ni la justice, ni la politique, jamais les grandes puissances sociales
ne consultent l’état de l’être sur qui elles frappent. L’homme d’État,
pressé par l’intérêt de famille d’écraser Pons, ne s’aperçut point de
la faiblesse physique de ce redoutable ennemi.
--_Qu’as-du, mon baufre ami?_ s’écria Schmucke en devenant aussi pâle
que Pons.
--Je viens de recevoir un nouveau coup de poignard dans le cœur,
répondit le bonhomme en s’appuyant sur le bras de Schmucke. Je crois
qu’il n’y a que le bon Dieu qui ait le droit de faire le bien, voilà
pourquoi tous ceux qui se mêlent de sa besogne en sont si cruellement
punis.
Ce sarcasme d’artiste fut un suprême effort de cette excellente
créature qui voulut dissiper l’effroi peint sur la figure de son ami.
--_Che le grois_, répondit simplement Schmucke.
Ce fut inexplicable pour Pons, à qui ni les Camusot ni les Popinot
n’avaient envoyé de billet de faire part du mariage de Cécile. Sur le
boulevard des Italiens, Pons vit venir à lui monsieur Cardot. Pons,
averti par l’allocution du pair de France, se garda bien d’arrêter ce
personnage, chez qui, l’année dernière, il dînait une fois tous les
quinze jours, il se contenta de le saluer; mais le maire, le député de
Paris, regarda Pons d’un air indigné sans lui rendre son salut.
--Va donc lui demander ce qu’ils ont tous contre moi, dit le bonhomme à
Schmucke qui connaissait dans tous ses détails la catastrophe survenue
à Pons.
--_Monsir_, dit finement Schmucke à Cardot, _mône hâmi Bons relèfe
d’eine malatie, et fu ne l’afez sans tude bas regonni_.
--Parfaitement.
--_Mais qu’afez fus tonc à lu rebroger?_
--Vous avez pour ami un monstre d’ingratitude, un homme qui, s’il vit
encore, c’est que, comme dit le proverbe: La mauvaise herbe croît
en dépit de tout. Le monde a bien raison de se défier des artistes,
ils sont malins et méchants comme des singes. Votre ami a essayé de
déshonorer sa propre famille, de perdre de réputation une jeune fille
pour se venger d’une innocente plaisanterie, je ne veux plus avoir la
moindre relation avec lui; je tâcherai d’oublier que je l’ai connu,
qu’il existe. Ces sentiments, monsieur, sont ceux de toutes les
personnes de ma famille, de la sienne, et des gens qui faisaient au
sieur Pons l’honneur de le recevoir...
--_Mais, monsir, fus ètes ein home rézonaple; ed, si fus le bermeddez,
che fais fus egsbliguer l’avaire_...
--Restez, si vous en avez le cœur, son ami, libre à vous, monsieur,
répliqua Cardot; mais n’allez pas plus avant, car je crois devoir
vous prévenir que j’envelopperai dans la même réprobation ceux qui
tenteraient de l’excuser, de le défendre.
--_Te le chisdivier?_
--Oui, car sa conduite est injustifiable, comme elle est inqualifiable.
Sur ce bon mot, le député de la Seine continua son chemin sans vouloir
entendre une syllabe de plus.
--J’ai déjà les deux pouvoirs de l’État contre moi, dit en souriant
le pauvre Pons quand Schmucke eut fini de lui redire ces sauvages
imprécations.
--_Doud esd gondre nus_, répliqua douloureusement Schmucke. _Hâlons
nus-en, bir ne ba rengondrer t’audres pèdes._
C’était la première fois de sa vie, vraiment ovine, que Schmucke
proférait de telles paroles. Jamais sa mansuétude quasi-divine n’avait
été troublée, il eût souri naïvement à tous les malheurs qui seraient
venus à lui; mais voir maltraiter son sublime Pons, cet Aristide
inconnu, ce génie résigné, cette âme sans fiel, ce trésor de bonté,
cet or pur!... il éprouvait l’indignation d’Alceste, et il appelait
les amphitryons de Pons, des _bêtes_! Chez cette paisible nature, ce
mouvement équivalait à toutes les fureurs de Roland. Dans une sage
prévision, Schmucke fit retourner Pons vers le boulevard du Temple;
et Pons se laissa conduire, car le malade était dans la situation de
ces lutteurs qui ne comptent plus les coups. Le hasard voulut que rien
ne manquât en ce monde contre le pauvre musicien. L’avalanche qui
roulait sur lui devait tout contenir: la chambre des pairs, la chambre
des députés, la famille, les étrangers, les forts, les faibles, les
innocents!
