inquiet, que, dans mon agonie, car j’ai vu la camarde de bien près!...
ce qui me tourmentait le plus, c’était de vous laisser seuls, livrés à
vous-mêmes, et de laisser mon pauvre Cibot sans un liard... C’est si
peu de chose que mes économies, que je ne vous en parle que rapport à
ma mort et à Cibot, qu’est un ange! Non, cet être-là m’a soignée comme
une reine, en me pleurant comme un veau!... Mais je comptais sur vous,
foi d’honnête femme. Je me disais: Va, Cibot, mes monsieurs ne te
laisseront jamais sans pain...
Pons ne répondit rien à cette attaque _ad testamentum_, et la portière
garda le silence en attendant un mot.
--Je vous recommanderai à Schmucke, dit enfin le malade.
--Ah! s’écria la portière, tout ce que vous ferez sera bien fait, je
m’en rapporte à vous, à votre cœur... Ne parlons jamais de cela, car
vous m’humiliez, mon cher chérubin; pensez à vous guérir! vous vivrez
plus que nous...
Une profonde inquiétude s’empara du cœur de madame Cibot, elle résolut
de faire expliquer son monsieur sur le legs qu’il entendait lui
laisser; et, de prime abord, elle sortit pour aller trouver le docteur
Poulain chez lui, le soir, après le dîner de Schmucke, qui mangeait
auprès du lit de Pons depuis que son ami était malade.
Le docteur Poulain demeurait rue d’Orléans. Il occupait un petit
rez-de-chaussée composé d’une antichambre, d’un salon et de deux
chambres à coucher. Un office contigu à l’antichambre, et qui
communiquait à l’une des deux chambres, celle du docteur, avait été
converti en cabinet. Une cuisine, une chambre de domestique et une
petite cave dépendaient de cette location située dans une aile de la
maison, immense bâtisse construite sous l’Empire, à la place d’un vieil
hôtel dont le jardin subsistait encore. Ce jardin était partagé entre
les trois appartements du rez-de-chaussée.
L’appartement du docteur n’avait pas été changé depuis quarante ans.
Les peintures, les papiers, la décoration, tout y sentait l’Empire.
Une crasse quadragénaire, la fumée, y avaient flétri les glaces,
les bordures, les dessins du papier, les plafonds et les peintures.
Cette petite location, au fond du Marais, coûtait encore mille francs
par an. Madame Poulain, mère du docteur, âgée de soixante-sept ans,
achevait sa vie dans la seconde chambre à coucher. Elle travaillait
pour les culottiers. Elle cousait les guêtres, les culottes de peau,
les bretelles, les ceintures, enfin tout ce qui concerne cet article
assez en décadence aujourd’hui. Occupée à surveiller le ménage et
l’unique domestique de son fils, elle ne sortait jamais, et prenait
l’air dans le jardinet, où l’on descendait par une porte-fenêtre du
salon. Veuve depuis vingt ans, elle avait, à la mort de son mari, vendu
son fonds de culottier à son premier ouvrier, qui lui réservait assez
d’ouvrage pour qu’elle pût gagner environ trente sous par jour. Elle
avait tout sacrifié à l’éducation de son fils unique, en voulant le
placer à tout prix dans une situation supérieure à celle de son père.
Fière de son Esculape, croyant à ses succès, elle continuait à tout lui
sacrifier, heureuse de le soigner, d’économiser pour lui, ne rêvant
qu’à son bien-être, et l’aimant avec intelligence, ce que ne savent
pas faire toutes les mères. Ainsi, madame Poulain, qui se souvenait
d’avoir été simple ouvrière, ne voulait pas nuire à son fils ou prêter
à rire, au mépris, car la bonne femme parlait en S comme madame Cibot
parlait en N; elle se cachait dans sa chambre, d’elle-même, quand par
hasard quelques clients distingués venaient consulter le docteur, ou
lorsque des camarades de collége ou d’hôpital se présentaient. Aussi,
jamais le docteur n’avait-il eu à rougir de sa mère, qu’il vénérait,
et dont le défaut d’éducation était bien compensé par cette sublime
tendresse. La vente du fonds de culottier avait produit environ vingt
mille francs, la veuve les avait placés sur le Grand-Livre en 1820, et
les onze cents francs de rente qu’elle en avait eus composaient toute
sa fortune. Aussi, pendant long-temps, les voisins aperçurent-ils, dans
le jardin, le linge du docteur et celui de sa mère, étendus sur des
cordes. La domestique et madame Poulain blanchissaient tout au logis
avec économie. Ce détail domestique nuisait beaucoup au docteur, on
ne voulait pas lui reconnaître de talent en le voyant si pauvre. Les
onze cents francs de rente passaient au loyer. Le travail de madame
Poulain, bonne grosse petite vieille, avait, pendant les premiers
temps, suffi à toutes les dépenses de ce pauvre ménage. Après douze
ans de persistance dans son chemin pierreux, le docteur ayant fini par
gagner un millier d’écus par an, madame Poulain pouvait alors disposer
d’environ cinq mille francs. C’était, pour qui connaît Paris, avoir le
strict nécessaire.
