l’ordre interdisent à un avocat de souscrire des

lettres de change, je vous en ferai un reçu portant intérêt à cinq pour

cent, et vous me le rendrez si je vous trouve douze cents francs de

rente viagère dans la succession du bonhomme Pons.

La Cibot, prise au piége, garda le silence.

--Qui ne dit mot, consent, reprit Fraisier. Apportez-moi ça, demain.

--Ah! je vous payerai bien volontiers vos honoraires d’avance, dit la

Cibot, c’est être sûre que j’aurai mes rentes.

--Où en sommes-nous? reprit Fraisier en faisant un signe de tête

affirmatif. J’ai vu Poulain hier au soir, il paraît que vous menez

votre malade grand train... Encore un assaut comme celui d’hier, et il

se formera des calculs dans la vésicule du fiel... Soyez douce avec

lui, voyez-vous, ma chère madame Cibot, il ne faut pas se créer des

remords. On ne vit pas vieux.

--Laissez-moi donc tranquille, avec vos remords!... N’allez-vous pas

encore me parler de la guillotine? monsieur Pons, c’est un vieil

_ostiné_! vous ne le connaissez pas! c’est lui qui me fait _endêver_!

Il n’y a pas un plus méchant homme que lui, ses parents avaient raison,

il est sournois, vindicatif et _ostiné_... Monsieur Magus est à la

maison, comme je vous l’ai dit, et il vous attend.

--Bien!... j’y serai en même temps que vous. C’est de la valeur de

cette collection que dépend le chiffre de votre rente, s’il y a huit

cent mille francs, vous aurez quinze cents francs viagers... c’est une

fortune!

--Eh bien! je vas leur dire d’évaluer les choses en conscience.

Une heure après, pendant que Pons dormait profondément, après avoir

pris des mains de Schmucke une potion calmante, ordonnée par le

docteur, mais dont la dose avait été doublée à l’insu de l’Allemand

par la Cibot, Fraisier, Rémonencq et Magus, ces trois personnages

patibulaires, examinaient pièce à pièce les dix-sept cents objets dont

se composait la collection du vieux musicien. Schmucke s’étant couché,

ces corbeaux flairant leur cadavre furent maîtres du terrain.

--Ne faites pas de bruit, disait la Cibot toutes les fois que Magus

s’extasiait et discutait avec Rémonencq en l’instruisant de la valeur

d’une belle œuvre.

C’était un spectacle à navrer le cœur, que celui de ces quatre

cupidités différentes soupesant la succession pendant le sommeil de

celui dont la mort était le sujet de leurs convoitises. L’estimation

des valeurs contenues dans le salon dura trois heures.

--En moyenne, dit le vieux juif crasseux, chaque chose ici vaut mille

francs...

--Ce serait dix-sept cent mille francs! s’écria Fraisier stupéfait.

--Non pas pour moi, reprit Magus dont l’œil prit des teintes froides.

Je ne donnerais pas plus de huit cent mille francs; car on ne

sait pas combien de temps on gardera ça dans un magasin... Il y a

des chefs-d’œuvre qui ne se vendent pas avant dix ans, et le prix

d’acquisition est doublé par les intérêts composés; mais je payerais la

somme comptant.

--Il y a dans la chambre des vitraux, des émaux, des miniatures, des

tabatières en or et en argent, fit observer Rémonencq.

--Peut-on les examiner? demanda Fraisier.

--Je vas voir s’il dort bien, répliqua la Cibot.

Et, sur un signe de la portière, les trois oiseaux de proie entrèrent.

--Là, sont les chefs-d’œuvre! dit en montrant le salon Magus dont

la barbe blanche frétillait par tous ses poils, mais ici sont les

richesses! Et quelles richesses! les souverains n’ont rien de plus beau

dans leurs Trésors.

Les yeux de Rémonencq, allumés par les tabatières, reluisaient comme

des escarboucles. Fraisier, calme, froid comme un serpent qui se serait

dressé sur sa queue, allongeait sa tête plate et se tenait dans la

pose que les peintres prêtent à Méphistophélès. Ces trois différents

avares, altérés d’or comme les diables le sont des rosées du paradis,

dirigèrent, sans s’être concertés, un regard sur le possesseur de tant

de richesses, car il avait fait un de ces mouvements inspirés par le

cauchemar. Tout à coup, sous le jet de ces trois rayons diaboliques, le

malade ouvrit les yeux et jeta des cris perçants.

