actif, je voulais rembourser mes amis et me marier; il me fallait
des affaires, je les cherchais; j’en brassai bientôt à moi seul plus
que les autres officiers ministériels. Bah! j’ai eu contre moi les
avoués de Mantes, les notaires et jusqu’aux huissiers. On m’a cherché
chicane. Vous savez, madame, que lorsqu’on veut perdre un homme dans
notre affreux métier, c’est bientôt fait. On m’a pris occupant dans une
affaire pour les deux parties. C’est un peu léger; mais, dans certains
cas, la chose se fait à Paris, les avoués s’y passent la casse et le
séné. Cela ne se fait pas à Mantes. Monsieur Bouyonnet, à qui j’avais
rendu déjà ce petit service, poussé par ses confrères, et stimulé par
le procureur du roi, m’a trahi... Vous voyez que je ne vous cache rien.
Ce fut un _tolle_ général. J’étais un fripon, l’on m’a fait plus noir
que Marat. On m’a forcé de vendre; j’ai tout perdu. Je suis à Paris où
j’ai tâché de me créer un cabinet d’affaires; mais ma santé ruinée ne
me laissait pas deux bonnes heures sur les vingt-quatre de la journée.
Aujourd’hui, je n’ai qu’une ambition, elle est mesquine. Vous serez
un jour la femme d’un garde des sceaux, peut-être, ou d’un premier
président; mais moi, pauvre et chétif, je n’ai pas d’autre désir que
d’avoir une place où finir tranquillement mes jours, un cul-de-sac,
un poste où l’on végète. Je veux être juge de paix à Paris. C’est une
bagatelle pour vous et pour monsieur le président que d’obtenir ma
nomination, car vous devez causer assez d’ombrage au garde des sceaux
actuel pour qu’il désire vous obliger... Ce n’est pas tout, madame,
ajouta Fraisier en voyant la présidente prête à parler et lui faisant
un geste. J’ai pour ami le médecin du vieillard de qui monsieur le
président devrait hériter. Vous voyez que nous arrivons... Ce médecin,
dont la coopération est indispensable, est dans la même situation que
celle où vous me voyez: du talent et pas de chance!... C’est par lui
que j’ai su combien vos intérêts sont lésés, car, au moment où je
vous parle, il est probable que tout est fini, que le testament qui
déshérite monsieur le président est fait... Ce médecin désire être
nommé médecin en chef d’un hôpital, ou des colléges royaux; enfin,
vous comprenez, il lui faut une position à Paris, équivalente à la
mienne... Pardon si j’ai traité de ces deux choses si délicates; mais
il ne faut pas la moindre ambiguïté dans notre affaire. Le médecin est
d’ailleurs un homme fort considéré, savant, et qui a sauvé monsieur
Pillerault, le grand-oncle de votre gendre, monsieur le vicomte
Popinot. Maintenant si vous avez la bonté de me promettre ces deux
places, celle de juge de paix et la sinécure médicale pour mon ami,
je me fais fort de vous apporter l’héritage presque intact... Je dis
presque intact, car il sera grevé des obligations qu’il faudra prendre
avec le légataire et avec quelques personnes dont le concours nous
sera vraiment indispensable. Vous n’accomplirez vos promesses qu’après
l’accomplissement des miennes.
La présidente qui depuis un moment s’était croisé les bras, comme une
personne forcée de subir un sermon, les décroisa, regarda Fraisier et
lui dit:--Monsieur, vous avez le mérite de la clarté pour tout ce qui
vous regarde, mais pour moi vous êtes d’une obscurité...
--Deux mots suffisent à tout éclaircir, madame, dit Fraisier. Monsieur
le président est le seul et unique héritier au troisième degré de
monsieur Pons. Monsieur Pons est très-malade, il va tester, s’il ne
l’a déjà fait, en faveur d’un Allemand, son ami, nommé Schmucke, et
l’importance de sa succession sera de plus de sept cent mille francs.
Dans trois jours, j’espère avoir des renseignements de la dernière
exactitude sur le chiffre...
