--Chère madame Cibot, répondit Pons attendri par cet effroyable

bavardage où le sentiment paraissait être naïf comme il l’est chez les

gens du peuple; que serais-je devenu sans vous et Schmucke?

--Ah! nous sommes bien vos seuls amis sur cette terre! ça c’est bien

vrai! Mais deux bons cœurs valent toutes les familles... Ne me parlez

pas de la famille! C’est comme la langue, disait cet ancien acteur,

c’est tout ce qu’il y a de meilleur et de pire... Où sont-ils donc, vos

parents? En avez-vous, des parents?... je ne les ai jamais vus...

--C’est eux qui m’ont mis sur le grabat!... s’écria Pons avec une

profonde amertume.

--Ah! vous avez des parents!... dit la Cibot en se dressant comme si

son fauteuil eût été de fer rougi subitement au feu. Ah bien! ils sont

gentils, vos parents! Comment, voilà vingt jours, oui, ce matin, il

y a vingt jours que vous êtes à la mort, et ils ne sont pas encore

venus savoir de vos nouvelles! C’est un peu fort de café, cela!...

Mais, à votre place, je laisserais plutôt ma fortune à l’hospice des

Enfans-Trouvés que de leur donner un liard!

--Eh bien, ma chère madame Cibot, je voulais léguer tout ce que je

possède à ma petite-cousine, la fille de mon cousin-germain, le

président Camusot, vous savez, le magistrat qui est venu un matin, il y

a bientôt deux mois.

--Ah! un petit gros, qui vous a envoyé ses domestiques vous demander

pardon... de la sottise de sa femme... que la femme de chambre m’a

fait des questions sur vous, une vieille mijaurée à qui j’avais envie

d’épousseter son crispin en velours avec el manche de mon balai! A-t-on

jamais vu n’une femme de chambre porter n’un crispin en velours!

Non, ma parole d’honneur, le monde est renversé! pourquoi fait-on

des révolutions? Dînez deux fois, si vous en avez le moyen, gueux de

riches! Mais je dis que les lois sont inutiles, qu’il n’y a plus rien

de sacré, si Louis-Philippe ne maintient pas les rangs; car enfin, si

nous sommes tous égaux, pas vrai, monsieur, n’une femme de chambre ne

doit pas avoir n’un crispin en velours, quand moi, mame Cibot, avec

trente ans de probité, je n’en ai pas... Voilà-t-il pas quelque chose

de beau! On doit voir qui vous êtes. Une femme de chambre est une femme

de chambre, comme moi je suis n’une concierge! Pourquoi donc a-t-on

des épaulettes à grains d’épinards dans le militaire? A chacun son

grade! Tenez, voulez-vous que je vous dise le fin mot de tout ça? Eh

bien! la France est perdue!... Et sous l’Empereur, pas vrai, monsieur?

tout ça marchait autrement. Aussi j’ai dit à Cibot:--Tiens, vois-tu,

mon homme, une maison où il y a des femmes de chambre à crispins en

velours, c’est des gens sans entrailles.....

--Sans entrailles! c’est cela! répondit Pons.

Et Pons raconta ses déboires et ses chagrins à madame Cibot, qui

se répandit en invectives contre les parents, et témoigna la plus

excessive tendresse à chaque phrase de ce triste récit. Enfin, elle

pleura!