--Des voleurs! Les voilà! A la garde! on m’assassine. Évidemment

il continuait son rêve tout éveillé, car il s’était dressé sur son

séant, les yeux agrandis, blancs, fixes, sans pouvoir bouger. Élie

Magus et Rémonencq gagnèrent la porte; mais ils y furent cloués par

ce mot:--Magus, ici... Je suis trahi... Le malade était réveillé par

l’instinct de la conservation de son trésor, sentiment au moins égal à

celui de la conservation personnelle.--Madame Cibot, qui est monsieur?

cria-t-il en frissonnant à l’aspect de Fraisier qui restait immobile.

--Pardieu! est-ce que je pouvais le mettre à la porte, dit-elle en

clignant de l’œil et faisant signe à Fraisier... Monsieur s’est

présenté tout à l’heure au nom de votre famille...

Fraisier laissa échapper un mouvement d’admiration pour la Cibot.

--Oui, monsieur, je venais de la part de madame la présidente de

Marville, de son mari, de sa fille, vous témoigner leurs regrets;

ils ont appris fortuitement votre maladie, et ils voudraient vous

soigner eux-mêmes... ils vous offrent d’aller à la terre de Marville y

recouvrer la santé; madame la vicomtesse Popinot, la petite Cécile que

vous aimez tant, sera votre garde-malade... elle a pris votre défense

auprès de sa mère, elle l’a fait revenir de l’erreur où elle était.

--Et ils vous ont envoyé, mes héritiers! s’écria Pons indigné, en vous

donnant pour guide le plus habile connaisseur, le plus fin expert de

Paris?... Ah! la charge est bonne, reprit-il en riant d’un rire de fou.

Vous venez évaluer mes tableaux, mes curiosités, mes tabatières, mes

miniatures!... Évaluez! vous avez un homme qui, non-seulement a les

connaissances en toute chose, mais qui peut acheter, car il est dix

fois millionnaire... Mes chers parents n’attendront pas long-temps ma

succession, dit-il avec une ironie profonde, ils m’ont donné le coup de

pouce... Ah! madame Cibot, vous vous dites ma mère, et vous introduisez

les marchands, mon concurrent et les Camusot ici pendant que je

dors!... Sortez tous...

Et le malheureux, surexcité par la double action de la colère et de la

peur, se leva décharné.

--Prenez mon bras, monsieur, dit la Cibot en se précipitant sur Pons

pour l’empêcher de tomber. Calmez-vous donc, ces messieurs sont sortis.

--Je veux voir le salon!... dit le moribond.

La Cibot fit signe aux trois corbeaux de s’envoler; puis, elle saisit

Pons, l’enleva comme une plume, et le recoucha, malgré ses cris. En

voyant le malheureux collectionneur tout à fait épuisé, elle alla

fermer la porte de l’appartement. Les trois bourreaux de Pons étaient

encore sur le palier, et lorsque la Cibot les vit, elle leur dit de

l’attendre, en entendant cette parole de Fraisier à Magus:--Écrivez-moi

une lettre signée de vous deux, par laquelle vous vous engageriez à

payer neuf cent mille francs comptant la collection de monsieur Pons,

et nous verrons à vous faire faire un beau bénéfice.

Puis il souffla dans l’oreille de la Cibot un mot, un seul que personne

ne put entendre, et il descendit avec les deux marchands à la loge.

--Madame Cibot, dit le malheureux Pons, quand la portière revint,

sont-ils partis?...

--Qui... partis?... demanda-t-elle...

--Ces hommes?...

--Quels hommes?... Allons, vous avez vu des hommes! dit-elle. Vous

venez d’avoir un coup de fièvre chaude, que sans moi vous alliez passer

par la fenêtre, et vous me parlez encore d’hommes... Allez-vous rester

toujours comme ça?...

--Comment, là, tout à l’heure, il n’y avait pas un monsieur qui s’est

dit envoyé par ma famille...

--Allez-vous _m’ostiner_ encore, reprit-elle. Ma foi, savez-vous où

l’on devrait vous mettre? à _Chalenton_!... Vous voyez des hommes...

--Élie Magus, Rémonencq...

--Ah! pour Rémonencq, vous pouvez l’avoir vu, car il est venu me dire

que mon pauvre Cibot va si mal, que je vais vous planter là pour

reverdir. Mon Cibot avant tout, voyez-vous! Quand mon homme est malade,

moi, je ne connais plus personne. Tâchez de rester tranquille et de

dormir une couple d’heures, car j’ai dit d’envoyer chercher monsieur

Poulain, et je reviendrai avec lui... Buvez et soyez sage.

--Il n’y avait personne dans ma chambre, là, tout à l’heure quand je me

suis éveillé?...

--Personne! dit-elle. Vous aurez vu monsieur Rémonencq dans vos glaces.