Sur le boulevard Poissonnière, en revenant chez lui, Pons vit venir
la fille de ce même monsieur Cardot, une jeune femme qui avait assez
éprouvé de malheurs pour être indulgente. Coupable d’une faute tenue
secrète, elle s’était faite l’esclave de son mari. De toutes les
maîtresses de maison où il dînait, madame Berthier était la seule que
Pons nommât de son petit nom; il lui disait:--«Félicie!» et il croyait
parfois être compris par elle. Cette douce créature parut contrariée de
rencontrer le cousin Pons; car, malgré l’absence de toute parenté avec
la famille de la seconde femme de son cousin le vieux Camusot, il était
traité de cousin; mais, ne pouvant l’éviter, Félicie Berthier s’arrêta
devant le moribond.
--Je ne vous croyais pas méchant, mon cousin; mais si, de tout ce que
j’entends dire de vous, le quart seulement est vrai, vous êtes un
homme bien faux... Oh! ne vous justifiez pas! ajouta-t-elle vivement
en voyant faire à Pons un geste, c’est inutile par deux raisons: la
première, c’est que je n’ai le droit d’accuser, ni de juger, ni de
condamner personne, sachant par moi-même que ceux qui paraissent avoir
le plus de torts peuvent offrir des excuses; la seconde, c’est que vos
raisons ne serviraient à rien. Monsieur Berthier, qui a fait le contrat
de mademoiselle Marville et du vicomte Popinot, est tellement irrité
contre vous que, s’il apprenait que je vous ai dit un seul mot, que je
vous ai parlé pour la dernière fois, il me gronderait. Tout le monde
est contre vous.
--Je le vois bien, madame! répondit d’une voix émue le pauvre musicien
qui salua respectueusement la femme du notaire.
Et il reprit péniblement le chemin de la rue de Normandie en s’appuyant
sur le bras de Schmucke avec une pesanteur qui trahit au vieil Allemand
une défaillance physique courageusement combattue. Cette troisième
rencontre fut comme le verdict prononcé par l’agneau qui repose aux
pieds de Dieu, le courroux de cet ange des pauvres, le symbole des
Peuples, est le dernier mot du ciel. Les deux amis arrivèrent chez eux
sans avoir échangé une parole. En certaines circonstances de la vie, on
ne peut que sentir son ami près de soi. La consolation parlée aigrit
la plaie, elle en révèle la profondeur. Le vieux pianiste avait, comme
vous le voyez, le génie de l’amitié, la délicatesse de ceux qui, ayant
beaucoup souffert, savent les coutumes de la souffrance.
Cette promenade devait être la dernière du bonhomme Pons. Le malade
tomba d’une maladie dans une autre. D’un tempérament sanguin-bilieux,
la bile passa dans le sang, il fut pris par une violente hépatite. Ces
deux maladies successives étant les seules de sa vie, il ne connaissait
point de médecin; et, dans une pensée toujours excellente d’abord,
maternelle même, la sensible et dévouée Cibot amena le médecin du
quartier. A Paris, dans chaque quartier, il existe un médecin dont
le nom et la demeure ne sont connus que de la classe inférieure, des
petits bourgeois, des portiers, et qu’on nomme conséquemment le médecin
du quartier. Ce médecin, qui fait les accouchements et qui saigne, est
en médecine ce qu’est dans les _Petites-Affiches_ le _domestique pour
tout faire_. Obligé d’être bon pour les pauvres, assez expert à cause
de sa longue pratique, il est généralement aimé. Le docteur Poulain,
amené chez ce malade par madame Cibot, et reconnu par Schmucke, écouta,
sans y faire attention, les doléances du vieux musicien, qui, pendant
toute la nuit, s’était gratté la peau devenue tout à fait insensible.
