pour être expliquée, voudrait des volumes. Écrivez à un avoué en le
qualifiant d’_homme de loi_, vous l’aurez offensé tout autant que vous
offenseriez un négociant en gros de denrées coloniales à qui vous
adresseriez ainsi votre lettre:--Monsieur un tel, épicier. Un assez
grand nombre de gens du monde qui devraient savoir, puisque c’est
là toute leur science, ces délicatesses du savoir-vivre, ignorent
encore que la qualification d’_homme de lettres_ est la plus cruelle
injure qu’on puisse faire à un auteur. Le mot monsieur est le plus
grand exemple de la vie et de la mort des mots. Monsieur veut dire
monseigneur. Ce titre, si considérable autrefois, réservé maintenant
aux rois par la transformation de sieur en sire, se donne à tout
le monde; et néanmoins _messire_, qui n’est pas autre chose que le
double du mot monsieur et son équivalent, soulève des articles dans
les feuilles républicaines, quand, par hasard, il se trouve mis dans
un billet d’enterrement. Magistrats, conseillers, jurisconsultes,
juges, avocats, officiers ministériels, avoués, huissiers, conseils,
hommes d’affaires, agents d’affaires et défenseurs, sont les Variétés
sous lesquelles se classent les gens qui rendent la justice ou qui
la travaillent. Les deux derniers bâtons de cette échelle sont le
_praticien_ et _l’homme de loi_. Le praticien, vulgairement appelé
recors, est l’homme de justice par hasard, il est là pour assister
l’exécution des jugements, c’est, pour les affaires civiles, un
bourreau d’occasion. Quant à l’_homme de loi_, c’est l’injure
particulière à la profession. Il est à la justice, ce que l’_homme de
lettres_ est à la littérature. Dans toutes les professions, en France,
la rivalité qui les dévore, a trouvé des termes de dénigrement. Chaque
état a son insulte. Le mépris qui frappe les mots _homme de lettres_
et _homme de loi_ s’arrête au pluriel. On dit très-bien sans blesser
personne _les gens de lettres_, _les gens de loi_. Mais, à Paris,
chaque profession a ses Oméga, des individus qui mettent le métier de
plain-pied avec la pratique des rues, avec le peuple. Aussi l’_homme
de loi_, le petit agent d’affaires existe-t-il encore dans certains
quartiers, comme on trouve encore à la Halle, le prêteur à la petite
semaine qui est à la haute banque ce que monsieur Fraisier était à la
compagnie des avoués. Chose étrange! Les gens du peuple ont peur des
officiers ministériels comme ils ont peur des restaurants fashionables.
Ils s’adressent à des gens d’affaires comme ils vont boire au cabaret.
Le plain-pied est la loi générale des différentes sphères sociales. Il
n’y a que les natures d’élite qui aiment à gravir les hauteurs, qui ne
souffrent pas en se voyant en présence de leurs supérieurs, qui se font
leur place, comme Beaumarchais laissant tomber la montre d’un grand
seigneur essayant de l’humilier; mais aussi les parvenus, surtout ceux
qui savent faire disparaître leurs langes, sont-ils des exceptions
grandioses.
Le lendemain à six heures du matin, madame Cibot examinait, rue de
la Perle, la maison où demeurait son futur conseiller, le sieur
Fraisier, homme de loi. C’était une de ces vieilles maisons habitées
par la petite bourgeoisie d’autrefois. On y entrait par une allée. Le
rez-de-chaussée, en partie occupé par la loge du portier et par la
boutique d’un ébéniste, dont les ateliers et les magasins encombraient
une petite cour intérieure, se trouvait partagé par l’allée et par la
cage de l’escalier, que le salpêtre et l’humidité dévoraient. Cette
maison semblait attaquée de la lèpre.
Madame Cibot alla droit à la loge, elle y trouva l’un des confrères de
Cibot, un cordonnier, sa femme et deux enfants en bas âge logés dans
un espace de dix pieds carrés, éclairé sur la petite cour. La plus
cordiale entente régna bientôt entre les deux femmes, une fois que
la Cibot eut déclaré sa profession, se fut nommée et eut parlé de sa
maison de la rue de Normandie. Après un quart d’heure employé par les
commérages et pendant lequel la portière de monsieur Fraisier faisait
le déjeuner du cordonnier et des deux enfants, madame Cibot amena la
conversation sur les locataires et parla de l’homme de loi.
