petit vieillard, vêtu d’une méchante petite redingote, d’un gilet de
soie décennal, d’un pantalon crasseux, la tête chauve, le visage creux,
la barbe frétillante et dardant ses poils blancs, le menton menaçant
et pointu, la bouche démeublée, l’œil brillant comme celui de ses
chiens, les mains osseuses et décharnées, le nez en obélisque, la peau
rugueuse et froide, souriant à ces belles créations du génie! Un Juif,
au milieu de trois millions, sera toujours un des plus beaux spectacles
que puisse donner l’humanité. Robert Médal, notre grand acteur, ne peut
pas, quelque sublime qu’il soit, atteindre à cette poésie. Paris est la
ville du monde qui recèle le plus d’originaux en ce genre, ayant une
religion au cœur. Les _excentriques_ de Londres finissent toujours par
se dégoûter de leurs adorations comme ils se dégoûtent de vivre; tandis
qu’à Paris les monomanes vivent avec leur fantaisie dans un heureux
concubinage d’esprit. Vous y voyez souvent venir à vous des Pons, des
Élie Magus vêtus fort pauvrement, le nez comme celui du secrétaire
perpétuel de l’Académie française, à l’ouest! ayant l’air de ne tenir
à rien, de ne rien sentir, ne faisant aucune attention aux femmes, aux
magasins, allant pour ainsi dire au hasard, le vide dans leur poche,
paraissant être dénués de cervelle, et vous vous demandez à quelle
tribu parisienne ils peuvent appartenir. Eh bien! ces hommes sont des
millionnaires, des collectionneurs, les gens les plus passionnés de la
terre, des gens capables de s’avancer dans les terrains boueux de la
police correctionnelle pour s’emparer d’une tasse, d’un tableau, d’une
pièce rare, comme fit Élie Magus, un jour, en Allemagne.
Tel était l’expert chez qui Rémonencq conduisit mystérieusement la
Cibot. Rémonencq consultait Élie Magus toutes les fois qu’il le
rencontrait sur les boulevards. Le Juif avait, à diverses reprises,
fait prêter par Abramko de l’argent à cet ancien commissionnaire dont
la probité lui était connue. La Chaussée des Minimes étant à deux pas
de la rue de Normandie, les deux complices du _coup à monter_ y furent
en dix minutes.
--Vous allez voir, lui dit Rémonencq, le plus riche des anciens
marchands de la Curiosité, le plus grand connaisseur qu’il y ait à
Paris...
Madame Cibot fut stupéfaite en se trouvant en présence d’un petit
vieillard vêtu d’une houppelande indigne de passer par les mains de
Cibot pour être raccommodée, qui surveillait son restaurateur, un
peintre occupé à réparer des tableaux dans une pièce froide de ce vaste
rez-de-chaussée; puis, en recevant un regard de ces yeux pleins d’une
malice froide comme ceux des chats, elle trembla.
--Que voulez-vous, Rémonencq? dit-il.
--Il s’agit d’estimer des tableaux; et il n’y a que vous dans Paris
qui puissiez dire à un pauvre chaudronnier comme moi ce qu’il en peut
donner, quand il n’a pas, comme vous, des mille et des cents!
--Où est-ce? dit Élie Magus.
--Voici la portière de la maison qui fait le ménage du monsieur, et
avec qui je me suis arrangé...
--Quel est le nom du propriétaire?
--Monsieur Pons! dit la Cibot.
--Je ne le connais pas, répondit d’un air ingénu Magus en pressant tout
doucement de son pied le pied de son restaurateur.
