--Et d’un médecin, dit Gaudissard. Il aurait dû prendre le docteur

Lebrun, notre médecin, ça n’aurait rien coûté...

--Monsieur en a un qu’est un Dieu... mais que peut faire un médecin,

malgré son talent, contre tant de causes?...

--J’avais bien besoin de ces deux braves Casse-noisettes pour la

musique de ma nouvelle féerie...

--Est-ce quelque chose que je puisse faire pour eux?... dit la Cibot

d’un air digne de Jocrisse.

Gaudissard éclata de rire.

--Monsieur, je suis leur femme de confiance, et il y a bien des choses

que ces messieurs...

Aux éclats de rire de Gaudissard, une femme s’écria:--Si tu ris, on

peut entrer, mon vieux.

Et le premier sujet de la danse fit irruption dans le cabinet en se

jetant sur le seul canapé qui s’y trouvât. C’était Héloïse Brisetout,

enveloppée d’une magnifique écharpe dite _algérienne_.

--Qu’est-ce qui te fait rire?... Est-ce madame? Pour quel emploi

vient-elle?... dit la danseuse en jetant un de ces regards d’artiste à

artiste qui devrait faire le sujet d’un tableau.

Héloïse, fille excessivement littéraire, en renom dans la Bohême, liée

avec de grands artistes, élégante, fine, gracieuse, avait plus d’esprit

que n’en ont ordinairement les premiers sujets de la danse; en faisant

sa question, elle respira dans une cassolette des parfums pénétrants.

--Madame, toutes les femmes se valent quand elles sont belles, et si je

ne renifle pas la peste en flacon, et si je ne me mets pas de brique

pilée sur les joues...

--Avec ce que la nature vous en a mis déjà, ça ferait un fier

pléonasme, mon enfant! dit Héloïse en jetant une œillade à son

directeur.

--Je suis une honnête femme...

--Tant pis pour vous, dit Héloïse. N’est fichtre pas entretenue qui

veut! et je le suis, madame, et crânement bien!

--Comment, tant pis! Vous avez beau avoir des _Algériens_ sur le

corps et faire votre tête, dit la Cibot, vous n’aurez jamais tant de

déclarations que j’en ai reçu, _médème_! Et vous ne vaudrez jamais la

belle écaillère du Cadran-Bleu...

La danseuse se leva subitement, se mit au port d’arme, et porta le

revers de sa main droite à son front, comme un soldat qui salue son

général.

--Quoi! dit Gaudissard, vous seriez cette belle écaillère dont me

parlait mon père?

--Madame ne connaît alors ni la cachucha, ni la polka? Madame a

cinquante ans passés! dit Héloïse.

La danseuse se posa dramatiquement et déclama ce vers:

Soyons amis, Cinna!...

--Allons, Héloïse, madame n’est pas de force, laisse-la tranquille.

--Madame serait la nouvelle Héloïse?... dit la portière avec une fausse

ingénuité pleine de raillerie.

--Pas mal, la vieille! s’écria Gaudissard.

--C’est archidit, reprit la danseuse, le calembour a des moustaches

grises, trouvez-en un autre, la vieille... ou prenez une cigarette.

--Pardonnez-moi, madame, dit la Cibot, je suis trop triste pour

continuer à vous répondre, j’ai mes deux messieurs bien malades... et

j’ai engagé pour les nourrir et leur éviter des chagrins jusqu’aux

habits de mon mari, ce matin, qu’en voilà la reconnaissance.....

--Oh! ici la chose tourne au drame! s’écria la belle Héloïse. De quoi

s’agit-il?

--Madame, reprit la Cibot, tombe ici comme...

--Comme un premier sujet, dit Héloïse. Je vous souffle, allez! _médème_.

--Allons, je suis pressé, dit Gaudissard. Assez de farces comme

ça! Héloïse, madame est la femme de confiance de notre pauvre chef

d’orchestre qui se meurt; elle vient me dire de ne plus compter sur

lui; je suis dans l’embarras.

--Ah! le pauvre homme, mais il faut donner une représentation à son

bénéfice.