Pour concevoir cette intimité subite entre le vieux musicien et

madame Cibot, il suffit de se figurer la situation d’un célibataire,

grièvement malade pour la première fois de sa vie, étendu sur un lit

de douleur, seul au monde, ayant à passer sa journée face à face avec

lui-même, et trouvant cette journée d’autant plus longue qu’il est aux

prises avec les souffrances indéfinissables de l’hépatite qui noircit

la plus belle vie, et que, privé de ses nombreuses occupations, il

tombe dans le marasme parisien, il regrette tout ce qui se voit gratis

à Paris. Cette solitude profonde et ténébreuse, cette douleur dont les

atteintes embrassent le moral encore plus que le physique, l’inanité de

la vie, tout pousse un célibataire, surtout quand il est déjà faible

de caractère et que son cœur est sensible, crédule, à s’attacher à

l’être qui le soigne, comme un noyé s’attache à une planche. Aussi

Pons écoutait-il les commérages de la Cibot avec ravissement. Schmucke

et madame Cibot, le docteur Poulain, étaient l’humanité tout entière,

comme sa chambre était l’univers. Si déjà tous les malades concentrent

leur attention dans la sphère qu’embrassent leurs regards, et si leur

égoïsme s’exerce autour d’eux en se subordonnant aux êtres et aux

choses d’une chambre, qu’on juge ce dont est capable un vieux garçon,

sans affections, et qui n’a jamais connu l’amour. En vingt jours,

Pons en était arrivé par moments à regretter de ne pas avoir épousé

Madeleine Vivet! Aussi, depuis vingt jours, madame Cibot faisait-elle

d’immenses progrès dans l’esprit du malade, qui se voyait perdu sans

elle; car pour Schmucke, Schmucke était un second Pons pour le pauvre

malade. L’art prodigieux de la Cibot consistait, à son insu d’ailleurs,

à exprimer les propres idées de Pons.

--Ah! voilà le docteur, dit-elle en entendant des coups de sonnette.

Et elle laissa Pons tout seul, sachant bien que le Juif et Rémonencq

arrivaient.

--Ne faites pas de bruit, messieurs... dit-elle, qu’il ne s’aperçoive

de rien! car il est comme un crin dès qu’il s’agit de son trésor.

--Une simple promenade suffira, répondit le Juif armé de sa loupe et

d’une lorgnette.

Le salon où se trouvait la majeure partie du Musée-Pons était un de

ces anciens salons comme les concevaient les architectes employés par

la noblesse française, de vingt-cinq pieds de largeur sur trente de

longueur et de treize pieds de hauteur. Les tableaux que possédait

Pons, au nombre de soixante-sept, tenaient tous sur les quatre parois

de ce salon boisé, blanc et or, mais le blanc jauni, l’or rougi par

le temps offraient des tons harmonieux qui ne nuisaient point à

l’effet des toiles. Quatorze statues s’élevaient sur des colonnes,

soit aux angles, soit entre les tableaux, sur des gaînes de Boule. Des

buffets en ébène, tous sculptés et d’une richesse royale, garnissaient

à hauteur d’appui le bas des murs. Ces buffets contenaient les

curiosités. Au milieu du salon, une ligne de crédences en bois sculpté

présentait au regard les plus grandes raretés du travail humain:

les ivoires, les bronzes, les bois, les émaux, l’orfévrerie, les

porcelaines, etc.

Dès que le Juif fut dans ce sanctuaire, il alla droit à quatre

chefs-d’œuvre qu’il reconnut pour les plus beaux de cette collection,

et de maîtres qui manquaient à la sienne. C’était pour lui ce que

sont pour les naturalistes ces _desiderata_ qui font entreprendre des

voyages du couchant à l’aurore, aux tropiques, dans les déserts, les

pampas, les savanes, les forêts vierges. Le premier tableau était de

Sébastien del Piombo, le second de Fra Bartholomeo della Porta, le

troisième un paysage d’Hobbéma, et le dernier un portrait de femme

par Albert Durer, quatre diamants! Sébastien del Piombo se trouve,

dans l’art de la peinture, comme un point brillant où trois écoles

se sont donné rendez-vous pour y apporter chacune ses éminentes

qualités. Peintre de Venise, il est venu à Rome y prendre le style

de Raphaël, sous la direction de Michel-Ange, qui voulut l’opposer à

Raphaël en luttant, dans la personne d’un de ses lieutenants, contre

ce souverain pontife de l’Art. Ainsi, ce paresseux génie a fondu la

couleur vénitienne, la composition florentine, le style raphaëlesque

dans les rares tableaux qu’il a daigné peindre, et dont les cartons

étaient dessinés, dit-on, par Michel-Ange. Aussi peut-on voir à quelle

perfection est arrivé cet homme, armé de cette triple force, quand on

étudie au Musée de Paris le portrait de Baccio Bandinelli qui peut être

mis en comparaison avec l’Homme au gant de Titien, avec le portrait

de vieillard où Raphaël a joint sa perfection à celle de Corrége, et

avec le Charles VIII de Leonardo da Vinci, sans que cette toile y

perde. Ces quatre perles offrent la même eau, le même orient, la même

rondeur, le même éclat, la même valeur. L’art humain ne peut aller au

delà. C’est supérieur à la nature qui n’a fait vivre l’original que

pendant un moment. De ce grand génie, de cette palette immortelle,

mais d’une incurable paresse, Pons possédait un Chevalier de Malte en

prière, peint sur ardoise, d’une fraîcheur, d’un fini, d’une profondeur

supérieurs encore aux qualités du portrait de Baccio Bandinelli. Le Fra

Bartholomeo, qui représentait une Sainte Famille, eût été pris pour

un tableau de Raphaël par beaucoup de connaisseurs. L’Hobbéma devait

aller à soixante mille francs en vente publique. Quant à l’Albert

Durer, ce portrait de femme était pareil au fameux Holzschuer de

Nuremberg, duquel les rois de Bavière, de Hollande et de Prusse ont

offert deux cent mille francs, et vainement, à plusieurs reprises.