--Vous avez raison, madame Cibot, dit le malade en devenant doux comme

un mouton.

--Eh bien! vous voilà raisonnable, adieu, mon Chérubin, restez

tranquille, je serai dans un instant à vous.

Quand Pons entendit fermer la porte de l’appartement, il rassembla ses

dernières forces pour se lever, car il se dit:

--On me trompe! on me dévalise! Schmucke est un enfant qui se

laisserait lier dans un sac!...

Et le malade, animé par le désir d’éclaircir la scène affreuse qui lui

semblait trop réelle pour être une vision, put gagner la porte de sa

chambre, il l’ouvrit péniblement, et se trouva dans son salon, où la

vue de ses chères toiles, de ses statues, de ses bronzes florentins,

de ses porcelaines, le ranima. Le collectionneur, en robe de chambre,

les jambes nues, la tête en feu, put faire le tour des deux rues qui

se trouvaient tracées par les crédences et les armoires dont la rangée

partageait le salon en deux parties. Au premier coup d’œil du maître,

il compta tout, et aperçut son musée au complet. Il allait rentrer,

lorsque son regard fut attiré par un portrait de Greuze mis à la place

du chevalier de Malte, de Sébastien del Piombo. Le soupçon sillonna

son intelligence comme un éclair zèbre un ciel orageux. Il regarda la

place occupée par ses huit tableaux capitaux, et les trouva remplacés

tous. Les yeux du pauvre homme furent tout à coup couverts d’un voile

noir, il fut pris par une faiblesse, et tomba sur le parquet. Cet

évanouissement fut si complet, que Pons resta là pendant deux heures,

il fut trouvé par Schmucke, quand l’Allemand, réveillé, sortit de sa

chambre pour venir voir son ami. Schmucke eut mille peines à relever

le moribond et à le recoucher; mais quand il adressa la parole à ce

quasi-cadavre, et qu’il reçut un regard glacé, des paroles vagues et

bégayées, le pauvre Allemand, au lieu de perdre la tête, devint un

héros d’amitié. Sous la pression du désespoir, cet homme-enfant eut

de ces inspirations comme en ont les femmes aimantes ou les mères. Il

fit chauffer des serviettes (il trouva des serviettes!), il sut en

entortiller les mains de Pons, il lui en mit au creux de l’estomac;

puis il prit ce front moite et froid entre ses mains, il y appela la

vie avec une puissance de volonté digne d’Apollonius de Thyane. Il

baisa son ami sur les yeux comme ces Marie que les grands sculpteurs

italiens ont sculptées dans leurs bas-reliefs appelés _Pietà_, baisant

le Christ. Ces efforts divins, cette effusion d’une vie dans une autre,

cette œuvre de mère et d’amante fut couronnée d’un plein succès. Au

bout d’une demi-heure, Pons réchauffé reprit forme humaine: la couleur

vitale revint aux yeux, la chaleur extérieure rappela le mouvement

dans les organes, Schmucke fit boire à Pons de l’eau de mélisse mêlée

à du vin, l’esprit de la vie s’infusa dans ce corps, l’intelligence

rayonna de nouveau sur ce front naguère insensible comme une pierre.

Pons comprit alors à quel saint dévouement, à quelle puissance d’amitié

cette résurrection était due.

--Sans toi, je mourais! dit-il en se sentant le visage doucement baigné

par les larmes du bon Allemand, qui riait et qui pleurait tout à la

fois.

En entendant cette parole, attendue dans le délire de l’espoir, qui

vaut celui du désespoir, le pauvre Schmucke, dont toutes les forces

étaient épuisées, s’affaissa comme un ballon crevé. Ce fut à son tour

de tomber, il se laissa aller sur un fauteuil, joignit les mains et

remercia Dieu par une fervente prière. Un miracle venait pour lui de

s’accomplir! Il ne croyait pas au pouvoir de sa prière en action,

mais à celui de Dieu qu’il avait invoqué. Cependant le miracle était

un effet naturel et que les médecins ont constaté souvent. Un malade

entouré d’affection, soigné par des gens intéressés à sa vie, à chances

égales est sauvé, là où succombe un sujet gardé par des mercenaires.

Les médecins ne veulent pas voir en ceci les effets d’un magnétisme

involontaire, ils attribuent ce résultat à des soins intelligents,

à l’exacte observation de leurs ordonnances; mais beaucoup de mères

connaissent la vertu de ces ardentes projections d’un constant désir.

--Mon bon Schmucke!...

--_Ne barle bas, che d’endendrai bar le cueir... rebose! rebose!_ dit

le musicien en souriant.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 54 / 62 段