--Je viens le consulter, dit-elle, pour des affaires; un de ses amis,
monsieur le docteur Poulain, a dû me recommander à lui. Vous connaissez
monsieur Poulain?
--Je le crois bien! dit la portière de la rue de la Perle. Il a sauvé
ma petite qu’avait le croup!
--Il m’a sauvée aussi, moi, madame. Quel homme est-ce, ce monsieur
Fraisier?...
--C’est un homme, ma chère dame, dit la portière, de qui l’on arrache
bien difficilement l’argent de ses ports de lettres à la fin du mois.
Cette réponse suffit à l’intelligente Cibot.
--On peut être pauvre et honnête, répondit-elle.
--Je l’espère bien, reprit la portière de Fraisier; nous ne roulons pas
sur l’or ni sur l’argent, pas même sur les sous, mais nous n’avons pas
un liard à qui que ce soit.
La Cibot se reconnut dans ce langage.
--Enfin, ma petite, reprit-elle, on peut se fier à lui, n’est-ce pas?
--Ah! dame! quand monsieur Fraisier veut du bien à quelqu’un, j’ai
entendu dire à madame Florimond qu’il n’a pas son pareil...
--Et pourquoi ne l’a-t-elle pas épousé, demanda vivement la Cibot,
puisqu’elle lui devait sa fortune? C’est quelque chose pour une petite
mercière, et qui était entretenue par un vieux, que de devenir la femme
d’un avocat...
--Pourquoi? dit la portière en entraînant madame Cibot dans l’allée;
vous montez chez lui, n’est-ce pas, madame?... eh bien! quand vous
serez dans son cabinet, vous saurez pourquoi.
L’escalier, éclairé sur une petite cour par des fenêtres à coulisse,
annonçait qu’excepté le propriétaire et le sieur Fraisier, les autres
locataires exerçaient des professions mécaniques. Les marches boueuses
portaient l’enseigne de chaque métier en offrant aux regards des
découpures de cuivre, des boutons cassés, des brimborions de gaze,
de sparterie. Les apprentis des étages supérieurs y dessinaient des
caricatures obscènes. Le dernier mot de la portière, en excitant la
curiosité de madame Cibot, la décida naturellement à consulter l’ami
du docteur Poulain; mais en se réservant de l’employer à ses affaires
d’après ses impressions.
--Je me demande quelquefois comment madame Sauvage peut tenir à son
service, dit en forme de commentaire la portière qui suivait madame
Cibot. Je vous accompagne, madame, ajouta-t-elle, car je monte le lait
et le journal à mon propriétaire.
Arrivée au second étage au-dessus de l’entresol, la Cibot se trouva
devant une porte du plus vilain caractère. La peinture d’un rouge
faux était enduite sur vingt centimètres de largeur, de cette couche
noirâtre qu’y déposent les mains après un certain temps, et que les
architectes ont essayé de combattre dans les appartements élégants,
par l’application de glaces au-dessus et au-dessous des serrures. Le
guichet de cette porte, bouché par des scories semblables à celles
que les restaurateurs inventent pour vieillir des bouteilles adultes,
ne servait qu’à mériter à la porte le surnom de porte de prison,
et concordait d’ailleurs à ses ferrures en trèfles, à ses gonds
formidables, à ses grosses têtes de clous. Quelque avare ou quelque
folliculaire en querelle avec le monde entier devait avoir inventé ces
appareils. Le plomb où se déversaient les eaux ménagères, ajoutait
sa quote-part de puanteur dans l’escalier, dont le plafond offrait
partout des arabesques dessinées avec de la fumée de chandelle, et
quelles arabesques! Le cordon de tirage, au bout duquel pendait une
olive crasseuse, fit résonner une petite sonnette dont l’organe faible
dévoilait une cassure dans le métal. Chaque objet était un trait en
harmonie avec l’ensemble de ce hideux tableau. La Cibot entendit le
bruit d’un pas pesant, et la respiration asthmatique d’une femme
puissante. Et madame Sauvage se manifesta! C’était une de ces vieilles
devinées par Adrien Brauwer dans ses Sorcières partant pour le Sabbat,
une femme de cinq pieds six pouces, à visage soldatesque et beaucoup
plus barbu que celui de la Cibot, d’un embonpoint maladif, vêtue d’une
affreuse robe de rouennerie à bon marché, coiffée d’un madras, faisant
encore papillotes avec les imprimés que recevait gratuitement son
maître, et portant à ses oreilles des espèces de roues de carrosse en
or. Ce cerbère femelle tenait à la main un poêlon en fer-blanc, bossué,
dont le lait répandu jetait dans l’escalier une odeur de plus, qui s’y
sentait peu, malgré son âcreté nauséabonde.
