--Écoutez-moi bien, ma chère enfant, reprit Fraisier en réprimant un

mouvement de satisfaction que lui causa l’effroi de sa cliente.

--J’aimerais mieux tout laisser là... dit en murmurant la Cibot.

Et elle voulut se lever.

--Restez, car vous devez connaître votre danger, je vous dois mes

lumières, dit impérieusement Fraisier. Vous êtes renvoyée par monsieur

Pillerault, ça ne fait pas de doute, n’est-ce pas? Vous devenez la

domestique de ces deux messieurs, très-bien! C’est une déclaration de

guerre entre la présidente et vous. Vous voulez tout faire, vous, pour

vous emparer de cette succession, en tirer pied ou aile...

La Cibot fit un geste.

--Je ne vous blâme pas, ce n’est pas mon rôle, dit Fraisier en

répondant au geste de sa cliente. C’est une bataille que cette

entreprise, et vous irez plus loin que vous ne pensez! On se grise de

son idée, on tape dur...

Autre geste de dénégation de la part de madame Cibot, qui se rengorgea.

--Allons, allons, ma petite mère, reprit Fraisier avec une horrible

familiarité, vous iriez bien loin...

--Ah çà! me prenez-vous pour une voleuse?

--Allons, maman, vous avez un reçu de monsieur Schmucke qui vous a peu

coûté... Ah! vous êtes ici à confesse, ma belle dame... Ne trompez pas

votre confesseur, surtout quand ce confesseur a le pouvoir de lire dans

votre cœur...

La Cibot fut effrayée de la perspicacité de cet homme et comprit la

raison de la profonde attention avec laquelle il l’avait écoutée.

--Eh bien! reprit Fraisier, vous pouvez bien admettre que la

présidente ne se laissera pas dépasser par vous dans cette course à la

succession... On vous observera, l’on vous espionnera... Vous obtenez

d’être mise sur le testament de monsieur Pons... C’est parfait. Un beau

jour, la justice arrive, on saisit une tisane, on y trouve de l’arsenic

au fond, vous et votre mari vous êtes arrêtés, jugés, condamnés, comme

ayant voulu tuer le sieur Pons, afin de toucher votre legs... J’ai

défendu à Versailles une pauvre femme, aussi vraiment innocente que

vous le seriez en pareil cas; les choses étaient comme je vous le dis,

et tout ce que j’ai pu faire alors, ç’a été de lui sauver la vie. La

malheureuse a eu vingt ans de travaux forcés et les fait à Saint-Lazare.

L’effroi de madame Cibot fut au comble. Devenue pâle, elle regardait

ce petit homme sec aux yeux verdâtres comme la pauvre Moresque, réputée

fidèle à sa religion, devait regarder l’inquisiteur au moment où elle

s’entendait condamner au feu.

--Vous dites donc, mon bon monsieur Fraisier, qu’en vous laissant

faire, vous confiant le soin de mes intérêts, j’aurais quelque chose,

sans rien craindre?

--Je vous garantis trente mille francs, dit Fraisier en homme sûr de

son fait.

--Enfin, vous savez combien j’aime le cher docteur Poulain, reprit-elle

de sa voix la plus pateline, c’est lui qui m’a dit de venir vous

trouver, et le digne homme ne m’envoyait pas ici pour m’entendre dire

que je serais guillotinée comme une empoisonneuse...

Elle fondit en larmes, tant cette idée de guillotine l’avait fait

frissonner, ses nerfs étaient en mouvement, la terreur lui serrait

le cœur, elle perdit la tête. Fraisier jouissait de son triomphe. En

apercevant l’hésitation de sa cliente, il se voyait privé de l’affaire,

et il avait voulu dompter la Cibot, l’effrayer, la stupéfier, l’avoir à

lui, pieds et poings liés. La portière, entrée dans ce cabinet, comme

une mouche se jette dans une toile d’araignée, devait y rester, liée,

entortillée, et servir de pâture à l’ambition de ce petit homme de loi.

Fraisier voulait en effet trouver, dans cette affaire, la nourriture de

ses vieux jours, l’aisance, le bonheur, la considération. La veille,

pendant la soirée, tout avait été pesé mûrement, examiné soigneusement,

à la loupe, entre Poulain et lui. Le docteur avait dépeint Schmucke à

son ami Fraisier, et leurs esprits alertes avaient sondé toutes les

hypothèses, examiné les ressources et les dangers. Fraisier, dans un

élan d’enthousiasme, s’était écrié:--Notre fortune à tous deux est

là-dedans! Et il avait promis à Poulain une place de médecin en chef

d’hôpital, à Paris, et il s’était promis à lui-même de devenir juge de

paix de l’arrondissement.