Moret, ce peintre, savait la valeur du Musée-Pons, et il avait levé
brusquement la tête. Cette finesse ne pouvait être hasardée qu’avec
Rémonencq et la Cibot. Le Juif avait évalué moralement cette portière
par un regard où les yeux firent l’office des balances d’un peseur
d’or. L’un et l’autre devaient ignorer que le bonhomme Pons et Magus
avaient mesuré souvent leurs griffes. En effet, ces deux amateurs
féroces s’enviaient l’un l’autre. Aussi le vieux Juif venait-il d’avoir
comme un éblouissement intérieur. Jamais il n’espérait pouvoir entrer
dans un sérail si bien gardé. Le Musée-Pons était le seul à Paris qui
pût rivaliser avec le Musée-Magus. Le Juif avait eu, vingt ans plus
tard que Pons, la même idée; mais, en sa qualité de marchand-amateur,
le Musée-Pons lui resta fermé de même qu’à Dusommerard. Pons et Magus
avaient au cœur la même jalousie. Ni l’un ni l’autre ils n’aimaient
cette célébrité que recherchent ordinairement ceux qui possèdent des
cabinets. Pouvoir examiner la magnifique collection du pauvre musicien,
c’était, pour Élie Magus, le même bonheur que celui d’un amateur de
femmes parvenant à se glisser dans le boudoir d’une belle maîtresse
que lui cache un ami. Le grand respect que témoignait Rémonencq à ce
bizarre personnage et le prestige qu’exerce tout pouvoir réel, même
mystérieux, rendirent la portière obéissante et souple. La Cibot perdit
le ton autocratique avec lequel elle se conduisait dans sa loge avec
les locataires et ses deux messieurs, elle accepta les conditions de
Magus et promit de l’introduire dans le Musée-Pons, le jour même.
C’était amener l’ennemi dans le cœur de la place, plonger un poignard
au cœur de Pons qui, depuis dix ans, interdisait à la Cibot de laisser
pénétrer qui que ce fût chez lui, qui prenait toujours sur lui ses
clefs, et à qui la Cibot avait obéi, tant qu’elle avait partagé les
opinions de Schmucke en fait de bric-à-brac. En effet, le bon Schmucke,
en traitant ces magnificences de _primporions_ et déplorant la manie de
Pons, avait inculqué son mépris pour ces antiquailles à la portière et
garanti le Musée-Pons de toute invasion pendant fort long-temps.
Depuis que Pons était alité, Schmucke le remplaçait au théâtre et
dans les pensionnats. Le pauvre Allemand, qui ne voyait son ami que
le matin et à dîner, tâchait de suffire à tout en conservant leur
commune clientèle; mais toutes ses forces étaient absorbées par
cette tâche, tant la douleur l’accablait. En voyant ce pauvre homme
si triste, les écolières et les gens du théâtre, tous instruits par
lui de la maladie de Pons, lui en demandaient des nouvelles, et le
chagrin du pianiste était si grand, qu’il obtenait des indifférents
la même grimace de sensibilité qu’on accorde à Paris aux plus grandes
catastrophes. Le principe même de la vie du bon Allemand était attaqué
tout aussi bien que chez Pons. Schmucke souffrait à la fois de sa
douleur et de la maladie de son ami. Aussi parlait-il de Pons pendant
la moitié de la leçon qu’il donnait; il interrompait si naïvement une
démonstration pour se demander à lui-même comment allait son ami, que
la jeune écolière l’écoutait expliquant la maladie de Pons. Entre
deux leçons, il accourait rue de Normandie pour voir Pons pendant
un quart d’heure. Effrayé du vide de la caisse sociale, alarmé par
madame Cibot qui, depuis quinze jours, grossissait de son mieux les
dépenses de la maladie, le professeur de piano sentait ses angoisses
dominées par un courage dont il ne se serait jamais cru capable. Il
voulait pour la première fois de sa vie gagner de l’argent, pour que
l’argent ne manquât pas au logis. Quand une écolière, vraiment touchée
de la situation des deux amis, demandait à Schmucke comment il pouvait
laisser Pons tout seul, il répondait, avec le sublime sourire des
dupes:--_Matemoiselle, nus afons montam Zibod! eine trèssor! eine
berle! Bous ed zoicné gomme ein brince!_ Or, dès que Schmucke trottait
par les rues, la Cibot était la maîtresse de l’appartement et du
malade. Comment Pons, qui n’avait rien mangé depuis quinze jours, qui
gisait sans force, que la Cibot était obligée de lever elle-même et
d’asseoir dans une bergère pour faire le lit, aurait-il pu surveiller
ce soi-disant ange gardien? Naturellement la Cibot était allée chez
Élie Magus pendant le déjeuner de Schmucke.