--Si cela est, se dit à elle-même la présidente foudroyée par la
possibilité de ce chiffre, j’ai fait une grande faute en me brouillant
avec lui, en l’accablant.
--Non, madame, car sans cette rupture il serait gai comme un pinson,
et vivrait plus long-temps que vous, que monsieur le président et que
moi... La Providence a ses voies, ne les sondons pas! ajouta-t-il
pour déguiser tout l’odieux de cette pensée. Que voulez-vous, nous
autres gens d’affaires, nous voyons le positif des choses. Vous
comprenez maintenant, madame, que dans la haute position qu’occupe
monsieur le président de Marville, il ne ferait rien, il ne pourrait
rien faire dans la situation actuelle. Il est brouillé mortellement
avec son cousin, vous ne voyez plus Pons, vous l’avez banni de la
société, vous aviez sans doute d’excellentes raisons pour agir ainsi;
mais le bonhomme est malade, il lègue ses biens à son seul ami. L’un
des présidents de la Cour royale de Paris n’a rien à dire contre
un testament en bonne forme fait en pareilles circonstances. Mais
entre nous, madame, il est bien désagréable, quand on a droit à une
succession de sept à huit cent mille francs... que sais-je, un million
peut-être, et qu’on est le seul héritier désigné par la loi, de ne
pas rattraper son bien... Seulement, pour arriver à ce but, on tombe
dans de sales intrigues; elles sont si difficiles, si vétilleuses, il
faut s’aboucher avec des gens placés si bas, avec des domestiques, des
sous-ordres, et les serrer de si près, qu’aucun avoué, qu’aucun notaire
de Paris ne peut suivre une pareille affaire. Ça demande un avocat sans
cause comme moi, dont la capacité soit sérieuse, réelle, le dévouement
acquis, et dont la position malheureusement précaire soit de plain-pied
avec celle de ces gens-là... Je m’occupe, dans mon arrondissement, des
affaires des petits bourgeois, des ouvriers, des gens du peuple... Oui,
madame, voilà dans quelle condition m’a mis l’inimitié d’un procureur
du roi devenu substitut à Paris aujourd’hui, qui ne m’a pas pardonné ma
supériorité... Je vous connais, madame, je sais quelle est la solidité
de votre protection, et j’ai aperçu, dans un tel service à vous rendre,
la fin de mes misères et le triomphe du docteur Poulain, mon ami...
La présidente restait pensive. Ce fut un moment d’angoisse affreuse
pour Fraisier. Vinet, l’un des orateurs du centre, procureur-général
depuis seize ans, dix fois désigné pour endosser la simarre de
la chancellerie, le père du procureur du roi de Mantes, nommé
substitut à Paris depuis un an, était un antagoniste pour la haineuse
présidente. Le hautain procureur général ne cachait pas son mépris
pour le président Camusot. Fraisier ignorait et devait ignorer cette
circonstance.
--N’avez-vous sur la conscience que le fait d’avoir occupé pour les
deux parties? demanda-t-elle en regardant fixement Fraisier.
--Madame la présidente peut voir monsieur Lebœuf; monsieur Lebœuf
m’était favorable.
--Êtes-vous sûr que monsieur Lebœuf donnera sur vous de bons
renseignements à monsieur de Marville, à monsieur le comte Popinot?
--J’en réponds, surtout monsieur Olivier Vinet n’étant plus à Mantes;
car, entre nous, ce petit magistrat seco faisait peur au bon monsieur
Lebœuf. D’ailleurs, madame la présidente, si vous me le permettez,
j’irai voir à Mantes monsieur Lebœuf. Ce ne sera pas un retard, je ne
saurai d’une manière certaine le chiffre de la succession que dans deux
ou trois jours. Je veux et je dois cacher à madame la présidente tous
les ressorts de cette affaire; mais le prix que j’attends de mon entier
dévouement n’est-il pas pour elle un gage de réussite?
--Eh bien! disposez en votre faveur monsieur Lebœuf, et si la
succession a l’importance, ce dont je doute, que vous accusez, je vous
promets les deux places, en cas de succès, bien entendu...