Le salon où les consultants attendaient, était mesquinement meublé
de ce canapé vulgaire, en acajou, garni de velours d’Utrecht jaune à
fleurs, de quatre fauteuils, de six chaises, d’une console et d’une
table à thé, provenant de la succession du feu culottier et le tout
de son choix. La pendule, toujours sous son globe de verre, entre
deux candélabres égyptiens, figurait une lyre. On se demandait par
quels procédés les rideaux pendus aux fenêtres avaient pu subsister
si long-temps, car ils étaient en calicot jaune imprimé de rosaces
rouges de la fabrique de Jouy. Obercampf avait reçu des compliments de
l’Empereur pour ces atroces produits de l’industrie cotonnière en 1809.
Le cabinet du docteur était meublé dans ce goût-là, le mobilier de la
chambre paternelle en avait fait les frais. C’était sec, pauvre et
froid. Quel malade pouvait croire à la science d’un médecin qui, sans
renommée, se trouvait encore sans meubles, par un temps où l’Annonce
est toute-puissante, où l’on dore les candélabres de la place de la
Concorde pour consoler le pauvre en lui persuadant qu’il est un riche
citoyen?
L’antichambre servait de salle à manger. La bonne y travaillait quand
elle ne s’adonnait pas aux travaux de la cuisine, ou qu’elle ne
tenait pas compagnie à la mère du docteur. On devinait, dès l’entrée,
la misère décente qui régnait dans ce triste appartement, désert
pendant la moitié de la journée, en apercevant les petits rideaux de
mousseline rousse à la croisée de cette pièce donnant sur la cour. Les
placards devaient recéler des restes de pâtés moisis, des assiettes
écornées, des bouchons éternels, des serviettes d’une semaine, enfin
les ignominies justifiables des petits ménages parisiens, et qui de
là ne peuvent aller que dans la hotte des chiffonniers. Aussi par ce
temps ou la pièce de cent sous est tapie dans toutes les consciences,
où elle roule dans toutes les phrases, le docteur, âgé de trente ans,
doué d’une mère sans relations, restait-il garçon. En dix ans, il
n’avait pas rencontré le plus petit prétexte à roman dans les familles
où sa profession lui donnait accès, car il guérissait les gens dans
une sphère où les existences ressemblaient à la sienne; il ne voyait
que des ménages pareils au sien, ceux de petits employés ou de petits
fabricants. Ses clients les plus riches étaient les bouchers, les
boulangers, les gros détaillants du quartier, gens qui, la plupart
du temps, attribuaient leur guérison à la nature, pour pouvoir payer
les visites du docteur à quarante sous, en le voyant venir à pied. En
médecine, le cabriolet est plus nécessaire que le savoir.