Elle revint pour le moment où l’Allemand disait adieu au malade;
car, depuis la révélation de la fortune possible de Pons, la Cibot
ne quittait plus son célibataire, elle le couvait! Elle s’enfonçait
dans une bonne bergère, au pied du lit, et faisait à Pons, pour le
distraire, ces commérages auxquels excellent ces sortes de femmes.
Devenue pateline, douce, attentive, inquiète, elle s’établissait dans
l’esprit du bonhomme Pons avec une adresse machiavélique, comme on va
le voir. Effrayée par la prédiction du grand jeu de madame Fontaine, la
Cibot s’était promis à elle-même de réussir par des moyens doux, par
une scélératesse purement morale, à se faire coucher sur le testament
de son monsieur. Ignorant pendant dix ans la valeur du Musée-Pons, la
Cibot se voyait dix ans d’attachement, de probité, de désintéressement
devant elle, et elle se proposait d’escompter cette magnifique valeur.
Depuis le jour où, par un mot plein d’or, Rémonencq avait fait éclore
dans le cœur de cette femme un serpent contenu dans sa coquille pendant
vingt-cinq ans, le désir d’être riche, cette créature avait nourri le
serpent de tous les mauvais levains qui tapissent le fond des cœurs, et
l’on va voir comment elle exécutait les conseils que lui sifflait le
serpent.
--Eh bien! a-t-il bien bu, notre chérubin? va-t-il mieux? dit-elle à
Schmucke.
--_Bas pien! mon tchère montame Zibod! bas pien!_ répondit l’Allemand
en essuyant une larme.
--Bah! vous vous alarmez par trop aussi, mon cher monsieur, il faut
en prendre et en laisser... Cibot serait à la mort, je ne serais pas
si désolée que vous l’êtes. Allez! notre chérubin est d’une bonne
constitution. Et puis, voyez-vous, il paraît qu’il a été sage! vous
ne savez pas combien les gens sages vivent vieux! Il est bien malade,
c’est vrai, mais n’avec les soins que j’ai de lui, je l’en tirerai.
Soyez tranquille, allez à vos affaires, je vais lui tenir compagnie, et
lui faire boire ses pintes d’eau d’orge.
--_Sans fus, che murerais d’einquiédute_... dit Schmucke en pressant
dans ses mains par un geste de confiance la main de sa bonne ménagère.
La Cibot entra dans la chambre de Pons en s’essuyant les yeux.
--Qu’avez-vous, madame Cibot? dit Pons.
--C’est monsieur Schmucke qui me met l’âme à l’envers, il vous pleure
comme si vous étiez mort! dit-elle. Quoique vous ne soyez pas bien,
vous n’êtes pas encore assez mal pour qu’on vous pleure; mais cela me
fait tant d’effet! Mon Dieu, suis-je bête d’aimer comme cela les gens
et de m’être attachée à vous plus qu’à Cibot! Car, après tout, vous
ne m’êtes de rien, nous ne sommes parents que par la première femme;
eh bien! j’ai les sangs tournés dès qu’il s’agit de vous, ma parole
d’honneur. Je me ferais couper la main, la gauche s’entend, nà, devant
vous, pour vous voir allant et venant, mangeant et flibustant des
marchands, comme n’à votre ordinaire... Si j’avais eu n’un enfant, je
pense que je l’aurais aimé, comme je vous aime, quoi! Buvez donc, mon
mignon, allons, un plein verre! Voulez-vous boire, monsieur! D’abord,
monsieur Poulain a dit:--S’il ne veut pas aller au Père-Lachaise,
monsieur Pons doit boire dans sa journée autant de voies d’eau qu’un
Auvergnat en vend. Ainsi, buvez! allons!...
--Mais, je bois, ma bonne Cibot... tant et tant que j’ai l’estomac
noyé...
--Là, c’est bien! dit la portière en prenant le verre vide. Vous vous
en sauverez comme ça! Monsieur Poulain avait un malade comme vous, qui
n’avait aucun soin, que ses enfants abandonnaient et il est mort de
cette maladie-là, faute d’avoir bu!... Ainsi faut boire, voyez-vous,
mon bichon!... qu’on l’a enterré il y a deux mois... Savez-vous que
si vous mouriez, mon cher monsieur, vous entraîneriez avec vous le
bonhomme Schmucke... il est comme un enfant, ma parole d’honneur.