Est-ce la femme ou la fille du chevalier Holzschuer, l’ami d’Albert

Durer?... l’hypothèse paraît une certitude, car la femme du Musée-Pons

est dans une attitude qui suppose un pendant, et les armes peintes sont

disposées de la même manière dans l’un et l’autre portrait. Enfin, le

_ætatis suæ_ XLI est en parfaite harmonie avec l’âge indiqué dans le

portrait si religieusement gardé par la maison Holzschuer de Nuremberg,

et dont la gravure a été récemment achevée.

Élie Magus eut des larmes dans les yeux en regardant tour à tour ces

quatre chefs-d’œuvre.

--Je vous donne deux mille francs de gratification par chacun de ces

tableaux, si vous me les faites avoir pour quarante mille francs!...

dit-il à l’oreille de la Cibot stupéfaite de cette fortune tombée du

ciel.

L’admiration, ou, pour être plus exact, le délire du Juif, avait

produit un tel désarroi dans son intelligence et dans ses habitudes de

cupidité, que le Juif s’y abîma, comme on voit.

--Et moi?... dit Rémonencq qui ne se connaissait pas en tableaux.

--Tout est ici de la même force, répliqua finement le Juif à l’oreille

de l’Auvergnat, prends dix tableaux au hasard et aux mêmes conditions,

ta fortune sera faite!

Ces trois voleurs se regardaient encore, chacun en proie à sa volupté,

la plus vive de toutes, la satisfaction du succès en fait de fortune,

lorsque la voix du malade retentit et vibra comme des coups de cloche...

--Qui va là!... criait Pons.

--Monsieur! recouchez-vous donc! dit la Cibot en s’élançant sur Pons

et le forçant à se remettre au lit. Ah çà! voulez-vous vous tuer!...

Eh bien! ce n’est pas monsieur Poulain, c’est ce brave Rémonencq, qui

est si inquiet de vous, qu’il vient savoir de vos nouvelles!... Vous

êtes si aimé, que toute la maison est en l’air pour vous. De quoi donc

avez-vous peur?

--Mais, il me semble que vous êtes là plusieurs, dit le malade.

--Plusieurs! c’est bon!... Ah! çà, rêvez-vous?... Vous finirez par

devenir fou, ma parole d’honneur!... Tenez! voyez.

La Cibot alla vivement ouvrir la porte, fit signe à Magus de se retirer

et à Rémonencq d’avancer.

--Eh bien! mon cher monsieur, dit l’Auvergnat pour qui la Cibot avait

parlé, je viens savoir de vos nouvelles, car toute la maison est dans

les transes par rapport à vous... Personne n’aime que la mort se mette

dans les maisons!... Et, enfin, le papa Monistrol, que vous connaissez

bien, m’a chargé de vous dire que si vous aviez besoin d’argent, il se

mettait à votre service...

--Il vous envoie pour donner un coup d’œil à mes _biblots_!... dit le

vieux collectionneur avec une aigreur pleine de défiance.

Dans les maladies de foie, les sujets contractent presque toujours une

antipathie spéciale, momentanée; ils concentrent leur mauvaise humeur

sur un objet ou sur une personne quelconque. Or, Pons se figurait qu’on

en voulait à son trésor, il avait l’idée fixe de le surveiller, et il

envoyait, de moments en moments, Schmucke voir si personne ne s’était

glissé dans le sanctuaire.

--Elle est assez belle, votre collection, répondit astucieusement

Rémonencq, pour exciter l’attention des chineurs; je ne me connais

pas en haute curiosité, mais monsieur passe pour être un si grand

connaisseur, que quoique je ne sois pas bien avancé dans la chose,

j’achèterai bien de monsieur, les yeux fermés... Si monsieur avait

quelquefois besoin d’argent, car rien ne coûte comme ces sacrées

maladies... que ma sœur, en dix jours, a dépensé trente sous de

remèdes, quand elle a eu les sangs bouleversés, et qu’elle aurait bien

guéri sans cela... Les médecins sont des fripons qui profitent de notre

état pour...