L’état des yeux, cerclés de jaune, s’accordait avec ce symptôme.
--Vous avez eu, depuis deux jours, quelque violent chagrin, dit le
docteur à son malade.
--Hélas! oui, répondit Pons.
--Vous avez la maladie que monsieur a failli avoir, dit-il en montrant
Schmucke, la jaunisse; mais ce ne sera rien, ajouta le docteur Poulain
en écrivant une ordonnance.
Malgré ce dernier mot si consolant, le docteur avait jeté sur le malade
un de ces regards hippocratiques, où la sentence de mort, quoique
cachée sous une commisération de costume, est toujours devinée par des
yeux intéressés à savoir la vérité. Aussi Madame Cibot, qui plongea
dans les yeux du docteur un coup d’œil d’espion, ne se méprit-elle
pas à l’accent de la phrase médicale ni à la physionomie hypocrite du
docteur Poulain, et elle le suivit à sa sortie.
--Croyez-vous que ce ne sera rien? dit madame Cibot au docteur sur le
palier.
--Ma chère madame Cibot, votre monsieur est un homme mort, non par
suite de l’invasion de la bile dans le sang, mais à cause de sa
faiblesse morale. Avec beaucoup de soins, cependant, votre malade peut
encore s’en tirer; il faudrait le sortir d’ici, l’emmener voyager...
--Et avec quoi?... dit la portière. Il n’a pour tout potage que sa
place, et son ami vit de quelques petites rentes que lui font de
grandes dames auxquelles il aurait, à l’entendre, rendu des services,
des dames très-charitables. C’est deux enfants que je soigne depuis
neuf ans.
--Je passe ma vie à voir des gens qui meurent, non pas de leurs
maladies, mais de cette grande et incurable blessure, le manque
d’argent. Dans combien de mansardes ne suis-je pas obligé, loin de
faire payer ma visite, de laisser cent sous sur la cheminée!...
--Pauvre cher monsieur Poulain... dit madame Cibot. Ah! si vous n’aviez
les cent mille livres de rente que possèdent certains _grigous_ du
quartier, qui sont de vrais _décharnés_ des enfers (déchaînés), vous
seriez le représentant du bon Dieu sur la terre.
Le médecin parvenu, par l’estime de messieurs les concierges de son
Arrondissement, à se faire une petite clientèle qui suffisait à peine
à ses besoins, leva les yeux au ciel et remercia madame Cibot par une
moue digne de Tartuffe.
--Vous dites donc, mon cher monsieur Poulain, qu’avec beaucoup de
soins, notre cher malade en reviendrait?
--Oui, s’il n’est pas trop attaqué dans son moral par le chagrin qu’il
a éprouvé.
--Pauvre homme! qui donc a pu le chagriner? C’est n’un brave homme
qui n’a son pareil sur terre que dans son ami, monsieur Schmucke!...
Je vais savoir de quoi n’il retourne! Et c’est moi qui me charge de
savonner ceux qui m’ont _sangé_ mon monsieur...
--Écoutez, ma chère madame Cibot, dit le médecin qui se trouvait alors
sur le pas de la porte cochère, un des principaux caractères de la
maladie de votre monsieur, c’est une impatience constante à propos de
rien, et, comme il n’est pas vraisemblable qu’il puisse prendre une
garde, c’est vous qui le soignerez. Ainsi...
--_Ch’est-i de mochieur Ponche que vouche parlez?_ demanda le marchand
de ferraille qui fumait une pipe.
Et il se leva de dessus la borne de la porte pour se mêler à la
conversation de la portière et du concierge.
--Oui, papa Rémonencq! répondit madame Cibot à l’Auvergnat.
--_Eh bienne! il est plus richeu que moucheu Monichtrolle, et que les
cheigneurs de la curiochité... Cheu me connaîche achez dedans l’artique
pour vous direu que le cher homme a deche trégeors!_
--Tiens, j’ai cru que vous vous moquiez de moi l’autre jour, quand je
vous ai montré toutes ces antiquailles-là pendant que mes messieurs
étaient sortis, dit madame Cibot à Rémonencq.