Ah! vous aime-t-il, ce cher agneau d’homme! non, jamais une femme
n’aime un homme comme ça!... Il en perd le boire et le manger, il est
maigri depuis quinze jours, autant que vous qui n’avez que la peau et
les os... Ça me rend jalouse, car je vous suis bien attachée; mais
je n’en suis pas là... je n’ai pas perdu l’appétit, au contraire!
Forcée de monter et de descendre sans cesse les étages, j’ai des
lassitudes dans les jambes, que le soir je tombe comme une masse de
plomb. Ne voilà-t-il pas que je néglige mon pauvre Cibot pour vous,
que mademoiselle Rémonencq lui fait son vivre, qu’il me bougonne
parce que tout est mauvais! Pour lors, je lui dis comme ça qu’il faut
savoir souffrir pour les autres, et que vous êtes trop malade pour
qu’on vous quitte... D’abord vous n’êtes pas assez bien pour ne pas
avoir une garde! Pus souvent que je souffrirais une garde ici, moi qui
fais vos affaires et votre ménage depuis dix ans... Et alles sont sur
leux bouche! qu’elles mangent comme dix, qu’elles veulent du vin, du
sucre, leurs chaufferettes, leurs aises... Et puis qu’elles volent les
malades, quand les malades ne les mettent pas sur leurs testaments...
Mettez une garde ici pour aujourd’hui, mais demain nous trouvererions
un tableau, quelque objet de moins...
--Oh! madame Cibot! s’écria Pons hors de lui, ne me quittez pas!...
Qu’on ne touche à rien!...
--Je suis là! dit la Cibot, tant que j’en aurai la force, je serai
là... soyez tranquille! Monsieur Poulain, qui peut-être a des vues
sur votre trésor, ne voulait-il pas vous donner n’une garde!... Comme
je vous l’ai remouché!--«Il n’y a que moi, que je lui ai dit, de qui
veuille monsieur, il a mes habitudes comme j’ai les siennes.» Et il
s’est tu. Mais une garde, c’est tout voleuses! J’haï-t-il ces femmes
là... Vous allez voir comme elles sont intrigantes. Pour lors, un
vieux monsieur...--Notez que c’est monsieur Poulain qui m’a raconté
cela...--Donc une madame Sabatier, une femme de trente-six ans,
ancienne marchande de mules au Palais,--vous connaissez bien la galerie
marchande qu’on a démolie au Palais...
Pons fit un signe affirmatif.
--Bien, c’te femme, pour lors, n’a pas réussi, rapport à son homme qui
buvait tout et qu’est mort d’une imbustion spontanée, mais elle a été
belle femme, faut tout dire, mais ça ne lui a pas profité, quoiqu’elle
ait eu, dit-on, des avocats pour bons amis... Donc, dans la débine,
elle s’a fait garde de femmes en couches, et n’alle demeure rue
Barre-du-Bec. Elle n’a donc gardé comme ça n’un vieux monsieur, qui,
sous votre respect, avait une maladie des foies lurinaires, qu’on le
sondait comme un puits n’artésien, et qui voulait de si grands soins
qu’elle couchait sur un lit de sangle dans la chambre de ce monsieur.
C’est-y croyabe ces choses-là. Mais vous me direz: les hommes, ça ne
respecte rien! tant ils sont égoïstes! Enfin voilà qu’en causant avec
lui, vous comprenez, elle était là toujours, elle l’égayait, elle lui
racontait des histoires, elle le faisait jaser, comme nous sommes-là,
pas vrai, tous les deux à jacasser... Elle apprend que ses neveux, le
malade avait des neveux, étaient des monstres, qu’ils lui donnaient
des chagrins, et, fin finale, que sa maladie venait de ses neveux.