--J’en réponds, madame. Seulement vous aurez la bonté de faire venir
ici votre notaire, votre avoué, lorsque j’aurai besoin d’eux, de me
donner une procuration pour agir au nom de monsieur le président,
et de dire à ces messieurs de suivre mes instructions, de ne rien
entreprendre de leur chef.
--Vous avez la responsabilité, dit solennellement la présidente, vous
devez avoir l’omnipotence. Mais monsieur Pons est-il bien malade?
demanda-t-elle en souriant.
--Ma foi, madame, il s’en tirerait, surtout soigné par un homme aussi
consciencieux que le docteur Poulain, car, mon ami, madame, n’est qu’un
innocent espion dirigé par moi dans vos intérêts, il est capable de
sauver ce vieux musicien, mais il y a là, près du malade, une portière
qui, pour avoir trente mille francs, le pousserait dans la fosse...
Elle ne le tuerait pas, elle ne lui donnera pas d’arsenic, elle ne sera
pas si charitable, elle fera pis, elle l’assassinera moralement, elle
lui donnera mille impatiences par jour. Le pauvre vieillard, dans une
sphère de silence, de tranquillité, bien soigné, caressé par des amis,
à la campagne, se rétablirait; mais, tracassé par une madame Évrard
qui dans sa jeunesse était une des trente belles écaillères que Paris
a célébrées, avide, bavarde, brutale, tourmenté par elle pour faire
un testament où elle soit richement partagée, le malade sera conduit
fatalement jusqu’à l’induration du foie, il s’y forme peut-être en
ce moment des calculs, et il faudra recourir pour les extraire à une
opération qu’il ne supportera pas... Le docteur, une belle âme!... est
dans une affreuse situation. Il devrait faire renvoyer cette femme...
--Mais cette mégère est un monstre! s’écria la présidente en faisant sa
petite voix flûtée.
Cette similitude entre la terrible présidente et lui, fit sourire
intérieurement Fraisier, qui savait à quoi s’en tenir sur ces douces
modulations factices d’une voix naturellement aigre. Il se rappela ce
président, le héros d’un des contes de Louis XI, que ce monarque a
signé par le dernier mot. Ce magistrat, doué d’une femme taillée sur le
patron de celle de Socrate, et n’ayant pas la philosophie de ce grand
homme, fit mêler du sel à l’avoine de ses chevaux en ordonnant de les
priver d’eau. Quand sa femme alla le long de la Seine à sa campagne,
les chevaux se précipitèrent avec elle dans l’eau pour boire, et le
magistrat remercia la Providence qui l’avait _si naturellement_ délivré
de sa femme. En ce moment, madame de Marville remerciait Dieu d’avoir
placé près de Pons une femme qui l’en débarrasserait _honnêtement_.
--Je ne voudrais pas d’un million, dit-elle, au prix d’une
indélicatesse... Votre ami doit éclairer monsieur Pons, et faire
renvoyer cette portière.
--D’abord, madame, messieurs Schmucke et Pons croient que cette femme
est un ange, et renverraient mon ami. Puis cette atroce écaillère
est la bienfaitrice du docteur, elle l’a introduit chez monsieur
Pillerault. Il recommande à cette femme la plus grande douceur avec le
malade, mais ses recommandations indiquent à cette créature les moyens
d’empirer la maladie.
--Que pense votre ami de l’état de _mon_ cousin? demanda la présidente.
Fraisier fit trembler madame de Marville, par la justesse de sa
réponse, et par la lucidité avec laquelle il pénétra dans ce cœur aussi
avide que celui de la Cibot.
--Dans six semaines, la succession sera ouverte.
La présidente baissa les yeux.
--Pauvre homme! fit-elle en essayant, mais en vain, de prendre une
physionomie attristée.
--Madame la présidente a-t-elle quelque chose à dire à monsieur Lebœuf?
Je vais à Mantes par le chemin de fer.
--Oui, restez là, je lui écrirai de venir dîner demain avec nous, j’ai
besoin de le voir pour nous concerter, afin de réparer l’injustice dont
vous avez été la victime.