--Adieu, merci, monsieur, répondit Pons au ferrailleur en lui jetant

des regards inquiets.

--Je vais le reconduire, dit tout bas la Cibot à son malade, crainte

qu’il ne touche à quelque chose.

--Oui, oui, répondit le malade en remerciant la Cibot par un regard.

La Cibot ferma la porte de la chambre à coucher, ce qui réveilla

la défiance de Pons. Elle trouva Magus immobile devant les quatre

tableaux. Cette immobilité, cette admiration ne peuvent être comprises

que par ceux dont l’âme est ouverte au beau idéal, au sentiment

ineffable que cause la perfection dans l’art, et qui restent plantés

sur leurs pieds durant des heures entières au Musée devant la Joconde

de Leonardo da Vinci, devant l’Antiope du Corrége, le chef-d’œuvre de

ce peintre, devant la maîtresse du Titien, la Sainte-Famille d’_Andrea

del Sarto_, devant les enfants entourés de fleurs du Dominiquin,

le petit camaïeu de Raphaël et son portrait de vieillard, les plus

immenses chefs-d’œuvre de l’art.

--Sauvez-vous sans bruit! dit-elle.

Le Juif s’en alla lentement et à reculons, regardant les tableaux comme

un amant regarde une maîtresse à laquelle il dit adieu. Quand le Juif

fut sur le palier, la Cibot, à qui cette contemplation avait donné des

idées, frappa sur le bras sec de Magus.

--Vous me donnerez quatre mille francs par tableau! sinon rien de

fait...

--Je suis si pauvre!... dit Magus. Si je désire ces toiles, c’est par

amour, uniquement par amour de l’art, ma belle dame!

--Tu es si sec, mon fiston! dit la portière, que je conçois cet

amour-là. Mais si tu ne me promets pas aujourd’hui seize mille francs

devant Rémonencq, demain, ce sera vingt mille.

--Je promets les seize, répondit le Juif effrayé de l’avidité de cette

portière.

--Par quoi ça peut-il jurer, un Juif?... dit la Cibot à Rémonencq.

--Vous pouvez vous fier à lui, répondit le ferrailleur, il est aussi

honnête homme que moi.

--Eh bien! et vous? demanda la portière, si je vous en fais vendre, que

me donnerez-vous?...

--Moitié dans les bénéfices, dit promptement Rémonencq.

--J’aime mieux une somme tout de suite, je ne suis pas dans le

commerce, répondit la Cibot.

--Vous entendez joliment les affaires! dit Élie Magus en souriant, vous

feriez une fameuse marchande.

--Je lui offre de s’associer avec moi corps et biens, dit l’Auvergnat

en prenant le bras potelé de la Cibot et tapant dessus avec une force

de marteau. Je ne lui demande pas d’autre mise de fonds que sa beauté!

Vous avez tort de tenir à votre Turc de Cibot et à son aiguille!

Est-ce un petit portier qui peut enrichir une belle femme comme vous?

Ah! quelle figure vous feriez dans une boutique sur le boulevard, au

milieu des curiosités, jabotant avec les amateurs et les entortillant!

Laissez-moi là votre loge quand vous aurez fait votre pelote ici, et

vous verrez ce que nous deviendrons à nous deux!

--Faire ma pelote! dit la Cibot. Je suis incapable de prendre ici la

valeur d’une épingle! entendez-vous, Rémonencq? s’écria la portière. Je

suis connue dans le quartier pour une honnête femme, nà!

Les yeux de la Cibot flamboyaient.

--Là, rassurez-vous! dit Élie Magus. Cet Auvergnat a l’air de vous trop

aimer pour vouloir vous offenser.

--Comme elle vous mènerait les pratiques! s’écria l’Auvergnat.

--Soyez justes, mes fistons, reprit madame Cibot radoucie, et jugez

vous-mêmes de ma situation ici!... Voilà dix ans que je m’extermine

le tempérament pour ces deux vieux garçons-là, sans que jamais ils ne

m’aient donné autre chose que des paroles... Rémonencq vous dira que je

nourris ces deux vieux à forfait, où que je perds des vingt à trente

sous par jour, que toutes mes économies y ont passé, par l’âme de ma

mère!... la seule auteur de mes jours que j’ai connue; mais aussi vrai

que j’existe, et que voilà le jour qui nous éclaire, et que mon café

me serve de poison si je mens d’une centime!... Eh bien! en voilà un

qui va mourir, pas vrai? et c’est le plus riche de ces deux hommes

de qui j’ai fait mes propres enfants!... Croireriez-vous, mon cher

monsieur, que depuis vingt jours que je lui répète qu’il est à la mort

(car monsieur Poulain l’a condamné!...), ce grigou-là ne parle pas

plus de me mettre sur son testament que si je ne le connaissais pas! Ma

parole d’honneur, nous n’avons notre dû qu’en le prenant, foi d’honnête

femme; car allez donc vous fier à des héritiers?... pus souvent! Tenez,

voyez-vous, paroles ne puent pas, tout le monde est de la canaille!