Eh bien! mon cher monsieur, elle a sauvé ce monsieur, et elle est
devenue sa femme, et ils ont un enfant qu’est superbe, et que mame
Bordevin, la bouchère de la rue Charlot qu’est parente a c’te dame, a
été marraine... En voilà ed’ la chance! Moi, je suis mariée!... Mais
je n’ai pas d’enfant, et je puis le dire, c’est la faute à Cibot,
qui m’aime trop; car si je voulais... Suffit. Quéque nous serions
devenus avec de la famille, moi et mon Cibot, qui n’avons pas n’un sou
vaillant, n’après trente ans de probité, mon cher monsieur! Mais ce qui
me console, c’est que je n’ai pas n’un liard du bien d’autrui. Jamais
je n’ai fait de tort à personne... Tenez, n’une supposition, qu’on peut
dire, puisque dans six semaines vous serez sur vos quilles, à flâner
sur le boulevard; eh bien! vous me mettriez sur votre testament; eh
bien! je n’aurais de cesse que je n’aie trouvé vos héritiers pour leur
rendre... tant j’ai tant peur du bien qui n’est pas acquis à la sueur
de mon front. Vous me direz: «Mais, mame Cibot, ne vous tourmentez donc
pas comme ça, vous l’avez bien gagné, vous avez soigné ces messieurs
comme vos enfants, vous leur avez épargné mille francs par an... Car,
à ma place, savez-vous, monsieur, qu’il y a bien des cuisinières qui
auraient déjà dix mille francs ed’ placés.--«C’est donc justice si ce
digne monsieur vous laisse un petit viager!...» qu’on me dirait par
supposition. Eh bien! non! moi je suis désintéressée... Je ne sais pas
comment il y a des femmes qui font le bien par intérêt... Ce n’est plus
faire le bien, n’est-ce pas, monsieur?... Je ne vais pas à l’église,
moi! Je n’en ai pas le temps; mais ma conscience me dit ce qui est
bien... Ne vous agitez pas comme ça, mon chat!... ne vous grattez
pas! Mon Dieu, comme vous jaunissez! vous êtes si jaune, que vous en
devenez brun... Comme c’est drôle qu’on soit, en vingt jours, comme un
citron!... La probité, c’est le trésor des pauvres gens, il faut bien
posséder quelque chose! D’abord, vous arrivereriez à toute extrémité,
par supposition, je serais la première à vous dire que vous devez
donner tout ce qui vous appartient à monsieur Schmucke. C’est là votre
devoir, car il est à lui seul, toute votre famille! il vous n’aime,
celui-là, comme un chien aime son maître.
--Ah! oui! dit Pons, je n’ai été aimé dans toute ma vie que par lui...
--Ah! monsieur, dit madame Cibot, vous n’êtes pas gentil, et moi, donc!
je ne vous aime donc pas...
--Je ne dis pas cela, ma chère madame Cibot.
--Bon! allez-vous pas me prendre pour une servante, une cuisinière
ordinaire, comme si je n’avais pas n’un cœur! Ah! mon Dieu! fendez-vous
donc pendant onze ans pour deux vieux garçons! ne soyez donc occupée
que de leur bien-être, que je remuais tout chez dix fruitières, à m’y
faire dire des sottises, pour vous trouver du bon fromage de Brie,
que j’allais jusqu’à la Halle pour vous avoir du beurre frais, et
prenez donc garde à tout, qu’en dix ans je ne vous ai rien cassé,
rien écorné... Soyez donc comme une mère pour ses enfants! Et vous
n’entendre dire un _ma chère madame Cibot_ qui prouve qu’il n’y a pas
un sentiment pour vous dans le cœur du vieux monsieur que vous soignez
comme un fils de roi, car le petit roi de Rome n’a pas été soigné comme
vous!... Voulez-vous parier qu’on ne l’a pas soigné comme vous!... à
preuve qu’il est mort à la fleur de son âge... Tenez, monsieur, vous
n’êtes pas juste... Vous êtes un ingrat! C’est parce que je ne suis
qu’une pauvre portière. Ah! mon Dieu, vous croyez donc aussi, vous, que
nous sommes des chiens...
--Mais, ma chère madame Cibot...