A Paris, où les pavés ont des oreilles, où les portes ont une langue,
où les barreaux des fenêtres ont des yeux, rien n’est plus dangereux
que de causer devant les portes cochères. Les derniers mots qu’on se
dit là, et qui sont à la conversation ce qu’un postscriptum est à une
lettre, contiennent des indiscrétions aussi dangereuses pour ceux qui
les laissent écouter que pour ceux qui les recueillent. Un seul exemple
pourra suffire à corroborer celui que présente cette histoire.
Un jour, l’un des premiers coiffeurs du temps de l’Empire, époque à
laquelle les hommes soignaient beaucoup leurs cheveux, sortait d’une
maison où il venait de coiffer une jolie femme, et où il avait la
pratique de tous les riches locataires. Parmi ceux-ci florissait un
vieux garçon armé d’une gouvernante qui détestait les héritiers de
son Monsieur. Le ci-devant jeune homme, gravement malade, venait de
subir une consultation des plus fameux médecins qui ne s’appelaient
pas encore _les princes_ de la science. Sortis par hasard en même
temps que le coiffeur, les médecins, en se disant adieu sur le pas
de la porte cochère, parlaient, la science et la vérité sur la main,
comme ils se parlent entre eux quand la farce de la consultation
est jouée.--C’est un homme mort, dit le docteur Haudry.--Il n’a
pas un mois à vivre..... répondit Desplein, à moins d’un miracle.
Le coiffeur entendit ces paroles. Comme tous les coiffeurs, il
entretenait des intelligences avec les domestiques. Poussé par une
cupidité monstrueuse, il remonte aussitôt chez le ci-devant jeune
homme, et il promet à la servante-maîtresse une assez belle prime si
elle peut décider son maître à placer une grande partie de sa fortune
en viager. Dans la fortune du vieux garçon moribond, âgé d’ailleurs
de cinquante-six années, qui devaient compter doubles à cause de ses
campagnes amoureuses, il se trouvait une magnifique maison sise rue
Richelieu, valant alors deux cent cinquante mille francs. Cette maison,
objet de la convoitise du coiffeur, lui fut vendue moyennant une rente
viagère de trente mille francs. Ceci se passait en 1806. Ce coiffeur
retiré, septuagénaire aujourd’hui, paye encore la rente en 1846. Comme
le ci-devant jeune homme a quatre-vingt-seize ans, est en enfance, et
qu’il a épousé sa madame Évrard, il peut aller encore fort loin. Le
coiffeur ayant donné quelque trente mille francs à la bonne, l’immeuble
lui coûte plus d’un million; mais la maison vaut aujourd’hui près de
huit à neuf cent mille francs.
A l’imitation de ce coiffeur, l’Auvergnat avait écouté les derniers
mots dits par Brunner à Pons sur le pas de sa porte, le jour de
l’entrevue du fiancé-phénix avec Cécile; il avait donc désiré pénétrer
dans le musée de Pons. Rémonencq, qui vivait en bonne intelligence
avec les Cibot, fut bientôt introduit dans l’appartement des deux amis
en leur absence. Rémonencq, ébloui de tant de richesses, vit _un coup
à monter_, ce qui veut dire dans l’argot des marchands une fortune à
voler, et il y songeait depuis cinq à six jours.
--_Che badine chi peu_, répondit-il à madame Cibot et au docteur
Poulain, _que nous caugerons de la choge, et que chi ce braveu mocheu
veutte une renteu viachère de chinquante mille francs, che vous paille
un pagnier de vin du paysse chi vous me_...
--Y pensez-vous? dit le médecin à Rémonencq, cinquante mille francs de
rente viagère!... Mais si le bonhomme est si riche, soigné par moi,
gardé par madame Cibot, il peut guérir alors.... car les maladies de
foie sont les inconvénients des tempéraments très-forts...
[Illustration: LA CIBOT. RÉMONENCQ.
Rémonencq, ébloui de tant de richesse, vit _un coup à monter_.
(LE COUSIN PONS.)]