Une vie commune et sans hasards finit par agir sur l’esprit le plus
aventureux. Un homme se façonne à son sort, il accepte la vulgarité
de sa vie. Aussi, le docteur Poulain, après dix ans de pratique,
continuait-il à faire son métier de Sisyphe, sans les désespoirs qui
rendirent ses premiers jours amers. Néanmoins, il caressait un rêve,
car tous les gens de Paris ont leur rêve. Rémonencq jouissait d’un
rêve, la Cibot avait le sien. Le docteur Poulain espérait être appelé
près d’un malade riche et influent; puis obtenir, par le crédit de ce
malade qu’il guérissait infailliblement, une place de médecin en chef
à un hôpital, de médecin des prisons, ou des théâtres du boulevard, ou
d’un ministère. Il avait d’ailleurs gagné sa place de médecin de la
mairie de cette manière. Amené par la Cibot, il avait soigné, guéri,
monsieur Pillerault, le propriétaire de la maison où les Cibot étaient
concierges. Monsieur Pillerault, grand-oncle maternel de madame la
comtesse Popinot, la femme du ministre, s’étant intéressé à ce jeune
homme dont la misère cachée avait été sondée par lui dans une visite de
remercîment, exigea de son petit-neveu, le ministre, qui le vénérait,
la place que le docteur exerçait depuis cinq ans, et dont les maigres
émoluments étaient venus bien à propos pour l’empêcher de prendre un
parti violent, celui de l’émigration. Quitter la France est, pour un
Français, une situation funèbre. Le docteur Poulain alla bien remercier
le comte Popinot, mais, le médecin de l’homme d’État étant l’illustre
Bianchon, le solliciteur comprit qu’il ne pouvait guère arriver dans
cette maison-là. Le pauvre docteur, après s’être flatté d’obtenir la
protection d’un des ministres influents, d’une des douze ou quinze
cartes qu’une main puissante mêle depuis seize ans sur le tapis vert de
la table du conseil, se trouva replongé dans le Marais où il pataugeait
chez les pauvres, chez les petits bourgeois, et où il eut la charge de
vérifier les décès, à raison de douze cents francs par an.
Le docteur Poulain, interne assez distingué, devenu praticien prudent,
ne manquait pas d’expérience. D’ailleurs, ses morts ne faisaient pas
scandale, et il pouvait étudier toutes les maladies _in animâ vili_.
Jugez de quel fiel il se nourrissait? Aussi, l’expression de sa figure,
déjà longue et mélancolique, était-elle parfois effrayante. Mettez
dans un parchemin jaune les yeux ardents de Tartufe et l’aigreur
d’Alceste; puis, figurez-vous la démarche, l’attitude, les regards
de cet homme, qui, se trouvant tout aussi bon médecin que l’illustre
Bianchon, se sentait maintenu dans une sphère obscure par une main
de fer? Le docteur Poulain ne pouvait s’empêcher de comparer ses
recettes de dix francs dans les jours heureux, à celles de Bianchon qui
vont à cinq ou six cents francs! N’est-ce pas à concevoir toutes les
haines de la démocratie? Cet ambitieux, refoulé, n’avait d’ailleurs
rien à se reprocher. Il avait déjà tenté la fortune en inventant des
pilules purgatives, semblables à celles de Morisson. Il avait confié
cette exploitation à l’un de ses camarades d’hôpital, un interne
devenu pharmacien; mais le pharmacien, amoureux d’une figurante de
l’Ambigu-Comique, s’était mis en faillite, et le brevet d’invention des
pilules purgatives se trouvant pris à son nom, cette immense découverte
avait enrichi le successeur. L’ancien interne était parti pour le
Mexique, la patrie de l’or, en emportant mille francs d’économies au
pauvre Poulain, qui, pour fiche de consolation, fut traité d’usurier
par la figurante à laquelle il vint redemander son argent. Depuis
la bonne fortune de la guérison du vieux Pillerault, pas un seul
client riche ne s’était présenté. Poulain courait tout le Marais, à
pied, comme un chat maigre, et sur vingt visites, en obtenait deux à
quarante sous. Le client qui payait bien était, pour lui, cet oiseau
fantastique, appelé le _Merle blanc_ dans tous les mondes sublunaires.
Le jeune avocat sans causes, le jeune médecin sans clients sont les
deux plus grandes expressions du Désespoir décent, particulier à la
ville de Paris, ce Désespoir muet et froid, vêtu d’un habit et d’un
pantalon noirs à coutures blanchies qui rappellent le zinc de la
mansarde, d’un gilet de satin luisant, d’un chapeau ménagé saintement,
de vieux gants et de chemises en calicot. C’est un poëme de tristesse,
sombre comme les Secrets de la Conciergerie. Les autres misères, celles
du poëte, de l’artiste, du comédien, du musicien, sont égayées par
les jovialités naturelles aux arts, par l’insouciance de la Bohême
où l’on entre d’abord et qui mène aux Thébaïdes du génie! Mais ces
deux habits noirs qui vont à pied, portés par deux professions pour
lesquelles tout est plaie, à qui l’humanité ne montre que ses côtés
honteux; ces deux hommes ont, dans les aplatissements du début,
des expressions sinistres, provoquantes, où la haine et l’ambition
concentrées jaillissent par des regards semblables aux premiers efforts
d’un incendie couvé. Quand deux amis de collége se rencontrent, à vingt
ans de distance, le riche évite alors son camarade pauvre, il ne le
reconnaît pas, il s’épouvante des abîmes que la destinée a mis entre
eux. L’un a parcouru la vie sur les chevaux fringants de la Fortune ou
sur les nuages dorés du Succès; l’autre a cheminé souterrainement dans
les égouts parisiens, et il en porte les stigmates. Combien d’anciens
amis évitaient le docteur à l’aspect de sa redingote et de son gilet!