--Enfin, vous qu’êtes un savant, expliquez-moi pourquoi nous sommes
traités comme ça, nous autres concierges, qu’on ne nous croit pas des
sentiments, qu’on se moque de nous, dans n’un temps où l’on parle
d’égalité!... Moi, je ne vaux donc pas une autre femme! moi qui ai
été une des plus jolies femmes de Paris, qu’on m’a nommée _la belle
écaillère_, et que je recevais des déclarations d’amour sept ou huit
fois par jour... Et que si je voulais encore! Tenez, monsieur, vous
connaissez bien ce gringalet de ferrailleur qu’est à la porte, eh
bien! si j’étais veuve, une supposition, il m’épouserait les yeux
fermés, tant il les a ouverts à mon endroit, qu’il me dit toute la
journée:--«Oh! les beaux bras que vous avez!... mame Cibot! je rêvais,
cette nuit, que c’était du pain et que j’étais du beurre, et que je
m’étendais là-dessus!...» Tenez, monsieur, en voilà des bras!... Elle
retroussa sa manche et montra le plus magnifique bras du monde, aussi
blanc et aussi frais que sa main était rouge et flétrie; un bras
potelé, rond, à fossettes, et qui, tiré de son fourreau de mérinos
commun, comme une lame est tirée de sa gaine, devait éblouir Pons,
qui n’osa pas le regarder trop longtemps.--Et, reprit-elle, qui ont
ouvert autant de cœurs que mon couteau ouvrait d’huîtres! Eh bien!
c’est à Cibot, et j’ai eu le tort de négliger ce pauvre cher homme, qui
se jetterait dedans un précipice au premier mot que je dirais, pour
vous, monsieur, qui m’appelez _ma chère madame Cibot_, quand je ferais
l’impossible pour vous...
--Écoutez-moi donc, dit le malade, je ne peux pas vous appeler ma mère
ni ma femme...
--Non, jamais de ma vie ni de mes jours, je ne m’attache plus à
personne!...
--Mais laissez-moi donc dire! reprit Pons. Voyons, j’ai parlé de
Schmucke, d’abord.
--Monsieur Schmucke! en voilà un de cœur! dit-elle. Allez, il m’aime,
lui, parce qu’il est pauvre! C’est la richesse qui rend insensible,
et vous êtes riche! Eh bien! n’ayez une garde, vous verrez quelle
vie elle vous fera! qu’elle vous tourmentera comme un hanneton... Le
médecin dira qu’il faut vous faire boire, elle ne vous donnera rien
qu’à manger! elle vous enterrera pour vous voler! Vous ne méritez pas
d’avoir une madame Cibot!... Allez! quand monsieur Poulain viendra,
vous lui demanderez une garde!
--Mais, sacrebleu! écoutez-moi donc! s’écria le malade en colère. Je ne
parlais pas des femmes en parlant de mon ami Schmucke!... Je sais bien
que je n’ai pas d’autres cœurs où je suis aimé sincèrement que le vôtre
et celui de Schmucke!...
--Voulez-vous bien ne pas vous irriter comme ça! s’écria la Cibot en se
précipitant sur Pons et le recouchant de force.
--Mais, comment ne vous aimerais-je pas?... dit le pauvre Pons.
--Vous m’aimez, là, bien vrai?... Allons, allons, pardon, monsieur!
dit-elle en pleurant et essuyant ses pleurs. Eh bien! oui, vous
m’aimez, comme on aime une domestique, voilà... une domestique à qui
l’on jette une viagère de six cents francs, comme un morceau de pain
dans la niche d’un chien!...
--Oh! madame Cibot! s’écria Pons, pour qui me prenez-vous? Vous ne me
connaissez pas!
--Ah! vous m’aimerez encore mieux! reprit-elle en recevant un regard de
Pons; vous aimerez votre bonne grosse Cibot comme une mère? Eh bien!
c’est cela; je suis votre mère, vous êtes tous deux mes enfants!...
Ah! si je connaissais ceux qui vous ont causé du chagrin, je me ferais
mener en cour d’assises et même à la correctionnelle, car je leux
arracherais les yeux?... Ces gens-là méritent d’être fait mourir à
la barrière Saint-Jacques! et c’est encore trop doux pour de pareils
scélérats!... Vous si bon, si tendre, car vous n’avez un cœur d’or,
vous étiez créé et mis au monde pour rendre une femme heureuse...