--_Ai-che dite chinquante? Maiche un mocheu, là, dechus le passe de
voustre porte, lui a proupouché chet chent mille francs, et cheulement
des tabelausse, fouchtra!_
En entendant cette déclaration de Rémonencq, madame Cibot regarda le
docteur Poulain d’un air étrange, le diable allumait un feu sinistre
dans ses yeux couleur orange.
--Allons! n’écoutons pas de pareilles fariboles, reprit le médecin
assez heureux de savoir que son client pouvait payer toutes le visites
qu’il allait faire.
--_Moncheu le doucteurre, chi ma chère madame Chibot, puiche que le
moncheux est au litte, veutte me laicher amenar mon ecchepert, che
chuis chûre de trouver l’archant, en deuche heures, quand il s’achirait
de chet chent milé franques..._
--Bien, mon ami! répondit le docteur. Allons, madame Cibot, ayez soin
de ne jamais contrarier le malade; il faut vous armer de patience,
car tout l’irritera, le fatiguera, même vos attentions pour lui;
attendez-vous à ce qu’il ne trouve rien de bien...
--Il sera joliment difficile, dit la portière.
--Voyons, écoutez-moi bien, reprit le médecin avec autorité. La vie
de monsieur Pons est entre les mains de ceux qui le soigneront; aussi
viendrai-je le voir peut-être deux fois, tous les jours. Je commencerai
ma tournée par lui...
Le médecin avait soudain passé de l’insouciance profonde où il était
sur le sort de ses malades pauvres, à la sollicitude la plus tendre, en
reconnaissant la possibilité de cette fortune, d’après le sérieux du
spéculateur.
--Il sera soigné comme un roi, répondit madame Cibot avec un factice
enthousiasme.
La portière attendit que le médecin eût tourné la rue Charlot avant
de reprendre la conversation avec Rémonencq. Le ferrailleur achevait
sa pipe, le dos appuyé au chambranle de la porte de sa boutique. Il
n’avait pas pris cette position sans dessein, il voulait voir venir à
lui la portière.
Cette boutique, jadis occupée par un café, était restée telle que
l’Auvergnat l’avait trouvée en la prenant à bail. On lisait encore:
CAFÉ DE NORMANDIE, sur le tableau long qui couronne les vitrages
de toutes les boutiques modernes. L’Auvergnat avait fait peindre,
gratis sans doute, au pinceau et avec une couleur noire par quelque
apprenti peintre en bâtiment, dans l’espace qui restait sous CAFÉ DE
NORMANDIE, ces mots: _Rémonencq, ferrailleur, achète les marchandises
d’occasion_. Naturellement, les glaces, les tables, les tabourets,
les étagères, tout le mobilier du café de Normandie avait été vendu.
Rémonencq avait loué, moyennant six cents francs, la boutique toute
nue, l’arrière-boutique, la cuisine et une seule chambre en entresol,
où couchait autrefois le premier garçon, car l’appartement dépendant du
café de Normandie fut compris dans une autre location. Du luxe primitif
déployé par le limonadier, il ne restait qu’un papier vert-clair uni
dans la boutique, et les fortes barres de fer de la devanture avec
leurs boulons.
Venu là, en 1831, après la révolution de juillet, Rémonencq commença
par étaler des sonnettes cassées, des plats fêlés, des ferrailles,
de vieilles balances, des poids anciens repoussés par la loi sur les
nouvelles mesures que l’État seul n’exécute pas, car il laisse dans la
monnaie publique les pièces d’un et de deux sous qui datent du règne
de Louis XVI. Puis cet Auvergnat, de la force de cinq Auvergnats,
acheta des batteries de cuisine, des vieux cadres, des vieux cuivres,
des porcelaines écornées. Insensiblement, à force de s’emplir et de
se vider, la boutique ressembla aux farces de Nicolet, la nature des
marchandises s’améliora. Le ferrailleur suivit cette prodigieuse
et sûre martingale, dont les effets se manifestent aux yeux des
flâneurs assez philosophes pour étudier la progression croissante des
valeurs qui garnissent ces intelligentes boutiques. Au fer-blanc,
aux quinquets, aux tessons succèdent des cadres et des cuivres. Puis
viennent les porcelaines. Bientôt la boutique, un moment changée en
_Crouteum_, passe au muséum. Enfin, un jour, le vitrage poudreux s’est
éclairci, l’intérieur est restauré, l’Auvergnat quitte le velours et
les vestes, il porte des redingotes! on l’aperçoit comme un dragon
gardant son trésor; il est entouré de chefs-d’œuvre, il est devenu
fin connaisseur, il a décuplé ses capitaux et ne se laisse plus
prendre à aucune ruse, il sait les tours du métier. Le monstre est
là, comme une vieille au milieu de vingt jeunes filles qu’elle offre
au public. La beauté, les miracles de l’art sont indifférents à cet
homme à la fois fin et grossier qui calcule ses bénéfices et rudoie
les ignorants. Devenu comédien, il joue l’attachement à ses toiles,
à ses marqueteries, ou il feint la gêne, ou il suppose des prix
d’acquisition, il offre de montrer des bordereaux de vente. C’est un
Protée, il est dans la même heure Jocrisse, Janot, queue rouge, ou
Mondor, ou Harpagon, ou Nicodème.