--Ça le ruinerait! dit Gaudissard, il pourrait le lendemain devoir cinq

cents francs aux hospices qui ne reconnaissent pas d’autres malheureux

à Paris que les leurs. Non, tenez, ma bonne femme, puisque vous courez

pour le prix Montyon... Gaudissard sonna, le garçon de théâtre se

présenta soudain.--Dites au caissier de m’envoyer un billet de mille

francs. Asseyez-vous, madame.

--Ah! pauvre femme, voilà qu’elle pleure!... s’écria la danseuse. C’est

bête... Allons, ma mère, nous irons le voir, consolez-vous.--Dis-donc,

toi, Chinois, dit-elle au directeur en l’attirant dans un coin, tu veux

me faire jouer le premier rôle du ballet d’Ariane. Tu te maries, et tu

sais comme je puis te rendre malheureux!...

--Héloïse, j’ai le cœur doublé de cuivre, comme une frégate.

--Je montrerai des enfants de toi! j’en emprunterai.

--J’ai déclaré notre attachement...

--Sois bon enfant, donne la place de Pons à Garangeot, ce pauvre garçon

a du talent, il n’a pas le sou, je te promets la paix.

--Mais attends que Pons soit mort... le bonhomme peut d’ailleurs en

revenir.

--Oh! pour ça, non, monsieur... dit la Cibot. Depuis la dernière

nuit, qu’il n’était plus dans son bon sens, il a le délire. C’est

malheureusement bientôt fini.

--D’ailleurs, fais faire l’intérim par Garangeot! dit Héloïse, il a

toute la Presse pour lui...

En ce moment le caissier entra, tenant à la main deux billets de cinq

cents francs.

--Donnez-les à madame, dit Gaudissard. Adieu, ma brave femme, soignez

bien ce cher homme, et dites-lui que j’irai le voir, demain ou après...

dès que je le pourrai.

--Un homme à la mer, dit Héloïse.

--Ah! monsieur, des cœurs comme le vôtre ne se trouvent qu’au théâtre.

Que Dieu vous bénisse!

--A quel compte porter cela? demanda le caissier.

--Je vais vous signer le bon, vous le porterez au compte des

gratifications.

Avant de sortir, la Cibot fit une belle révérence à la danseuse et put

entendre une question que fit Gaudissard à son ancienne maîtresse.

--Garangeot est-il capable de me trousser la musique de notre ballet

des MOHICANS en douze jours? S’il me tire d’affaire, il aura la

succession de Pons!

La portière, mieux récompensée pour avoir causé tant de mal que si elle

avait fait une bonne action, supprima toutes les recettes des deux

amis, et les priva de leurs moyens d’existence, dans le cas où Pons

recouvrerait la santé. Cette perfide manœuvre devait amener en quelques

jours le résultat désiré par la Cibot, l’aliénation des tableaux

convoités par Élie Magus. Pour réaliser cette première spoliation, la

Cibot devait endormir le terrible collaborateur qu’elle s’était donné,

l’avocat Fraisier, et obtenir une entière discrétion d’Élie Magus et de

Rémonencq.

Quant à l’Auvergnat, il était arrivé par degrés à l’une de ces passions

comme les conçoivent les gens sans instruction, qui viennent du fond

d’une province à Paris, avec les idées fixes qu’inspire l’isolement

dans les campagnes, avec les ignorances des natures primitives et les

brutalités de leurs désirs qui se convertissent en idées fixes. La

beauté virile de madame Cibot, sa vivacité, son esprit de la Halle

avaient été l’objet des remarques du brocanteur qui voulait faire

d’elle sa concubine en l’enlevant à Cibot, espèce de bigamie beaucoup

plus commune qu’on ne le pense, à Paris, dans les classes inférieures.