Quand la présidente l’eut quitté, Fraisier, qui se vit juge de paix,
ne se ressembla plus à lui-même; il paraissait gros, il respirait à
pleins poumons l’air du bonheur et le bon vent du succès. Puisant au
réservoir inconnu de la volonté de nouvelles et fortes doses de cette
divine essence, il se sentit capable, à la façon de Rémonencq, d’un
crime, pourvu qu’il n’en existât pas de preuves, pour réussir. Il
s’était avancé crânement en face de la présidente, convertissant les
conjectures en réalité, affirmant à tort et à travers, dans le but
unique de se faire commettre par elle au sauvetage de cette succession
et d’obtenir sa protection. Représentant de deux immenses misères
et de désirs non moins immenses, il repoussait d’un pied dédaigneux
son affreux ménage de la rue de la Perle. Il entrevoyait mille écus
d’honoraires chez la Cibot, et cinq mille francs chez le président.
C’était conquérir un appartement convenable. Enfin, il s’acquittait
avec le docteur Poulain. Quelques-unes de ces natures haineuses, âpres
et disposées à la méchanceté par la souffrance ou par la maladie,
éprouvent les sentiments contraires, à un égal degré de violence:
Richelieu était aussi bon ami qu’ennemi cruel. En reconnaissance des
secours que lui avait donnés Poulain, Fraisier se serait fait hacher
pour lui. La présidente, en revenant une lettre à la main, regarda sans
être vue par lui, cet homme, qui croyait à une vie heureuse et bien
rentrée, et elle le trouva moins laid qu’au premier coup d’œil qu’elle
avait jeté sur lui; d’ailleurs, il allait la servir, et on regarde un
instrument qui nous appartient autrement qu’on ne regarde celui du
voisin.
--Monsieur Fraisier, dit-elle, vous m’avez prouvé que vous étiez un
homme d’esprit, je vous crois capable de franchise.
Fraisier fit un geste éloquent.
--Eh bien! reprit la présidente, je vous somme de répondre avec candeur
à cette question:--Monsieur de Marville ou moi devons-nous être
compromis par suite de vos démarches?...
--Je ne serais pas venu vous trouver, madame, si je pouvais un jour
me reprocher d’avoir jeté de la boue sur vous, n’y en eût-il que
gros comme la tête d’une épingle, car alors la tache paraît grande
comme la lune. Vous oubliez, madame, que, pour devenir juge de paix
à Paris, je dois vous avoir satisfait. J’ai reçu, dans ma vie, une
première leçon, elle a été trop dure pour que je m’expose à recevoir
encore de pareilles étrivières. Enfin, un dernier mot, madame. Toutes
mes démarches, quand il s’agira de vous, vous seront préalablement
soumises...
--Très-bien; voici la lettre pour monsieur Lebœuf. J’attends maintenant
les renseignements sur la valeur de la succession.
--Tout est là, dit finement Fraisier en saluant la présidente avec
toute la grâce que sa physionomie lui permettait d’avoir.
--Quelle providence! se dit madame Camusot de Marville. Ah! je serai
donc riche! Camusot sera député, car en lâchant ce Fraisier dans
l’arrondissement de Bolbec, il nous obtiendra la majorité. Quel
instrument!
--Quelle providence! se disait Fraisier en descendant l’escalier, et
quelle commère que madame Camusot! Il me faudrait une femme dans ces
conditions-là! Maintenant à l’œuvre.
Et il partit pour Mantes où il fallait obtenir les bonnes grâces d’un
homme qu’il connaissait fort peu; mais il comptait sur madame Vatinelle
à qui, malheureusement, il devait toutes ses infortunes, et les
chagrins d’amour sont souvent comme la lettre de change protestée d’un
bon débiteur, elle porte intérêt.