Oui, vous l’aureriez rendue heureuse... ça se voit, vous étiez taillé
pour cela... Moi, d’abord, en voyant comment vous êtes avec monsieur
Schmucke, je me disais:--Non, monsieur Pons a manqué sa vie! il était
fait pour être un bon mari... Allez, vous aimez les femmes!
--Ah! oui, dit Pons, et je n’en ai jamais eu!...
--Vraiment! s’écria la Cibot d’un air provocateur en se rapprochant de
Pons et lui prenant la main. Vous ne savez pas ce que c’est que n’avoir
une maîtresse qui fait les cent coups pour son ami? C’est-il possible!
Moi, à votre place, je ne voudrais pas m’en aller d’ici dans l’autre
monde sans avoir connu le plus grand bonheur qu’il y ait sur terre!...
Pauvre bichon! si j’étais ce que j’ai été, parole d’honneur, je
quitterais Cibot pour vous! Mais avec un nez taillé comme ça, car vous
avez un fier nez! comment avez-vous fait, mon pauvre chérubin?... Vous
me direz: Toutes les femmes ne se connaissent pas en hommes... et c’est
un malheur qu’elles se marient à tort et à travers, que ça fait pitié.
Moi, je vous croyais des maîtresses à la douzaine, des danseuses, des
actrices, des duchesses, rapport à vos absences!... Qu’en vous voyant
sortir, je disais toujours à Cibot: «Tiens, voilà monsieur Pons qui va
_courir le guilledou_!» Parole d’honneur! je disais cela, tant je vous
croyais aimé des femmes! Le ciel vous a créé pour l’amour... Tenez, mon
cher petit monsieur, j’ai vu cela le jour où vous avez dîné ici pour
la première fois. Oh! étiez-vous touché du plaisir que vous donniez
à monsieur Schmucke! Et lui qui en pleurait encore le lendemain, en
me disant: _Montam Zibod, il ha tinné izi!_ que j’en ai pleuré comme
une bête aussi. Et comme il était triste, quand vous avez recommencé
vos _villevoustes_! et à aller dîner en ville! Pauvre homme! jamais
désolation pareille ne s’est vue! Ah! vous avez bien raison de faire de
lui votre héritier! Allez, c’est toute une famille pour vous, ce digne,
ce cher homme-là!... Ne l’oubliez pas! autrement Dieu ne vous recevrait
pas dans son paradis, où il doit ne laisser entrer que ceux qui ont été
reconnaissants envers leurs amis en leur laissant des rentes.
Pons faisait de vains efforts pour répondre, la Cibot parlait comme
le vent marche. Si l’on a trouvé le moyen d’arrêter les machines à
vapeur, celui de _stoper_ la langue d’une portière épuisera le génie
des inventeurs.
--Je sais ce que vous allez dire! reprit-elle. Ça ne tue pas, mon cher
monsieur, de faire son testament quand on est malade; et n’à votre
place, moi, crainte d’accident, je ne voudrais pas abandonner ce pauvre
mouton-là, car c’est la bonne bête du bon Dieu; il ne sait rien de
rien; je ne voudrais pas le mettre à la merci des rapiats d’hommes
d’affaires, et de parents que c’est tous canailles! Voyons, y a-t-il
quelqu’un qui, depuis vingt jours, soit venu vous voir?... Et vous leur
donneriez votre bien! Savez-vous qu’on dit que tout ce qui est ici en
vaut la peine?
--Mais, oui, dit Pons.
--Rémonencq, qui vous connaît pour un amateur, et qui brocante, dit
qu’il vous ferait bien trente mille francs de rente viagère, pour avoir
vos tableaux après vous... En voilà une affaire! A votre place, je la
ferais! Mais j’ai cru qu’il se moquait de moi, quand il m’a dit cela...
Vous devriez avertir monsieur Schmucke de la valeur de toutes ces
choses-là, car c’est un homme qu’on tromperait comme un enfant; il n’a
pas la moindre idée de ce que valent les belles choses que vous avez!
Il s’en doute si peu, qu’il les donnerait pour un morceau de pain, si,
par amour pour vous, il ne les gardait pas pendant toute sa vie, s’il
vit après vous, toutefois, car il mourra de votre mort! Mais je suis
là, moi! je le défendrai envers et contre tous!... moi et Cibot.