Mais l’avarice fut un nœud coulant qui étreignit de jour en jour

davantage le cœur et finit par étouffer la raison. Aussi Rémonencq,

en évaluant à quarante mille francs les remises d’Élie Magus et les

siennes, passa-t-il du délit au crime en souhaitant avoir la Cibot

pour femme légitime. Cet amour, purement spéculatif, l’amena, dans

les longues rêveries du fumeur, appuyé sur le pas de sa porte, à

souhaiter la mort du petit tailleur. Il voyait ainsi ses capitaux

presque triplés, il pensait quelle excellente commerçante serait la

Cibot et quelle belle figure elle ferait dans un magnifique magasin

sur le boulevard. Cette double convoitise grisait Rémonencq. Il louait

une boutique au boulevard de la Madeleine, il l’emplissait des plus

belles curiosités de la collection de défunt Pons. Après s’être couché

dans des draps d’or et avoir vu des millions dans les spirales bleues

de sa pipe, il se réveillait face à face avec le petit tailleur, qui

balayait la cour, la porte et la rue au moment où l’Auvergnat ouvrait

la devanture de sa boutique et disposait son étalage; car depuis la

maladie de Pons, Cibot remplaçait sa femme dans les fonctions qu’elle

s’était attribuées. L’Auvergnat considérait donc ce petit tailleur

olivâtre, cuivré, rabougri, comme le seul obstacle qui s’opposait à son

bonheur, et il se demandait comment s’en débarrasser. Cette passion

croissante rendait la Cibot très-fière, car elle atteignait à l’âge où

les femmes commencent à comprendre qu’elles peuvent vieillir.

Un matin donc, la Cibot, à son lever, examina Rémonencq d’un air rêveur

au moment où il arrangeait les bagatelles de son étalage, et voulut

savoir jusqu’où pourrait aller son amour.

--Eh bien! vint lui dire l’Auvergnat, les choses vont-elles comme vous

le voulez?

--C’est vous qui m’inquiétez, lui répondit la Cibot. Vous me

compromettez, ajouta-t-elle, les voisins finiront par apercevoir vos

yeux en manches de veste.

Elle quitta la porte et s’enfonça dans les profondeurs de la boutique

de l’Auvergnat.

--En voilà une idée! dit Rémonencq.

--Venez que je vous parle, dit la Cibot. Les héritiers de monsieur Pons

vont se remuer, et ils sont capables de nous faire bien de la peine.

Dieu sait ce qui nous arriverait s’ils envoyaient des gens d’affaires

qui fourreraient leur nez partout, comme des chiens de chasse. Je ne

peux décider monsieur Schmucke à vendre quelques tableaux, que si

vous m’aimez assez pour en garder le secret... oh! mais un secret!

que la tête sur le billot vous ne diriez rien... ni d’où viennent les

tableaux, ni qui les a vendus. Vous comprenez, monsieur Pons, une fois

mort et enterré, qu’on trouve cinquante-trois tableaux au lieu de

soixante-sept, personne n’en saura le compte! D’ailleurs, si monsieur

Pons en a vendu de son vivant, on n’a rien à dire.

--Oui, reprit Rémonencq, pour moi ça m’est égal, mais monsieur Élie

Magus voudra des quittances bien en règle.

--Vous aurez aussi votre quittance, pardine! Croyez-vous que ce sera

moi qui vous écrirai cela!... Ce sera monsieur Schmucke! mais vous

direz à votre Juif, reprit la portière, qu’il soit aussi discret que

vous.

--Nous serons muets comme des poissons. C’est dans notre état. Moi

je sais lire, mais je ne sais pas écrire, voilà pourquoi j’ai besoin

d’une femme instruite et capable comme vous!... Moi qui n’ai jamais

pensé qu’à gagner du pain pour mes vieux jours, je voudrais des petits

Rémonencq... Laissez-moi là votre Cibot.

--Mais voilà votre Juif, dit la portière, nous pouvons arranger les

affaires.

--Eh bien! ma chère dame, dit Élie Magus qui venait tous les trois

jours de très-grand matin savoir quand il pourrait acheter ses

tableaux. Où en sommes-nous?

--N’avez-vous personne qui vous ait parlé de monsieur Pons et de ses

_biblots_? lui demanda la Cibot.