Être juge de paix! c’était pour cet homme plein de capacités, docteur

en droit et sans chaussettes, une chimère si rude à la monture,

qu’il y pensait, comme les avocats-députés pensent à la simarre et

les prêtres italiens à la tiare. C’était une folie! Le juge de paix,

monsieur Vitel, devant qui plaidait Fraisier, était un vieillard de

soixante-neuf ans, assez maladif, qui parlait de prendre sa retraite,

et Fraisier parlait d’être son successeur à Poulain, comme Poulain lui

parlait d’une riche héritière qu’il épousait après lui avoir sauvé la

vie. On ne sait pas quelles convoitises inspirent toutes les places

à la résidence de Paris. Habiter Paris est un désir universel. Qu’un

débit de tabac, de timbre, vienne à vaquer, cent femmes se lèvent

comme un seul homme et font mouvoir tous leurs amis pour l’obtenir. La

vacance probable d’une des vingt-quatre perceptions de Paris cause une

émeute d’ambitions à la chambre des députés! Ces places se donnent en

conseil, la nomination est une affaire d’État. Or, les appointements de

juge de paix, à Paris, sont d’environ six mille francs. Le greffe de

ce tribunal est une charge qui vaut cent mille francs. C’est une des

places les plus enviées de l’ordre judiciaire. Fraisier, juge de paix,

ami d’un médecin en chef d’hôpital, se mariait richement, et mariait le

docteur Poulain; ils se prêtaient la main mutuellement. La nuit avait

passé son rouleau de plomb sur toutes les pensées de l’ancien avoué

de Mantes, et un plan formidable avait germé, plan touffu, fertile en

moissons et en intrigues. La Cibot était la cheville ouvrière de ce

drame. Aussi la révolte de cet instrument devait-elle être comprimée;

elle n’avait pas été prévue, mais l’ancien avoué venait d’abattre à ses

pieds l’audacieuse portière en déployant toutes les forces de sa nature

vénéneuse.

--Ma chère madame Cibot, voyons, rassurez-vous, dit-il en lui prenant

la main.

Cette main, froide comme la peau d’un serpent, produisit une impression

terrible sur la portière, il en résulta comme une réaction physique

qui fit cesser son émotion; elle trouva le crapaud Astaroth de madame

Fontaine moins dangereux à toucher que ce bocal de poisons couvert

d’une perruque rougeâtre et qui parlait comme les portes crient.

--Ne croyez pas que je vous effraie à tort, reprit Fraisier après avoir

noté ce nouveau mouvement de répulsion de la Cibot. Les affaires qui

font la terrible réputation de madame la présidente sont tellement

connues au Palais, que vous pouvez consulter là-dessus qui vous

voudrez. Le grand seigneur qu’on a failli interdire est le marquis

d’Espard. Le marquis d’Esgrignon est celui qu’on a sauvé des galères.

Le jeune homme, riche, beau, plein d’avenir, qui devait épouser une

demoiselle appartenant à l’une des premières familles de France, et

qui s’est pendu dans un cabanon de la Conciergerie, est le célèbre

Lucien de Rubempré, dont l’affaire a soulevé tout Paris dans le temps.

Il s’agissait là d’une succession, de celle d’une femme entretenue,

la fameuse Esther, qui a laissé plusieurs millions, et on accusait ce

jeune homme de l’avoir empoisonnée, car il était l’héritier institué

par le testament. Ce jeune poëte n’était pas à Paris quand cette fille

est morte, il ne se savait pas héritier!... On ne peut pas être plus

innocent que cela. Eh bien! après avoir été interrogé par monsieur

Camusot, ce jeune homme s’est pendu dans son cachot... La Justice,

c’est comme la Médecine, elle a ses victimes. Dans le premier cas,

on meurt pour la société; dans le second, pour la Science, dit-il

en laissant échapper un affreux sourire. Eh bien! vous voyez que je

connais le danger... Je suis déjà ruiné par la Justice, moi, pauvre

petit avoué obscur. Mon expérience me coûte cher, elle est toute à

votre service...

--Ma foi, non, merci... dit la Cibot, je renonce à tout! j’aurai

fait un ingrat... Je ne veux que mon dû! J’ai trente ans de probité,

monsieur. Mon monsieur Pons dit qu’il me recommandera sur son testament

à son ami Schmucke; eh bien! je finirai mes jours en paix chez ce brave

Allemand...