Maintenant il est facile de comprendre comment le docteur Poulain avait
si bien joué son rôle dans la comédie du danger de la Cibot. Toutes les
convoitises, toutes les ambitions se devinent. En ne trouvant aucune
lésion dans aucun organe de la portière, en admirant la régularité de
son pouls, la parfaite aisance de ses mouvements, et, en l’entendant
jeter les hauts cris, il comprit qu’elle avait un intérêt à se dire
à la mort. La rapide guérison d’une grave maladie feinte devant
faire parler de lui dans l’Arrondissement, il exagéra la prétendue
descente de la Cibot, il parla de la résoudre en la prenant à temps.
Enfin il soumit la portière à de prétendus remèdes, à une fantastique
opération, qui furent couronnés d’un plein succès. Il chercha, dans
l’arsenal des cures extraordinaires de Desplein, un cas bizarre; il
en fit l’application à madame Cibot, attribua modestement la réussite
au grand chirurgien, et se donna pour son imitateur. Telles sont les
audaces des débutants à Paris. Tout leur fait échelle pour monter sur
le théâtre; mais comme tout s’use, même les bâtons d’échelles, les
débutants en chaque profession ne savent plus de quel bois se faire
des marchepieds. Par certains moments, le Parisien est réfractaire
au succès. Lassé d’élever des piédestaux, il boude comme les enfants
gâtés et ne veut plus d’idoles; ou, pour être vrai, les gens de talent
manquent parfois à ses engouements. La gangue d’où s’extrait le génie
a ses lacunes; le Parisien se regimbe alors, il ne veut pas toujours
dorer ou adorer les médiocrités.
En entrant avec sa brusquerie habituelle, madame Cibot surprit le
docteur à table avec sa vieille mère, mangeant une salade de mâches, la
moins chère de toutes les salades, et n’ayant pour dessert qu’un angle
aigu de fromage de Brie, entre une assiette peu garnie par les fruits
dits les quatre-mendiants, où se voyaient beaucoup de râpes de raisin,
et une assiette de mauvaises pommes de bateau.
--Ma mère, vous pouvez rester, dit le médecin en retenant madame
Poulain par le bras, c’est madame Cibot de qui je vous ai parlé.
--Mes respects, madame, mes devoirs, monsieur, dit la Cibot en
acceptant la chaise que lui présenta le docteur. Ah! c’est madame votre
mère, elle est bien heureuse d’avoir un fils qui a tant de talent; car
c’est mon sauveur, madame, il m’a tiré de l’abîme...
La veuve Poulain trouva madame Cibot charmante, en l’entendant faire
ainsi l’éloge de son fils.
--C’est donc pour vous dire, mon cher monsieur Poulain, entre nous, que
le pauvre monsieur Pons va bien mal, et que j’ai à vous parler, rapport
à lui...
--Passons au salon, dit le docteur Poulain en montrant la domestique à
madame Cibot par un geste significatif.
Une fois au salon, la Cibot expliqua longuement sa position avec
les deux Casse-noisettes, elle répéta l’histoire de son prêt en
l’enjolivant, et raconta les immenses services qu’elle rendait depuis
dix ans à messieurs Pons et Schmucke. A l’entendre, ces deux vieillards
n’existeraient plus, sans ses soins maternels. Elle se posa comme un
ange et dit tant et tant de mensonges arrosés de larmes, qu’elle finit
par attendrir la vieille madame Poulain.
--Vous comprenez, mon cher monsieur, dit-elle en terminant, qu’il
faudrait bien savoir à quoi s’en tenir sur ce que monsieur Pons compte
faire pour moi, dans le cas où il viendrait à mourir; c’est ce que
je ne souhaite guère, car ces deux innocents à soigner, voyez-vous,
madame, c’est ma vie; mais si l’un d’eux me manque, je soignerai
l’autre. Moi, la Nature m’a bâtie pour être la rivale de la Maternité.