--J’ai reçu, répondit Élie Magus, une lettre d’un avocat; mais comme

c’est un drôle qui me paraît être un petit coureur d’affaires, et que

je me défie de ces gens-là, je n’ai rien répondu. Au bout de trois

jours, il est venu me voir, et il a laissé une carte, j’ai dit à mon

concierge que je serais toujours absent quand il viendrait...

--Vous êtes un amour de Juif, dit la Cibot à qui la prudence d’Élie

Magus était peu connue. Eh bien! mes fistons, d’ici à quelques jours,

j’amènerai monsieur Schmucke à vous vendre sept à huit tableaux, dix

au plus; mais à deux conditions: la première, un secret absolu. Ce

sera monsieur Schmucke qui vous aura fait venir, pas vrai, monsieur?

ce sera monsieur Rémonencq qui vous aura proposé à monsieur Schmucke

pour acquéreur. Enfin, quoi qu’il en soit, je n’y serai pour rien. Vous

donnez quarante-six mille francs des quatre tableaux?

--Soit, répondit le Juif en soupirant.

--Très-bien, reprit la portière. La deuxième condition est que vous

m’en remettrez quarante-trois mille, et que vous ne les achèterez que

trois mille à monsieur Schmucke; Rémonencq en achètera quatre pour

deux mille francs, et me remettra le surplus... Mais aussi, voyez-vous,

mon cher monsieur Magus, après cela, je vous fais faire, à vous et à

Rémonencq, une fameuse affaire, à condition de partager les bénéfices

entre nous trois. Je vous mènerai chez cet avocat, ou cet avocat

viendra sans doute ici. Vous estimerez tout ce qu’il y a chez monsieur

Pons au prix que vous pouvez en donner, afin que ce monsieur Fraisier

ait une certitude de la valeur de la succession. Seulement il ne faut

pas qu’il vienne avant notre vente, entendez-vous?...

--C’est compris, dit le Juif; mais il faut du temps pour voir les

choses et en dire le prix.

--Vous aurez une demi-journée. Allez, ça me regarde... Causez de cela,

mes enfants, entre vous; pour lors, après-demain, l’affaire se fera. Je

vais chez ce Fraisier lui parler, car il sait tout ce qui se passe ici

par le docteur Poulain, et c’est une fameuse scie que de le faire tenir

tranquille, ce coco-là.

A moitié chemin, de la rue de Normandie à la rue de la Perle, la Cibot

trouva Fraisier qui venait chez elle, tant il était impatient d’avoir,

selon son expression, les éléments de l’affaire.

--Tiens! j’allais chez vous, dit-elle.

Fraisier se plaignit de n’avoir pas été reçu par Élie Magus; mais la

portière éteignit l’éclair de défiance qui pointait dans les yeux de

l’homme de loi, en lui disant que Magus revenait de voyage, et qu’au

plus tard le surlendemain elle lui procurerait une entrevue avec lui

dans l’appartement de Pons, pour fixer la valeur de la collection.

--Agissez franchement avec moi, lui répondit Fraisier. Il est plus que

probable que je serai chargé des intérêts des héritiers de monsieur

Pons. Dans cette position, je serai bien plus à même de vous servir.