--Qué qu’il y a pour votre service, _médème_? demanda madame Sauvage.
Et, d’un air menaçant, elle jeta sur la Cibot, qu’elle trouva, sans
doute, trop bien vêtue, un regard d’autant plus meurtrier, que ses yeux
étaient naturellement sanguinolents.
--Je viens voir monsieur Fraisier de la part de son ami le docteur
Poulain.
--Entrez, _médème_, répondit la Sauvage d’un air devenu soudain
très-aimable et qui prouvait qu’elle était avertie de cette visite
matinale.
Et, après avoir fait une révérence de théâtre, la domestique à moitié
mâle du sieur Fraisier ouvrit brusquement la porte du cabinet qui
donnait sur la rue, et où se trouvait l’ancien avoué de Mantes.
Ce cabinet ressemblait absolument à ces petites études d’huissier
du troisième ordre, où les cartonniers sont en bois noirci, où
les dossiers sont si vieux qu’ils ont de la barbe, en style de
cléricature, où les ficelles rouges pendent d’une façon lamentable,
où les cartons sentent les ébats des souris, où le plancher est gris
de poussière et le plafond jaune de fumée. La glace de la cheminée
était trouble; les chenets en fonte supportaient une bûche économique;
la pendule en marqueterie moderne, valant soixante francs, avait été
achetée à quelque vente par autorité de justice et les flambeaux qui
l’accompagnaient étaient en zinc, mais ils affectaient des formes
rococo mal réussies, et la peinture, partie en plusieurs endroits,
laissait voir le métal. Monsieur Fraisier, petit homme sec et maladif,
à figure rouge, dont les bourgeons annonçaient un sang très-vicié,
mais qui d’ailleurs se grattait incessamment le bras droit, et dont
la perruque, mise très en arrière, laissait voir un crâne couleur de
brique et d’une expression sinistre, se leva de dessus un fauteuil de
canne, où il siégeait sur un rond en maroquin vert. Il prit un air
agréable et une voix flûtée pour dire en avançant une chaise:--Madame
Cibot, je pense?...
--Oui, monsieur, répondit la portière qui perdit son assurance
habituelle.
Madame Cibot fut effrayée par cette voix, qui ressemblait assez à
celle de la sonnette, et par un regard encore plus vert que les
yeux verdâtres de son futur conseil. Le cabinet sentait si bien son
Fraisier, qu’on devait croire que l’air y était pestilentiel. Madame
Cibot comprit alors pourquoi madame Florimond n’était pas devenue
madame Fraisier.
--Poulain m’a parlé de vous, ma chère dame, dit l’homme de loi, de
cette voix d’emprunt qu’on appelle vulgairement _petite voix_, mais qui
restait aigre et clairette comme un vin de pays.
Là, cet agent d’affaires essaya de se draper, en ramenant sur ses
genoux pointus, couverts en molleton excessivement râpé, les deux
pans d’une vieille robe de chambre en calicot imprimé, dont la ouate
prenait la liberté de sortir par plusieurs déchirures, mais le poids
de cette ouate entraînait les pans, et découvrait un justaucorps en
flanelle devenu noirâtre. Après avoir resserré, d’un petit air fat,
la cordelière de cette robe de chambre réfractaire pour dessiner sa
taille de roseau, Fraisier réunit d’un coup de pincette deux tisons qui
s’évitaient depuis fort long-temps, comme deux frères ennemis. Puis,
saisi d’une pensée subite, il se leva:--Madame Sauvage! cria-t-il.
--Après?
--Je n’y suis pour personne.
--Hé! _parbleur!_ on le sait, répondit la virago d’une maîtresse voix.
--C’est ma vieille nourrice, dit l’homme de loi d’un air confus à la
Cibot.
--Elle a encore beaucoup de laid, répliqua l’ancienne héroïne des
Halles.
Fraisier rit du calembour et mit le verrou, pour que sa ménagère ne
vînt pas interrompre les confidences de la Cibot.
--Eh bien! madame, expliquez-moi votre affaire, dit-il en s’asseyant et
tâchant toujours de draper sa robe de chambre. Une personne qui m’est
recommandée par le seul ami que j’aie au monde peut compter sur moi...
mais... absolument.