Sans quelqu’un à qui je m’intéresse, de qui je me fais un enfant, je
ne saurais que devenir... Donc, si monsieur Poulain le voulait, il
me rendrait un service que je saurais bien reconnaître, ce serait
de parler de moi à monsieur Pons. Mon Dieu! mille francs de viager,
est-ce trop? je vous le demande... C’est autant de gagné pour monsieur
Schmucke... Pour lors, notre cher malade m’a donc dit qu’il me
recommanderait à ce pauvre Allemand, qui serait donc, dans son idée,
son héritier... Mais qu’est-ce qu’un homme qui ne sait pas coudre deux
idées en français, et qui d’ailleurs est capable de s’en aller en
Allemagne, tant il sera désespéré de la mort de son ami?...
--Ma chère madame Cibot, répondit le docteur devenu grave, ces sortes
d’affaires ne concernent point les médecins, et l’exercice de ma
profession me serait interdit si l’on savait que je me suis mêlé des
dispositions testamentaires d’un de mes clients. La loi ne permet pas à
un médecin d’accepter un legs de son malade...
--Quelle bête de loi! car qu’est-ce qui m’empêche de partager mon legs
avec vous? répondit sur-le-champ la Cibot.
--J’irai plus loin, dit le docteur, ma conscience de médecin m’interdit
de parler à monsieur Pons de sa mort. D’abord, il n’est pas assez en
danger pour cela; puis, cette conversation de ma part lui causerait un
saisissement qui pourrait lui faire un mal réel, et rendre alors sa
maladie mortelle...
--Mais je ne prends pas de mitaines, s’écria madame Cibot, pour lui
dire de mettre ses affaires en ordre, et il ne s’en porte pas plus
mal... Il est fait à cela!... ne craignez rien.
--Ne me dites rien de plus, ma chère madame Cibot!... Ces choses ne
sont pas du domaine de la médecine, elles regardent les notaires...
--Mais, mon cher monsieur Poulain, si monsieur Pons vous demandait de
lui-même où il en est, et s’il ferait bien de prendre ses précautions,
là, refuseriez-vous de lui dire que c’est une excellente chose pour
recouvrer la santé que d’avoir tout bâclé... Puis vous glisseriez un
petit mot de moi...
--Ah! s’il me parle de faire son testament, je ne l’en détournerai
point, dit le docteur Poulain.
--Eh bien! voilà qui est dit, s’écria madame Cibot. Je venais vous
remercier de vos soins, ajouta-t-elle en glissant dans la main du
docteur une papillote qui contenait trois pièces d’or. C’est tout ce
que je puis faire pour le moment. Ah! si j’étais riche, vous le seriez,
mon cher monsieur Poulain, vous qui êtes l’image du bon Dieu sur la
terre... Vous avez là, madame, pour fils, un ange!
La Cibot se leva, madame Poulain la salua d’un air aimable, et le
docteur la reconduisit jusque sur le palier. Là, cette affreuse lady
Macbeth de la rue fut éclairée d’une lueur infernale; elle comprit que
le médecin devait être son complice, puisqu’il acceptait des honoraires
pour une fausse maladie.
--Comment, mon bon monsieur Poulain, lui dit-elle, après m’avoir tirée
d’affaire pour mon accident, vous refuseriez de me sauver de la misère
en disant quelques paroles?...
Le médecin sentit qu’il avait laissé le diable le prendre par un de ses
cheveux, et que ce cheveu s’enroulait sur la corne impitoyable de la
griffe rouge. Effrayé de perdre son honnêteté pour si peu de chose, il
répondit à cette idée diabolique par une idée non moins diabolique.
--Écoutez, ma chère madame Cibot, dit-il en la faisant rentrer
et l’emmenant dans son cabinet, je vais vous payer la dette de
reconnaissance que j’ai contractée envers vous, à qui je dois ma place
de la mairie...
--Nous partagerons, dit-elle vivement.
--Quoi? demanda le docteur.
--La succession, répondit la portière.