Ce fut dit si sèchement, que la Cibot trembla. Cet homme d’affaires

famélique devait manœuvrer de son côté, comme elle manœuvrait du

sien; elle résolut donc de hâter la vente des tableaux. La Cibot ne

se trompait pas dans ses conjectures. L’avocat et le médecin avaient

fait la dépense d’un habillement tout neuf pour Fraisier, afin qu’il

pût se présenter, mis décemment, chez madame la présidente Camusot de

Marville. Le temps voulu pour la confection des habits était la seule

cause du retard apporté à cette entrevue de laquelle dépendait le sort

des deux amis. Après sa visite à madame Cibot, Fraisier se proposait

d’aller essayer son habit, son gilet et son pantalon. Il trouva ses

habillements prêts et finis. Il revint chez lui, mit une perruque

neuve, et partit en cabriolet de remise sur les dix heures du matin

pour la rue de Hanovre, où il espérait pouvoir obtenir une audience

de la présidente. Fraisier, en cravate blanche, en gants jaunes, en

perruque neuve, parfumé d’eau de Portugal, ressemblait à ces poisons

mis dans du cristal et bouchés d’une peau blanche dont l’étiquette,

et tout jusqu’au fil, est coquet, mais qui n’en paraissent que plus

dangereux. Son air tranchant, sa figure bourgeonnée, sa maladie

cutanée, ses yeux verts, sa saveur de méchanceté, frappaient comme des

nuages sur un ciel bleu. Dans son cabinet, tel qu’il s’était montré aux

yeux de la Cibot, c’était le vulgaire couteau avec lequel un assassin a

commis un crime; mais à la porte de la présidente, c’était le poignard

élégant qu’une jeune femme met dans son petit-dunkerque.

Un grand changement avait eu lieu rue de Hanovre. Le vicomte et la

vicomtesse Popinot, l’ancien ministre et sa femme n’avaient pas

voulu que le président et la présidente allassent se mettre à loyer,

et quittassent la maison qu’ils donnaient en dot à leur fille. Le

président et sa femme s’installèrent donc au second étage, devenu libre

par la retraite de la vieille dame qui voulait aller finir ses jours à

la campagne. Madame Camusot, qui garda Madeleine Vivet, sa cuisinière

et son domestique, en était revenue à la gêne de son point de départ,

gêne adoucie par un appartement de quatre mille francs sans loyer,

et par un traitement de dix mille francs. Cette _aurea mediocritas_

satisfaisait déjà peu madame de Marville, qui voulait une fortune

en harmonie avec son ambition; mais la cession de tous les biens à

leur fille entraînait la suppression du cens d’éligibilité pour le

président. Or, Amélie voulait faire un député de son mari, car elle

ne renonçait pas à ses plans facilement, et elle ne désespérait point

d’obtenir l’élection du président dans l’arrondissement où Marville

est situé. Depuis deux mois elle tourmentait donc monsieur le baron

Camusot, car le nouveau pair de France avait obtenu la dignité de

baron, pour arracher de lui cent mille francs en avance d’hoirie, afin,

disait-elle, d’acheter un petit domaine enclavé dans celui de Marville,

et rapportant environ deux mille francs nets d’impôts. Elle et son mari

seraient là, chez eux, et auprès de leurs enfants; la terre de Marville

en serait arrondie et augmentée d’autant. La présidente faisait valoir

aux yeux de son beau-père le dépouillement auquel elle avait été

contrainte pour marier sa fille avec le vicomte Popinot, et demandait

au vieillard s’il pouvait fermer à son fils aîné le chemin aux honneurs

suprêmes de la magistrature, qui ne seraient plus accordés qu’à une

forte position parlementaire, et son mari saurait la prendre et se

faire craindre des ministres.--Ces gens-là n’accordent rien qu’à ceux

qui leur tordent la cravate au cou jusqu’à ce qu’ils tirent la langue,

dit-elle. Ils sont ingrats!... Que ne doivent-ils pas à Camusot!

Camusot, en poussant aux ordonnances de juillet, a causé l’élévation de

la maison d’Orléans!...

Le vieillard se disait entraîné dans les chemins de fer au delà de ses

moyens, et il remettait cette libéralité, de laquelle il reconnaissait

d’ailleurs la nécessité, lors d’une hausse prévue sur les actions.

Cette quasi-promesse, arrachée quelques jours auparavant, avait

plongé la présidente dans la désolation. Il était douteux que

l’ex-propriétaire de Marville pût être en mesure lors de la réélection

de la chambre, car il lui fallait la possession annale.

Fraisier parvint sans peine jusqu’à Madeleine Vivet. Ces deux natures

de vipère se reconnurent pour être sorties du même œuf.