Fraisier dépassait le but, il avait découragé la Cibot, et il fut

obligé d’effacer les tristes impressions qu’elle avait reçues.

--Ne désespérons de rien, dit-il, allez-vous-en chez vous, tout

tranquillement. Allez, nous conduirons l’affaire à bon port.

--Mais que faut-il que je fasse alors, mon bon monsieur Fraisier, pour

avoir des rentes, et?...

--N’avoir aucun remords, dit-il vivement en coupant la parole à la

Cibot. Eh! mais, c’est précisément pour ce résultat que les gens

d’affaires sont inventés. On ne peut rien avoir dans ces cas-là sans

se tenir dans les termes de la loi... Vous ne connaissez pas les lois,

moi je les connais... Avec moi, vous serez du côté de la légalité, vous

posséderez en paix vis-à-vis des hommes, car la conscience, c’est votre

affaire.

--Eh bien! dites, reprit la Cibot, que ces paroles rendirent curieuse

et heureuse.

--Je ne sais pas, je n’ai pas étudié l’affaire dans ses moyens, je ne

me suis occupé que des obstacles. D’abord, il faut, voyez-vous, pousser

au testament, et vous ne ferez pas fausse route; mais avant tout,

sachons en faveur de qui Pons disposera de sa fortune, car si vous

étiez son héritière...

--Non, non, il ne m’aime pas! Ah! si j’avais connu la valeur de ses

_biblots_, et si j’avais su ce qu’il m’a dit de ses amours, je serais

sans inquiétude aujourd’hui...

--Enfin, reprit Fraisier, allez toujours! les moribonds ont de

singulières fantaisies, ma chère madame Cibot, ils trompent bien des

espérances. Qu’il teste, et nous verrons après. Mais, avant tout, il

s’agit d’évaluer les objets dont se compose la succession. Ainsi,

mettez-moi en rapport avec le Juif, avec ce Rémonencq, ils nous seront

très-utiles... Ayez toute confiance en moi, je suis tout à vous. Je

suis l’ami de mon client, à pendre et à dépendre, quand il est le mien.

Ami ou ennemi, tel est mon caractère.

--Eh bien! je serai tout à vous, dit la Cibot, et, quant aux

honoraires, monsieur Poulain...

--Ne parlons pas de cela, dit Fraisier. Songez à maintenir Poulain au

chevet du malade; le docteur est un des cœurs les plus honnêtes, les

plus purs que je connaisse, et il nous faut là, voyez-vous, un homme

sûr... Poulain vaut mieux que moi, je suis devenu méchant.

--Vous en avez l’air, dit la Cibot, mais moi je me fierais à vous...

--Et vous auriez raison! dit-il... Venez me voir à chaque incident, et

allez... Vous êtes une femme d’esprit, tout ira bien.

--Adieu, mon cher monsieur Fraisier, bonne santé... votre servante.

Fraisier reconduisit la cliente jusqu’à la porte, et là, comme elle la

veille avec le docteur, il lui dit son dernier mot.

--Si vous pouviez faire réclamer mes conseils par monsieur Pons, ce

serait un grand pas de fait...

--Je tâcherai, répondit la Cibot.

--Ma grosse mère, reprit Fraisier en faisant rentrer la Cibot jusque

dans son cabinet, je connais beaucoup monsieur Trognon, notaire, c’est

le notaire du quartier. Si monsieur Pons n’a pas de notaire, parlez-lui

de celui-là... faites-lui prendre...

--Compris, répondit la Cibot.

En se retirant, la portière entendit le frôlement d’une robe et le

bruit d’un pas pesant qui voulait se rendre léger. Une fois seule et

dans la rue, la portière, après avoir marché pendant un certain temps,

recouvra sa liberté d’esprit. Quoiqu’elle restât sous l’influence

de cette conférence, et qu’elle eût toujours une grande frayeur

de l’échafaud, de la justice, des juges, elle prit une résolution

très-naturelle et qui l’allait mettre en lutte sourde avec son

terrible conseiller.

--Eh! qu’ai-je besoin, se dit-elle, de me donner des associés? faisons

ma pelote, et après je prendrai tout ce qu’ils m’offriront pour servir

leurs intérêts...

Cette pensée devait hâter, comme on va le voir, la fin du malheureux

musicien.

--Eh bien! mon cher monsieur Schmucke, dit la Cibot en entrant dans

l’appartement, comment va notre cher adoré de malade?