Trois jours après, pendant que Schmucke dormait, car madame Cibot et
le vieux musicien s’étaient déjà partagé le fardeau de garder et de
veiller le malade, elle avait eu ce qu’elle appelait une _prise de bec_
avec le pauvre Pons. Il n’est pas inutile de faire remarquer une triste
particularité de l’hépatite. Les malades dont le foie est plus ou moins
attaqué sont disposés à l’impatience, à la colère, et ces colères les
soulagent momentanément; de même que dans l’accès de fièvre, on sent se
déployer en soi des forces excessives. L’accès passé, l’affaissement,
le _collapsus_, disent les médecins, arrive, et les pertes qu’a faites
l’organisme s’apprécient alors dans toute leur gravité. Ainsi, dans les
maladies de foie, et surtout dans celles dont la cause vient de grands
chagrins éprouvés, le patient arrive après ses emportements à des
affaiblissements d’autant plus dangereux qu’il est soumis à une diète
sévère. C’est une sorte de fièvre qui agite le mécanisme humoristique
de l’homme, car cette fièvre n’est ni dans le sang, ni dans le cerveau.
Cette agacerie de tout l’être produit une mélancolie où le malade
se prend lui-même en haine. Dans une situation pareille, tout cause
une irritation dangereuse. La Cibot, malgré les recommandations du
docteur, ne croyait pas, elle, femme du peuple sans expérience ni
instruction, à ces tiraillements du système nerveux par le système
humoristique. Les explications de monsieur Poulain étaient pour elle
des _idées de médecin_. Elle voulait absolument, comme tous les gens du
peuple, nourrir Pons, et pour l’empêcher de lui donner en cachette du
jambon, une bonne omelette ou du chocolat à la vanille, il ne fallait
rien moins que cette parole absolue du docteur Poulain:
--Donnez une seule bouchée de n’importe quoi à monsieur Pons, et vous
le tueriez comme d’un coup de pistolet.
L’entêtement des classes populaires est si grand à cet égard, que
la répugnance des malades pour aller à l’hôpital vient de ce que le
peuple croit qu’on y tue les gens en ne leur donnant pas à manger. La
mortalité qu’ont causée les vivres apportés en secret par les femmes
à leurs maris a été si grande, qu’elle a déterminé les médecins à
prescrire une visite de corps d’une excessive sévérité les jours où
les parents viennent voir les malades. La Cibot, pour arriver à une
brouille momentanée nécessaire à la réalisation de ses bénéfices
immédiats, raconta sa visite au directeur du théâtre, sans oublier sa
_prise de bec_ avec mademoiselle Héloïse, la danseuse.
--Mais qu’alliez-vous faire là? lui demanda pour la troisième fois le
malade, qui ne pouvait arrêter la Cibot une fois qu’elle était lancée
en paroles.
--Pour lors, quand je lui ai eu dit son fait, mademoiselle Héloïse qu’a
vu ce que j’étais, a mis les pouces, et nous avons été les meilleures
amies du monde.--Vous me demandez maintenant ce que j’allais faire là?
dit-elle en répétant la question de Pons.
Certains bavards, et ceux-là sont des bavards de génie, ramassent ainsi
les interpellations, les objections et les observations en manière de
provision, pour alimenter leurs discours; comme si la source en pouvait
jamais tarir.
--Mais j’y suis allée pour tirer votre monsieur Gaudissard d’embarras,
il a besoin d’une musique pour un ballet, et vous n’êtes guère en état,
mon chéri, de gribouiller du papier et de remplir votre devoir... J’ai
donc entendu, comme ça, qu’on appellerait un monsieur Garangeot pour
arranger les _Mohicans_ en musique...
--Garangeot! s’écria Pons en fureur. Garangeot, un homme sans aucun
talent, je n’ai pas voulu de lui pour premier violon! C’est un homme de
beaucoup d’esprit, qui fait très-bien des feuilletons sur la musique;
mais pour composer un air, je l’en défie!... Et où diable avez-vous
pris l’idée d’aller au théâtre?
--Mais est-il _ostiné_, ce démon-là!... Voyons, mon chat, ne nous
emportons pas comme une soupe au lait... Pouvez-vous écrire de la
musique dans l’état où vous êtes? Mais vous ne vous êtes donc pas
regardé au miroir? Voulez-vous un miroir? Vous n’avez plus que la
peau sur les os... vous êtes faible comme un moineau... et vous vous
croyez capable de faire vos notes... mais vous ne feriez pas seulement
les miennes... Ça me fait penser que je dois monter chez celle du
troisième, qui nous doit dix-sept francs... et c’est bon à ramasser,
dix-sept francs; car, l’apothicaire payé, il ne nous reste pas vingt
francs... Fallait donc dire à cet homme, qui a l’air d’être un bon
homme, à monsieur Gaudissard... J’aime ce nom-là... c’est un vrai
Roger-Bontemps qui m’irait bien... il n’aura jamais mal au foie,
celui-là!... Donc, fallait lui dire où vous en étiez... dame! vous
n’êtes pas bien, et il vous a momentanément remplacé...