--Mademoiselle, dit doucereusement Fraisier, je désirerais obtenir un

moment d’audience de madame la présidente pour une affaire qui lui est

personnelle et qui concerne sa fortune; il s’agit, dites-le-lui bien,

d’une succession... Je n’ai pas l’honneur d’être connu de madame la

présidente, ainsi mon nom ne signifierait rien pour elle... Je n’ai pas

l’habitude de quitter mon cabinet, mais je sais quels égards sont dus

à la femme d’un président, et j’ai pris la peine de venir moi-même,

d’autant plus que l’affaire ne souffre pas le plus léger retard.

La question posée dans ces termes-là, répétée et amplifiée par la femme

de chambre, amena naturellement une réponse favorable. Ce moment était

décisif pour les deux ambitions contenues en Fraisier. Aussi, malgré

son intrépidité de petit avoué de province, cassant, âpre et incisif,

il éprouva ce qu’éprouvent les capitaines au début d’une bataille d’où

dépend le succès de la campagne. En passant dans le petit salon où

l’attendait Amélie, il eut ce qu’aucun sudorifique, quelque puissant

qu’il fût, n’avait pu produire encore sur cette peau réfractaire et

bouchée par d’affreuses maladies, il se sentit une légère sueur dans

le dos et au front.--Si ma fortune ne se fait pas, se dit-il, je suis

sauvé, car Poulain m’a promis la santé le jour où la transpiration se

rétablirait.--Madame..., dit-il, en voyant la présidente qui vint en

négligé. Et Fraisier s’arrêta pour saluer, avec cette condescendance

qui, chez les officiers ministériels, est la reconnaissance de la

qualité supérieure de ceux à qui ils s’adressent.

--Asseyez-vous, monsieur, fit la présidente en reconnaissant aussitôt

un homme du monde judiciaire.

--Madame la présidente, si j’ai pris la liberté de m’adresser à vous

pour une affaire d’intérêt qui concerne monsieur le président, c’est

que j’ai la certitude que monsieur de Marville, dans la haute position

qu’il occupe, laisserait peut-être les choses dans leur état naturel,

et qu’il perdrait sept à huit cent mille francs que les dames, qui

s’entendent, selon moi, beaucoup mieux aux affaires privées que les

meilleurs magistrats, ne dédaignent point...

--Vous avez parlé d’une succession... dit la présidente en interrompant.

Amélie, éblouie par la somme et voulant cacher son étonnement, son

bonheur, imitait les lecteurs impatients qui courent au dénoûment du

roman.

--Oui, madame, d’une succession perdue pour vous, oh! bien entièrement

perdue, mais que je puis, que je saurai vous faire avoir...

--Parlez, monsieur! dit froidement madame de Marville qui toisa

Fraisier et l’examina d’un œil sagace.

--Madame, je connais vos éminentes capacités, je suis de Mantes.

Monsieur Lebœuf, le président du tribunal, l’ami de monsieur de

Marville, pourra lui donner des renseignements sur moi...

La présidente fit un haut-le-corps si cruellement significatif, que

Fraisier fut forcé d’ouvrir et de fermer rapidement une parenthèse dans

son discours.

--Une femme aussi distinguée que vous va comprendre sur-le-champ

pourquoi je lui parle d’abord de moi. C’est le chemin le plus court

pour arriver à la succession.

La présidente répondit sans parler, à cette fine observation, par un

geste.

--Madame, reprit Fraisier autorisé par le geste à raconter son

histoire, j’étais avoué à Mantes, ma charge devait être toute ma

fortune, car j’ai traité de l’étude de monsieur Levroux que vous avez

sans doute connu...

La présidente inclina la tête.

--Avec des fonds qui m’étaient prêtés, et une dizaine de mille francs

à moi, je sortais de chez Desroches, l’un des plus capables avoués de

Paris, et j’y étais premier clerc depuis six ans. J’ai eu le malheur de

déplaire au procureur du roi de Mantes, monsieur...

--Olivier Vinet.

--Le fils du procureur général, oui, madame. Il courtisait une petite

dame...

--Lui!

--Madame Vatinelle...

--Ah! madame Vatinelle... elle était bien jolie et bien... de mon

temps...

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 52 / 62 段