Madame Cibot parla pendant une demi-heure sans que l’agent d’affaires
se permît la moindre interruption; il avait l’air curieux d’un jeune
soldat écoutant un _vieux de la vieille_. Ce silence et la soumission
de Fraisier, l’attention qu’il paraissait prêter à ce bavardage à
cascades, dont on a vu des échantillons dans les scènes entre la
Cibot et le pauvre Pons, firent abandonner à la défiante portière
quelques-unes des préventions que tant de détails ignobles venaient
de lui inspirer. Quand la Cibot se fut arrêtée, et qu’elle attendit
un conseil, le petit homme de loi, dont les yeux verts à points noirs
avaient étudié sa future cliente, fut pris d’une toux dite de cercueil,
et eut recours à un bol en faïence à demi plein de jus d’herbes, qu’il
vida.
--Sans Poulain, je serais déjà mort, ma chère madame Cibot, répondit
Fraisier à des regards maternels que lui jeta la portière; mais il me
rendra, dit-il, la santé...
Il paraissait avoir perdu la mémoire des confidences de sa cliente, qui
pensait à quitter un pareil moribond.
--Madame, en matière de succession, avant de s’avancer, il faut savoir
deux choses, reprit l’ancien avoué de Mantes en devenant grave.
Premièrement, si la succession vaut la peine qu’on se donne, et,
deuxièmement, quels sont les héritiers; car, si la succession est le
butin, les héritiers sont l’ennemi.
La Cibot parla de Rémonencq et d’Élie Magus, et dit que les deux fins
compères évaluaient la collection de tableaux à six cent mille francs...
--La prendraient-ils à ce prix-là?... demanda l’ancien avoué de Mantes,
car, voyez-vous, madame, les gens d’affaires ne croient pas aux
tableaux. Un tableau, c’est quarante sous de toile ou cent mille francs
de peinture! Or, les peintures de cent mille francs sont bien connues,
et quelles erreurs dans toutes ces valeurs-là, même les plus célèbres!
Un financier bien connu, dont la galerie était vantée, visitée et
gravée (gravée!) passait pour avoir dépensé des millions... Il meurt,
car on meurt, eh bien! ses _vrais_ tableaux n’ont pas produit plus de
deux cent mille francs. Il faudrait m’amener ces messieurs... Passons
aux héritiers.
Et Fraisier se remit dans son attitude d’écouteur. En entendant le nom
du président Camusot, il fit un hochement de tête, accompagné d’une
grimace qui rendit la Cibot excessivement attentive; elle essaya de
lire sur ce front, sur cette atroce physionomie, et trouva ce qu’en
affaires on nomme _une tête de bois_.
--Oui, mon cher monsieur, répéta la Cibot, mon monsieur Pons est le
propre cousin du président Camusot de Marville, il me rabâche sa
parenté deux fois par jour. La première femme de monsieur Camusot, le
marchand de soieries...
--Qui vient d’être nommé pair de France...
--Était une demoiselle Pons, cousine germaine de monsieur Pons.
--Ils sont cousins issus de germains...
--Ils ne sont plus rien du tout, ils sont brouillés.
Monsieur Camusot de Marville avait été, pendant cinq ans, président du
tribunal de Mantes, avant de venir à Paris. Non-seulement il y avait
laissé des souvenirs, mais encore il y avait conservé des relations;
car son successeur, celui de ses juges avec lequel il s’était le plus
lié pendant son séjour, présidait encore le tribunal et conséquemment
connaissait Fraisier à fond.
--Savez-vous, madame, dit-il lorsque la Cibot eut arrêté les rouges
écluses de sa bouche torrentielle, savez-vous que vous auriez pour
ennemi capital un homme qui peut envoyer les gens à l’échafaud?
La portière exécuta sur sa chaise un bond qui la fit ressembler à la
poupée de ce joujou nommé _une surprise_.
--Calmez-vous, ma chère dame, reprit Fraisier. Que vous ignoriez ce
qu’est le président de la chambre des mises en accusation de la cour
royale de Paris, rien de plus naturel, mais vous deviez savoir que
monsieur Pons avait un héritier légal naturel. Monsieur le président de
Marville est le seul et unique héritier de votre malade, mais il est
collatéral au troisième degré; donc, monsieur Pons peut, aux termes
de la loi, faire ce qu’il veut de sa fortune. Vous ignorez encore
que la fille de monsieur le président a épousé depuis six semaines
au moins, le fils aîné de monsieur le comte Popinot, pair de France,
ancien ministre de l’agriculture et du commerce, un des hommes les plus
influents de la politique actuelle. Cette alliance rend le président
encore plus redoutable qu’il ne l’est comme souverain de la cour
d’assises.