--Remplacé! s’écria Pons d’une voix formidable en se dressant sur son
séant.
En général les malades, surtout ceux qui sont dans l’envergure de
la faux de la Mort, s’accrochent à leurs places avec la fureur que
déploient les débutants pour les obtenir. Aussi son remplacement
parut-il être au pauvre moribond une première mort.
--Mais le docteur me dit, reprit-il, que je vais parfaitement bien!
que je reprendrai bientôt ma vie ordinaire. Vous m’avez tué, ruiné,
assassiné!...
--Ta, ta, ta, ta! s’écria la Cibot, vous voilà parti, allez, je suis
votre bourreau, vous dites ces douceurs-là, toujours, parbleu, à
monsieur Schmucke, quand j’ai le dos tourné. J’entends bien ce que vous
dites, allez!... vous êtes un monstre d’ingratitude.
--Mais vous ne savez pas que si je tarde seulement quinze jours à
ma convalescence, on me dira, quand je reviendrai, que je suis une
perruque, un vieux, que mon temps est fini, que je suis Empire, rococo!
s’écria ce malade qui voulait vivre. Garangeot se sera fait des amis,
dans le théâtre, depuis le contrôle jusqu’au cintre! Il aura baissé le
diapason pour une actrice qui n’a pas de voix, il aura léché les bottes
de monsieur Gaudissard; il aura, par ses amis, publié les louanges de
tout le monde dans les feuilletons; et, alors, dans une boutique comme
celle-là, madame Cibot, on sait trouver des poux à la tête d’un chauve!
Quel démon vous a poussée là?...
--Mais parbleu, monsieur Schmucke a discuté la chose avec moi pendant
huit jours. Que voulez-vous? Vous ne voyez rien que vous! vous êtes un
égoïste à tuer les gens pour vous guérir!... Mais ce pauvre monsieur
Schmucke est depuis un mois sur les dents, il marche sur ses boulets,
il ne peut plus aller nulle part, ni donner des leçons, ni faire de
service au théâtre, car vous ne voyez donc rien? il vous garde la
nuit, et je vous garde le jour. Aujor d’aujourd’hui, si je passais
les nuits comme j’ai tâché de le faire d’abord, en croyant que vous
n’auriez rien, il me faudrait dormir pendant la journée! Et qué qui
veillerait au ménage et au grain!... Et que voulez-vous, la maladie est
la maladie!... et voilà!...
--Il est impossible que ce soit Schmucke qui ait eu cette pensée-là...
--Ne voulez-vous pas à cette heure que ce soit moi qui l’aie prise sous
mon bonnet! Et croyez-vous que nous sommes de fer? Mais si monsieur
Schmucke avait continué son métier, d’aller donner sept ou huit
leçons et de passer la soirée de six heures et demie à onze heures et
demie au théâtre à diriger l’orchestre, il serait mort dans dix jours
d’ici... Voulez-vous la mort de ce digne homme, qui donnerait son sang
pour vous? Par les auteurs de mes jours, on n’a jamais vu de malade
comme vous... Qu’avez-vous fait de votre raison, l’avez-vous mise au
Mont-de-Piété? Tout s’extermine ici pour vous, l’on fait tout pour le
mieux, et vous n’êtes pas content... Vous voulez donc nous rendre fous
à lier... moi d’abord je suis fourbue, en attendant le reste!
La Cibot pouvait parler à son aise, la colère empêchait Pons de
dire un mot, il se roulait dans son lit, articulait péniblement des
interjections, il se mourait. Comme toujours, arrivée à cette période,
la querelle tournait subitement au tendre. La garde se précipita sur le
malade, le prit par la tête, le força de se coucher, ramena sur lui la
couverture.