--_Bas pien_, répondit l’Allemand. _Bons hâ paddi_ (battu) _la gambagne

bendant tidde la nouitte_.

--Qué qu’il disait donc?

--_Tes bêtisses! qu’il foulait que c’husse dude sa vordine_ (fortune),

_à la gondission de ne rien vendre... Et il pleurait! Paufre homme! Ça

m’a vait pien ti mâle!_

--Ça passera! mon cher bichon! reprit la portière. Je vous ai fait

attendre votre déjeuner, vu qu’il s’en va de neuf heures, mais ne me

grondez pas... Voyez-vous, j’ai eu bien des affaires... rapport à vous.

V’là que nous n’avons plus rien, et je me suis procuré de l’argent!...

--_Et gomment?_ dit le pianiste.

--Et ma tante?

--_Guèle dande?_

--Le plan!

--_Le bland!_

--Oh! cher homme! est-il simple! Non, vous êtes un saint, n’un amour,

un archevêque d’innocence, un homme à empailler, comme disait cet

ancien acteur. Comment! vous êtes à Paris depuis vingt-neuf ans, vous

avez vu, quoi... la Révolution de Juillet, et vous ne connaissez pas

le _monde-piété_... les commissionnaires où l’on vous prête sur vos

hardes!... j’y ai mis tous nos couverts d’argent, huit à filets. Bah!

Cibot mangera dans du métal d’Alger. C’est très-bien porté, comme on

dit. Et c’est pas la peine de parler de ça à notre Chérubin, ça le

tribouillerait, ça le ferait jaunir, et il est bien assez irrité comme

il est. Sauvons-le avant tout, et nous verrons après. Eh bien! dans le

temps comme dans le temps. A la guerre comme à la guerre, pas vrai!...

--_Ponne phâme! cueir ziblime!_ dit le pauvre musicien en prenant

la main de la Cibot et la mettant sur son cœur, avec une expression

d’attendrissement.

Cet ange leva les yeux au ciel, les montra pleins de larmes.

--Finissez donc, papa Schmucke, vous êtes drôle. V’là-t-il pas quelque

chose de fort! Je suis n’une vieille fille du peuple, j’ai le cœur

sur la main. J’ai de ça, voyez-vous, dit-elle en se frappant le sein,

autant que vous deux, qui êtes des âmes d’or...

--_Baba Schmucke!_ reprit le musicien. _Non t’aller au fond di chagrin,

t’y bleurer tes larmes de sang, et te monder tans le ciel, ça me prise!

che ne sirfifrai pas à Bons_...

--Parbleu, je le crois bien, vous vous tuez... Écoutez, mon bichon.

--_Pichon!_

--Eh bien! mon fiston.

--_Viston?_

--Mon chou, nà! si vous aimez mieux.

--_Ça n’esde bas plis clair_...

--Eh bien! laissez-moi vous soigner et vous diriger, ou si vous

continuez ainsi, voyez-vous, j’aurai deux malades sur les bras... Selon

ma petite entendement, il faut nous partager la besogne ici. Vous ne

pouvez plus aller donner des leçons dans Paris, que ça vous fatigue et

que vous n’êtes plus propre à rien ici, où il va falloir passer les

nuits, puisque monsieur Pons devient de plus en plus malade. Je vais

courir aujourd’hui chez toutes vos pratiques et leur dire que vous

êtes malade, pas vrai... Pour lors, vous passerez les nuits auprès de

notre mouton, et vous dormirez le matin depuis cinq heures jusqu’à

supposé deux heures après midi. Moi, je ferai le service qu’est le plus

fatigant, celui de la journée, puisqu’il faut vous donner à déjeuner,

à dîner, soigner le malade, le lever, le changer, le médiquer... Car,

au métier que je fais, je ne tiendrais pas dix jours. Et voilà déjà

trente jours que nous sommes sur les dents. Et que deviendriez-vous, si

je tombais malade?... Et vous aussi, c’est à faire frémir, voyez comme

vous êtes, pour avoir veillé monsieur cette nuit...

Elle amena Schmucke devant la glace, et Schmucke se trouva fort changé.

--Donc, si vous êtes de mon avis, je vas vous servir darre darre votre

déjeuner. Puis vous garderez encore notre amour jusqu’à deux heures.

Mais vous allez me donner la liste de vos pratiques, et j’aurai

bientôt fait, vous serez libre pour quinze jours. Vous vous coucherez à

mon arrivée, et vous vous reposerez jusqu’à ce soir.