La Cibot tressaillit encore à ce mot.
--Oui, c’est lui qui vous envoie là, reprit Fraisier. Ah! ma chère
dame, vous ne savez pas ce qu’est une robe rouge! C’est déjà bien assez
d’avoir une simple robe noire contre soi! Si vous me voyez ici ruiné,
chauve, moribond... eh bien! c’est pour avoir heurté, sans le savoir,
un simple petit procureur du roi de province. On m’a forcé de vendre
mon étude à perte, et bien heureux de décamper en perdant ma fortune.
Si j’avais voulu résister, je n’aurais pas pu garder ma profession
d’avocat. Ce que vous ignorez encore c’est que s’il ne s’agissait
que du président Camusot, ce ne sera rien; mais il a, voyez-vous,
une femme!... Et si vous vous trouviez face à face avec cette femme,
vous trembleriez comme si vous étiez sur la première marche de
l’échafaud, les cheveux vous dresseraient sur la tête. La présidente
est vindicative à passer dix ans pour vous entortiller dans un piége
où vous péririez! Elle fait agir son mari comme un enfant fait aller
sa toupie. Elle a dans sa vie causé le suicide, à la Conciergerie,
d’un charmant garçon; elle a rendu blanc comme neige un comte qui se
trouvait sous une accusation de faux. Elle a failli faire interdire
l’un des plus grands seigneurs de la cour de Charles X. Enfin, elle a
renversé le procureur-général, monsieur de Grandville...
--Qui demeurait Vieille-rue-du-Temple, au coin de la rue
Saint-François, dit la Cibot.
--C’est lui-même. On dit qu’elle veut faire son mari ministre de la
justice, et je ne sais pas si elle n’arrivera point à ses fins...
Si elle se mettait dans l’idée de nous envoyer tous deux en cour
d’assises et au bagne, moi qui suis innocent comme l’enfant qui naît,
je prendrais un passe-port et j’irais aux États-Unis... tant je connais
bien la justice. Or, ma chère madame Cibot, pour pouvoir marier sa
fille unique au jeune vicomte Popinot, qui sera, dit-on, héritier de
votre propriétaire, monsieur Pillerault, la présidente s’est dépouillée
de toute sa fortune, si bien qu’en ce moment, le président et sa
femme sont réduits à vivre avec le traitement de la présidence. Et
vous croyez, ma chère dame, que, dans ces circonstances-là, madame la
présidente négligera la succession de votre monsieur Pons?... Mais
j’aimerais mieux affronter des canons chargés à mitraille que de me
savoir une pareille femme contre moi...
--Mais, dit la Cibot, ils sont brouillés...
--Qu’est-ce que cela fait? dit Fraisier. Raison de plus! Tuer un parent
de qui l’on se plaint, c’est quelque chose, mais hériter de lui, c’est
là un plaisir!
--Mais le bonhomme a ses héritiers en horreur; il me répète que ces
gens-là, je me rappelle les noms, monsieur Cardot, monsieur Berthier,
etc., l’ont écrasé comme un œuf qui se trouverait sous un tombereau.
--Voulez-vous être broyée ainsi?...
--Mon Dieu, mon Dieu! s’écria la portière. Ah! madame Fontaine avait
raison en disant que je rencontrerais des obstacles; mais elle a dit
que je réussirais...
--Écoutez, ma chère madame Cibot... Que vous tiriez de cette affaire
une trentaine de mille francs, c’est possible; mais la succession, il
n’y faut pas songer... Nous avons causé de vous et de votre affaire, le
docteur Poulain et moi, hier au soir...
Là, madame Cibot fit encore un bond sur sa chaise.
--Eh bien! qu’avez-vous?
--Mais, si vous connaissiez mon affaire, pourquoi m’avez-vous laissé
jaser comme une pie?
--Madame Cibot, je connaissais votre affaire, mais je ne savais rien de
madame Cibot! Autant de clients, autant de caractères...
Là, madame Cibot jeta sur son futur conseil un singulier regard où
toute sa défiance éclata et que Fraisier surprit.