--Peut-on se mettre dans des états pareils! Après ça, mon chat, c’est
votre maladie! C’est ce que dit le bon monsieur Poulain. Voyons,
calmez-vous. Soyez gentil, mon bon petit fiston. Vous êtes l’idole de
tout ce qui vous approche, que le docteur lui-même vient vous voir
jusqu’à deux fois par jour! Qué qu’il dirait s’il vous trouvait agité
comme cela? Vous me mettez hors des gonds! ce n’est pas bien à vous...
Quand on a mam’ Cibot pour garde, on lui doit des égards... Vous criez,
vous parlez!... ça vous est défendu! vous le savez. Parler, ça vous
irrite... Et pourquoi vous emporter? C’est vous qui avez tous les
torts... vous m’asticotez toujours! Voyons, raisonnons! Si monsieur
Schmucke et moi, qui vous aime comme mes petits boyaux, nous avons cru
bien faire! Eh bien! mon chérubin, c’est bien, allez.
--Schmucke n’a pas pu vous dire d’aller au théâtre sans me consulter...
--Faut-il l’éveiller, ce pauvre cher homme qui dort comme un
bienheureux, et l’appeler en témoignage!
--Non! non! s’écria Pons. Si mon bon et tendre Schmucke a pris cette
résolution, je suis peut-être plus mal que je ne le crois, dit Pons en
jetant un regard plein d’une horrible mélancolie sur les objets d’art
qui décoraient sa chambre. Il faudra dire adieu à mes chers tableaux,
à toutes ces choses dont je m’étais fait des amis. Et mon divin
Schmucke!--oh! serait-ce vrai?
La Cibot, cette atroce comédienne, se mit son mouchoir sur les yeux.
Cette muette réponse fit tomber le malade dans une sombre rêverie.
Abattu par ces deux coups portés dans des endroits si sensibles, la vie
sociale et la santé, la perte de son état et la perspective de la mort,
il s’affaissa tant, qu’il n’eut plus la force de se mettre en colère.
Et il resta morne comme un poitrinaire après son agonie.
--Voyez-vous, dans l’intérêt de monsieur Schmucke, dit la Cibot en
voyant sa victime tout à fait matée, vous feriez bien d’envoyer
chercher le notaire du quartier, monsieur Trognon, un bien brave homme.
--Vous me parlez toujours de ce Trognon... dit le malade.
--Ah! ça m’est bien égal, lui ou un autre, pour ce que vous me donnerez!
Et elle hocha la tête en signe de mépris des richesses. Le silence se
rétablit.
En ce moment, Schmucke, qui dormait depuis plus de six heures, réveillé
par la faim, se leva, vint dans la chambre de Pons, et le contempla
pendant quelques instants sans mot dire, car madame Cibot s’était mis
un doigt sur les lèvres en faisant:--Chut!
Puis elle se leva, s’approcha de l’Allemand pour lui parler à
l’oreille, et lui dit:--Dieu merci! le voilà qui va s’endormir, il est
méchant comme un âne rouge!... Que voulez-vous! il se défend contre la
maladie...
--Non, je suis, au contraire, très-patient, répondit la victime d’un
ton dolent qui accusait un effroyable abattement; mais, mon cher
Schmucke, elle est allée au théâtre me faire renvoyer...
Il fit une pause, il n’eut pas la force d’achever. La Cibot profita de
cet intervalle pour peindre par un signe à Schmucke l’état d’une tête
où la raison déménage, et dit:
--Ne le contrariez pas, il mourrait...
--Et, reprit Pons en regardant l’honnête Schmucke, elle prétend que
c’est toi qui l’as envoyée...
--_Ui_, répondit Schmucke héroïquement, _il le vallait. Dais-doi!...
laisse-nus de saufer!... C’esde tes bêdises que te d’ébuiser à
drafailler quand du as ein drèssor... Rédablis-doi, nus fentons quelque
pric-à-prac ed nus vinirons nos churs dranquillement dans ein goin,
afec cede ponne montam Zibod_...
--Elle t’a perverti! répondit douloureusement Pons.