Cette proposition était si sage, que Schmucke y adhéra sur-le-champ.

--_Motus_ avec monsieur Pons; car, vous savez, il se croirait perdu si

nous lui disions comme ça qu’il va suspendre ses fonctions au théâtre

et ses leçons. Le pauvre monsieur s’imaginerait qu’il ne retrouvera

plus ses écolières... des bêtises... Monsieur Poulain dit que nous ne

sauverons notre Benjamin qu’en le laissant dans le plus grand calme.

--_A pien! pien! vaides le técheuner, che fais vaire la lisde et vis

tonner les attresses!... fis avez réson, che zugomprais!_...

Une heure après, la Cibot s’endimancha, partit en milord au grand

étonnement de Rémonencq, et se promit de représenter dignement la femme

de confiance des deux Casse-noisettes dans tous les pensionnats, chez

toutes les personnes où se trouvaient les écolières des deux musiciens.

Il est inutile de rapporter les différents commérages, exécutés

comme les variations d’un thème, auxquels la Cibot se livra chez les

maîtresses de pension et au sein des familles, il suffira de la scène

qui se passa dans le cabinet directorial de L’ILLUSTRE GAUDISSARD, où

la portière pénétra, non sans des difficultés inouïes. Les directeurs

de spectacle, à Paris, sont mieux gardés que les rois et les ministres.

La raison des fortes barrières qu’ils élèvent entre eux et le reste

des mortels, est facile à comprendre: les rois n’ont à se défendre que

contre les ambitions; les directeurs de spectacle ont à redouter les

amours-propres d’artiste et d’auteur.

La Cibot franchit toutes les distances par l’intimité subite qui

s’établit entre elle et le concierge. Les portiers se reconnaissent

entre eux, comme tous les gens de même profession. Chaque état a ses

_Shiboleth_, comme il a son injure et ses stigmates.

--Ah! madame, vous êtes la portière du théâtre, avait dit la Cibot.

Moi, je ne suis qu’une pauvre concierge d’une maison de la rue de

Normandie où loge monsieur Pons, votre chef d’orchestre. Oh! comme je

serais heureuse d’être à votre place, de voir passer les acteurs, les

danseuses, les auteurs! C’est, comme disait cet ancien acteur, le bâton

de maréchal de notre métier.

--Et comment va-t-il, ce brave monsieur Pons? demanda la portière.

--Mais il ne va pas du tout; v’là deux mois qu’il ne sort pas de son

lit, et il quittera la maison les pieds en avant, c’est sûr.

--Ce sera une perte...

--Oui. Je viens de sa part expliquer sa position à votre directeur;

tâchez donc, ma petite, que je lui parle...

--Une dame de la part de monsieur Pons!

Ce fut ainsi que le garçon de théâtre, attaché au service du cabinet,

annonça madame Cibot, que la concierge du théâtre lui recommanda.

Gaudissard venait d’arriver pour une répétition. Le hasard voulut que

personne n’eût à lui parler, que les auteurs de la pièce et les acteurs

fussent en retard; il fut charmé d’avoir des nouvelles de son chef

d’orchestre, il fit un geste napoléonien, et la Cibot entra.

Cet ancien commis-voyageur, à la tête d’un théâtre en faveur,

trompait sa commandite, il la considérait comme une femme légitime.

Aussi avait-il pris un développement financier qui réagissait

sur sa personne. Devenu fort et gros, coloré par la bonne chère

et la prospérité, Gaudissard s’était métamorphosé franchement en

Mondor.--Nous tournons au Beaujon! disait-il en essayant de rire le

premier de lui-même.--Tu n’en es encore qu’à Turcaret, lui répondit

Bixiou qui le remplaçait souvent auprès de la première danseuse

du théâtre, la célèbre Héloïse Brisetout. En effet, l’ex-ILLUSTRE

GAUDISSARD exploitait son théâtre uniquement et brutalement dans son

propre intérêt. Après s’être fait admettre comme collaborateur dans

plusieurs ballets, dans des pièces, des vaudevilles, il en avait

acheté l’autre part, en profitant des nécessités qui poignent les

auteurs. Ces pièces, ces vaudevilles, toujours ajoutés aux drames

à succès, rapportaient à Gaudissard quelques pièces d’or par jour.