--Je reprends, dit Fraisier. Donc, notre ami Poulain a été mis par
vous en rapport avec le vieux monsieur Pillerault, le grand-oncle de
madame la comtesse Popinot, et c’est un de vos titres à mon dévouement.
Poulain va voir votre propriétaire (notez ceci!) tous les quinze jours,
et il a su tous ces détails par lui. Cet ancien négociant assistait au
mariage de son arrière-petit-neveu (car c’est un oncle à succession,
il a bien quelque quinze mille francs de rente; et, depuis vingt-cinq
ans, il vit comme un moine, il dépense à peine mille écus par an...),
et il a raconté toute l’affaire du mariage à Poulain. Il paraît que ce
grabuge a été causé précisément par votre bonhomme de musicien qui a
voulu déshonorer, par vengeance, la famille du président. Qui n’entend
qu’une cloche n’a qu’un son... Votre malade se dit innocent, mais le
monde le regarde comme un monstre...
--Ça ne m’étonnerait pas qu’il en fût un! s’écria la Cibot.
Figurez-vous que voilà dix ans passés que j’y mets du mien, il le
sait, il a mes économies, et il ne veut pas me coucher sur son
testament... Non, monsieur, il ne le veut pas, il est têtu, que c’est
un vrai mulet... Voilà dix jours que je lui en parle, le mâtin ne
bouge pas plus que si c’était un terne. Il ne desserre pas les dents,
il me regarde d’un air... Le plus qu’il m’a dit, c’est qu’il me
recommanderait à monsieur Schmucke.
--Il compte donc faire un testament en faveur de ce Schmucke?...
--Il lui donnera tout...
--Écoutez, ma chère madame Cibot, il faudrait pour que j’eusse des
opinions arrêtées, pour concevoir un plan, que je connusse monsieur
Schmucke, que je visse les objets dont se compose la succession, que
j’eusse une conférence avec ce juif de qui vous me parlez; et, alors,
laissez-moi vous diriger...
--Nous verrons, mon bon monsieur Fraisier.
--Comment! nous verrons, dit Fraisier en jetant un regard de vipère
à la Cibot et parlant avec sa voix naturelle. Ah çà! suis-je ou ne
suis-je pas votre conseil? entendons-nous bien.
La Cibot se sentit devinée, elle eut froid dans le dos.
--Vous avez toute ma confiance, répondit-elle en se voyant à la merci
d’un tigre.
--Nous autres avoués, nous sommes habitués aux trahisons de nos
clients. Examinez bien votre position: elle est superbe. Si vous suivez
mes conseils de point en point, vous aurez, je vous le garantis,
trente ou quarante mille francs de cette succession-là... Mais cette
belle médaille a un revers. Supposez que la présidente apprenne que
la succession de monsieur Pons vaut un million, et que vous voulez
l’écorner, car il y a toujours des gens qui se chargent de dire ces
choses-là!... fit-il en parenthèse.
Cette parenthèse, ouverte et fermée par deux pauses, fit frémir
la Cibot, qui pensa sur-le-champ que Fraisier se chargerait de la
dénonciation.
--Ma chère cliente, en dix minutes on obtiendra du bonhomme Pillerault
votre renvoi de la loge, et l’on vous donnera deux heures pour
déménager...
--Quéque ça me ferait!... dit la Cibot en se dressant sur ses pieds en
Bellone, je resterais chez ces messieurs comme leur femme de confiance.
--Et, voyant cela, l’on vous tendrait un piége, et vous vous
réveilleriez un beau matin dans un cachot, vous et votre mari, sous une
accusation capitale...
--Moi!... s’écria la Cibot, moi qui n’ai pas n’une centime à autrui!...
Moi!... moi!...
Elle parla pendant cinq minutes, et Fraisier examina cette grande
artiste exécutant son concerto de louanges sur elle-même. Il était
froid, railleur, son œil perçait la Cibot comme d’un stylet, il riait
en dedans, sa perruque sèche se remuait. C’était Robespierre au temps
où ce Sylla français faisait des quatrains.
--Et comment! et pourquoi! et sous quel prétexte! demanda-t-elle en
terminant.
--Voulez-vous savoir comment vous pourriez être guillotinée?...
La Cibot tomba pâle comme une morte, car cette phrase lui tomba sur le
cou comme le couteau de la loi. Elle regarda Fraisier d’un air égaré.