--C’est vrai! dit sournoisement Élie Magus, et c’est encore nous

autres, ajouta-t-il en regardant Rémonencq, qui sommes les plus

honnêtes gens...

--Laissez-moi donc, reprit la Cibot, je ne parle pas pour vous... Les

_personnes pressantes_, comme dit cet ancien acteur, _sont toujours

acceptées_!... Je vous jure que ces deux messieurs me doivent déjà près

de trois mille francs, que le peu que je possède est déjà passé dans

les médicaments et dans leurs affaires, et s’ils n’allaient ne me rien

reconnaître de mes avances!... Je suis si bête avec ma probité que je

n’ose pas leux en parler. Pour lors, vous qu’êtes dans les affaires,

mon cher monsieur, me conseillez-vous de m’adresser à un avocat?...

--Un avocat! s’écria Rémonencq, vous en savez plus que tous les

_avocastes_!...

Le bruit de la chute d’un corps lourd, tombé sur le carreau de la salle

à manger, retentit dans le vaste espace de l’escalier.

--Ah! mon Dieu! cria la Cibot, qué qu’il arrive? Il me semble que c’est

monsieur qui vient de prendre un billet de parterre!...

Elle poussa ses deux complices qui dégringolèrent avec agilité, puis

elle se retourna, se précipita dans la salle à manger et y vit Pons

étalé tout de son long, en chemise, évanoui! Elle prit le vieux garçon

dans ses bras, l’enleva comme une plume, et le porta jusque sur son

lit. Quand elle eut couché le moribond, elle lui fit respirer des

barbes de plume brûlée, elle lui mouilla les tempes d’eau de Cologne,

elle le ranima. Puis, lorsqu’elle vit les yeux de Pons ouverts, que la

vie fut revenue, elle se posa les poings sur les hanches.

--Sans pantoufles, en chemise! il y a de quoi vous tuer! Et pourquoi

vous défiez-vous de moi?... Si c’est ainsi, adieu, monsieur. Après dix

ans que je vous sers, que je mets du mien dans votre ménage, que mes

économies y sont toutes passées, pour éviter des ennuis à ce pauvre

monsieur Schmucke, qui pleure comme un enfant par les escaliers...

Voilà ma récompense! vous venez m’espionner... Dieu vous a puni! c’est

bien fait! Et moi qui me donne un effort pour vous porter dans mes

bras, que je risque d’être blessée pour le reste de mes jours. Ah! mon

Dieu! et la porte que j’ai laissée ouverte...

--Avec qui causiez-vous?

--En voilà des idées! s’écria la Cibot. Ah çà! suis-je votre esclave?

ai-je des comptes à vous rendre? Savez-vous que si vous m’ennuyez

ainsi, je plante tout là! Vous prendrez n’une garde!

Pons, épouvanté de cette menace, donna sans le savoir à la Cibot la

mesure de ce qu’elle pouvait tenter avec cette épée de Damoclès.

--C’est ma maladie! dit-il piteusement.

--A la bonne heure! répliqua la Cibot rudement.

Elle laissa Pons confus, en proie à des remords, admirant le dévouement

criard de sa garde-malade, se faisant des reproches, et ne sentant pas

le mal horrible par lequel il venait d’aggraver sa maladie en tombant

ainsi sur les dalles de la salle à manger. La Cibot aperçut Schmucke

qui montait l’escalier.

--Venez, monsieur... Il y a de tristes nouvelles! allez! monsieur

Pons devient fou!... Figurez-vous qu’il s’est levé tout nu, qu’il m’a

suivie, non, il s’est étendu là, tout de son long... Demandez-lui

pourquoi, il n’en sait rien... Il va mal. Je n’ai rien fait pour le

provoquer à des violences pareilles, à moins de lui avoir réveillé les

idées en lui parlant de ses premières amours... Qui est-ce qui connaît

les hommes! C’est tous vieux libertins... J’ai eu tort de lui montrer

mes bras, que ses yeux en brillaient comme des escarboucles...