--Vous ne me connaissez pas, répliqua le docteur en se posant en
Valérius Publicola. Ne parlons plus de cela. J’ai pour ami de collége
un garçon fort intelligent, et nous sommes d’autant plus liés, que
nous avons eu les mêmes chances dans la vie. Pendant que j’étudiais
la médecine, il faisait son droit; pendant que j’étais interne, il
grossoyait chez un avoué, maître Couture. Fils d’un cordonnier, comme
je suis celui d’un culottier, il n’a pas trouvé de sympathies bien
vives autour de lui, mais il n’a pas trouvé non plus de capitaux; car,
après tout, les capitaux ne s’obtiennent que par sympathie. Il n’a
pu traiter d’une étude qu’en province, à Mantes... Or, les gens de
province comprennent si peu les intelligences parisiennes, que l’on a
fait mille chicanes à mon ami.
--Des canailles! s’écria la Cibot.
--Oui, reprit le docteur, car on s’est coalisé contre lui si bien,
qu’il a été forcé de revendre son étude pour des faits où l’on a su lui
donner l’apparence d’un tort; le procureur du Roi s’en est mêlé; ce
magistrat était du pays, il a pris fait et cause pour les gens du pays.
Ce pauvre garçon, encore plus sec et plus râpé que je ne le suis, logé
comme moi, nommé Fraisier, s’est réfugié dans notre Arrondissement;
il en est réduit à plaider, car il est avocat, devant la Justice de
paix et le tribunal de police ordinaire. Il demeure ici près, rue
de la Perle. Allez au numéro 9, vous monterez trois étages, et, sur
le palier, vous verrez imprimé en lettres d’or: CABINET DE MONSIEUR
FRAISIER, sur un petit carré de maroquin rouge. Fraisier se charge
spécialement des affaires contentieuses de messieurs les concierges,
des ouvriers et de tous les pauvres de notre Arrondissement à des prix
modérés. C’est un honnête homme, car je n’ai pas besoin de vous dire
qu’avec ses moyens, s’il était fripon, il roulerait carrosse. Je verrai
mon ami Fraisier ce soir. Allez chez lui demain de bonne heure, il
connaît monsieur Louchard, le garde du commerce; monsieur Tabareau,
l’huissier de la Justice de paix; monsieur Vitel, le juge de paix; et
monsieur Trognon, notaire: il est lancé déjà parmi les gens d’affaires
les plus considérés du quartier. S’il se charge de vos intérêts, si
vous pouvez le donner comme conseil à monsieur Pons, vous aurez en lui,
voyez-vous, un autre vous-même. Seulement, n’allez pas, comme avec
moi, lui proposer des compromis qui blessent l’honneur; mais il a de
l’esprit, vous vous entendrez. Puis, quant à reconnaître ses services,
je serai votre intermédiaire...
Madame Cibot regarda le docteur malignement.
--N’est-ce pas l’homme de loi, dit-elle, qui a tiré la mercière de la
rue Vieille-du-Temple, madame Florimond, de la mauvaise passe où elle
était, rapport à cet héritage de son bon ami?...
--C’est lui-même, dit le docteur.
--N’est-ce pas une horreur, s’écria la Cibot, qu’après lui avoir obtenu
deux mille francs de rente, elle lui a refusé sa main, qu’il lui
demandait, et qu’elle a cru, dit-on, être quitte en lui donnant douze
chemises de toile de Hollande, vingt-quatre mouchoirs, enfin tout un
trousseau!
--Ma chère madame Cibot, dit le docteur, le trousseau valait mille
francs, et Fraisier, qui débutait alors dans le quartier, en avait bien
besoin. Elle a d’ailleurs payé le mémoire de frais sans observation...
Cette affaire-là en a valu d’autres à Fraisier, qui maintenant est
très-occupé; mais, dans mon genre, nos clientèles se valent...
--Il n’y a que les justes qui pâtissent ici-bas! répondit la portière.
Eh bien, adieu et merci, mon bon monsieur Poulain.
Ici commence le drame, ou, si vous voulez, la comédie terrible de la
mort d’un célibataire livré par la force des choses à la rapacité des
natures cupides qui se groupent à son lit, et qui, dans ce cas, eurent
pour auxiliaires la passion la plus vive, celle d’un tableaumane,
l’avidité du sieur Fraisier, qui, vu dans sa caverne, va vous faire
frémir, et la soif d’un Auvergnat capable de tout, même d’un crime,
pour se faire un capital. Cette comédie, à laquelle cette partie du
récit sert en quelque sorte d’avant-scène, a d’ailleurs pour acteurs
tous les personnages qui jusqu’à présent ont occupé la scène.