Il trafiquait, par procuration, sur les billets, et il s’en était

attribué, comme _feux_ de directeur, un certain nombre qui lui

permettait de dîmer les recettes. Ces trois natures de contributions

directoriales, outre les loges vendues et les présents des actrices

mauvaises qui tenaient à remplir des bouts de rôle, à se montrer en

pages, en reines, grossissaient si bien son tiers dans les bénéfices,

que les commanditaires, à qui les deux autres tiers étaient dévolus,

touchaient à peine le dixième des produits. Néanmoins, ce dixième

produisait encore un intérêt de quinze pour cent des fonds. Aussi,

Gaudissard, appuyé sur ces quinze pour cent de dividende, parlait-il

de son intelligence, de sa probité, de son zèle et du bonheur de

ses commanditaires. Quand le comte Popinot demanda, par un semblant

d’intérêt, à monsieur Matifat, au général Gouraud, gendre de Matifat,

à Crevel, s’ils étaient contents de Gaudissard, Gouraud, devenu pair

de France, répondit:--On nous dit qu’il nous vole, mais il est si

spirituel, si bon enfant, que nous sommes contents...--C’est alors

comme dans le conte de La Fontaine, dit l’ancien ministre en souriant.

Gaudissard faisait valoir ses capitaux dans des affaires en dehors

du théâtre. Il avait bien jugé les Graff, les Schwab et les Brunner,

il s’associa dans les entreprises de chemins de fer que cette maison

lançait. Cachant sa finesse sous la rondeur et l’insouciance du

libertin, du voluptueux, il avait l’air de ne s’occuper que de ses

plaisirs et de sa toilette; mais il pensait à tout, et mettait à profit

l’immense expérience des affaires qu’il avait acquise en voyageant.

Ce parvenu, qui ne se prenait pas au sérieux, habitait un appartement

luxueux, arrangé par les soins de son décorateur, et où il donnait

des soupers et des fêtes aux gens célèbres. Fastueux, aimant à bien

faire les choses, il se donnait pour un homme coulant, et il semblait

d’autant moins dangereux, qu’il avait gardé la _platine_ de son ancien

métier, pour employer son expression, en la doublant de l’argot des

coulisses. Or, comme au théâtre, les artistes disent crûment les

choses, il empruntait assez d’esprit aux coulisses qui ont leur esprit,

pour, en le mêlant à la plaisanterie vive du commis-voyageur, avoir

l’air d’un homme supérieur. En ce moment, il pensait à vendre son

privilége et à _passer_, selon son mot, _à d’autres exercices_. Il

voulait être à la tête d’un chemin de fer, devenir un homme sérieux,

un administrateur, et épouser la fille d’un des plus riches maires

de Paris, mademoiselle Minard. Il espérait être nommé député sur _sa

ligne_ et arriver, par la protection de Popinot, au Conseil d’État.

--A qui ai-je l’honneur de parler? dit Gaudissard en arrêtant sur la

Cibot un regard directorial.

--Je suis, monsieur, la femme de confiance de monsieur Pons.

--Eh bien! comment va-t-il, ce cher garçon?...

--Mal, très-mal, monsieur.

--Diable! diable! j’en suis fâché, je l’irai voir; car c’est un de ces

hommes rares...

--Ah! oui, monsieur, un vrai chérubin..... Je me demande encore comment

cet homme-là se trouvait dans un théâtre...

--Mais, madame, le théâtre est un lieu de correction pour les mœurs...

dit Gaudissard. Pauvre Pons!... ma parole d’honneur, on devrait avoir

de la graine pour entretenir cette espèce-là... c’est un homme modèle,

et du talent... Quand croyez-vous qu’il pourra reprendre son service?

Car le théâtre, malheureusement, ressemble aux diligences qui, vides ou

pleines, partent à l’heure: la toile se lève ici tous les jours à six

heures... et nous aurons beau nous apitoyer, ça ne ferait pas de bonne

musique... Voyons, où en est-il?...

--Hélas! mon bon monsieur, dit la Cibot en tirant son mouchoir et en se

le mettant sur les yeux, c’est bien terrible à dire; mais je crois que

nous aurons le malheur de le perdre, quoique nous le soignions comme la

prunelle de nos yeux... monsieur Schmucke et moi... même que je viens

vous dire que vous ne devez plus compter sur ce digne monsieur Schmucke

qui va passer toutes les nuits... On ne peut pas s’empêcher de faire

comme s’il y avait de l’espoir, et d’essayer d’arracher ce digne et

cher homme à la mort... Le médecin n’a plus d’espoir...

--Et de quoi meurt-il?

--De chagrin, de jaunisse, du foie, et tout cela compliqué de bien des

choses de famille.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 51 / 62 段