Schmucke écoutait madame Cibot, comme s’il l’entendait parlant hébreu.

--Je me suis donné un effort que j’en serai blessée pour jusqu’à la

fin de mes jours!... ajouta la Cibot en paraissant éprouver de vives

douleurs et pensant à mettre à profit l’idée qu’elle avait eue, par

hasard, en sentant une petite fatigue dans les muscles. Je suis si

bête! Quand je l’ai vu là, par terre, je l’ai pris dans mes bras, et je

l’ai porté jusqu’à son lit, comme un enfant, quoi! Mais, maintenant je

sens un effort! Ah! je me trouve mal!... je descends chez moi, gardez

notre malade. Je vas envoyer Cibot chercher monsieur Poulain pour moi!

J’aimerais mieux mourir que de me voir infirme...

La Cibot accrocha la rampe et roula par les escaliers en faisant

mille contorsions et des gémissements si plaintifs, que tous les

locataires, effrayés, sortirent sur les paliers de leurs appartements.

Schmucke soutenait la malade en versant des larmes, et il expliquait

le dévouement de la portière. Toute la maison, tout le quartier surent

bientôt le trait sublime de madame Cibot, qui s’était donné un effort

mortel, disait-on, en enlevant un des Casse-noisettes dans ses bras.

Schmucke, revenu près de Pons, lui révéla l’état affreux de leur

factotum, et tous deux ils se regardèrent en disant: Qu’allons-nous

devenir sans elle?... Schmucke, en voyant le changement produit chez

Pons par son escapade, n’osa pas le gronder.

--_Vichis pric-à-prac! c’haimerais mieux les priler que de bertre mon

ami!_... s’écria-t-il en apprenant de Pons la cause de l’accident. _Se

tevier de montam Zibod, qui nous brede ses igonomies! C’esdre bas pien;

mais c’est la malatie_...

--Ah! quelle maladie! je suis changé, je le sens, dit Pons. Je ne

voudrais pas te faire souffrir, mon bon Schmucke.

--_Cronte-moi!_ dit Schmucke, _et laisse montam Zibod dranquille_.

Le docteur Poulain fit disparaître en quelques jours l’infirmité dont

se disait menacée madame Cibot, et sa réputation reçut dans le quartier

du Marais un lustre extraordinaire de cette guérison, qui tenait du

miracle. Il attribua chez Pons ce succès à l’excellente constitution

de la malade, qui reprit son service auprès de ses deux messieurs le

septième jour à leur grande satisfaction. Cet événement augmenta de

cent pour cent l’influence, la tyrannie de la portière sur le ménage

des deux Casse-noisettes, qui, pendant cette semaine, s’étaient

endettés, mais dont les dettes furent payées par elle. La Cibot profita

de la circonstance pour obtenir (et avec quelle facilité!) de Schmucke

une reconnaissance des deux mille francs qu’elle disait avoir prêtés

aux deux amis.

--Ah! quel médecin que monsieur Poulain! dit la Cibot à Pons. Il vous

sauvera, mon cher monsieur, car il m’a tirée du cercueil! Mon pauvre

Cibot me regardait comme morte!... Eh bien! monsieur Poulain a dû vous

le dire, pendant que j’étais sur mon lit, je ne pensais qu’à vous. «Mon

Dieu, que je disais, prenez-moi, et laissez vivre mon cher monsieur

Pons...»

--Pauvre chère madame Cibot, vous avez manqué d’avoir une infirmité

pour moi!...

--Ah! sans monsieur Poulain, je serais dans la chemise de sapin qui

nous attend tous. Eh bien! n’au bout du fossé la culbute, comme disait

cet ancien acteur! Faut de la philosophie. Comment avez-vous fait sans

moi?...

--Schmucke m’a gardé, répondit le malade; mais notre pauvre caisse et

notre clientèle en ont souffert... Je ne sais pas comment il a fait.

--_Ti galme! Bons!_ s’écria Schmucke, _nus afons i tans le bère Zibod,

ein panquier_...

--Ne parlez pas de cela! mon cher mouton, vous êtes tous deux nos

enfants, reprit la Cibot. Nos économies sont bien placées chez vous,

allez! vous êtes plus solides que la Banque. Tant que nous aurons un

morceau de pain, vous en aurez la moitié... ça ne vaut pas la peine

d’en parler...

--_Baufre montam Zibod!_ dit Schmucke en s’en allant.

Pons gardait le silence.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 48 / 62 段