Dès la troisième année, on vit chez Rémonencq d’assez belles pendules,
des armures, de vieux tableaux; et il faisait, pendant ses absences,
garder sa boutique par une grosse femme fort laide, sa sœur venue du
pays à pied, sur sa demande. La Rémonencq, espèce d’idiote au regard
vague et vêtue comme une idole japonaise, ne cédait pas un centime sur
les prix que son frère indiquait; elle vaquait d’ailleurs aux soins du
ménage, et résolvait le problème en apparence insoluble de vivre des
brouillards de la Seine. Rémonencq et sa sœur se nourrissaient de pain
et de harengs, d’épluchures, de restes de légumes ramassés dans les tas
d’ordures que les restaurateurs laissent au coin de leurs bornes. A eux
deux, ils ne dépensaient pas, le pain compris, douze sous par jour, et
la Rémonencq cousait ou filait de manière à les gagner.
Ce commencement du négoce de Rémonencq, venu pour être commissionnaire
à Paris, et qui, de 1825 à 1831, fit les commissions des marchands de
curiosités du boulevard Beaumarchais et des chaudronniers de la rue de
Lappe, est l’histoire normale de beaucoup de marchands de curiosités.
Les Juifs, les Normands, les Auvergnats et les Savoyards, ces quatre
races d’hommes ont les mêmes instincts, ils font fortune par les mêmes
moyens. Ne rien dépenser, gagner de légers bénéfices, et cumuler
intérêts et bénéfices, telle est leur Charte. Et cette Charte est une
vérité.
En ce moment, Rémonencq, réconcilié avec son ancien bourgeois
Monistrol, en affaires avec de gros marchands, allait _chiner_ (le
mot technique) dans la banlieue de Paris qui, vous le savez, comporte
un rayon de quarante lieues. Après quatorze ans de pratique, il
était à la tête d’une fortune de soixante mille francs, et d’une
boutique bien garnie. Sans casuel, rue de Normandie où la modicité du
loyer le retenait, il vendait ses marchandises aux marchands, en se
contentant d’un bénéfice modéré. Toutes ses affaires se traitaient en
patois d’Auvergne, dit _Charabia_. Cet homme caressait un rêve! Il
souhaitait d’aller s’établir sur les boulevards. Il voulait devenir
un riche marchand de curiosités, et traiter un jour directement avec
les amateurs. Il contenait d’ailleurs un négociant redoutable. Il
gardait sur sa figure un enduit poussiéreux produit par la limaille
de fer et collé par la sueur, car il faisait tout lui-même; ce qui
rendait sa physionomie d’autant plus impénétrable, que l’habitude de
la peine physique l’avait doué de l’impassibilité stoïque des vieux
soldats de 1799. Au physique, Rémonencq apparaissait comme un homme
court et maigre, dont les petits yeux, disposés comme ceux des cochons,
offraient, dans leur champ d’un bleu froid, l’avidité concentrée, la
ruse narquoise des Juifs, moins leur apparente humilité doublée du
profond mépris qu’ils ont pour les chrétiens.
Les rapports entre les Cibot et les Rémonencq étaient ceux du
bienfaiteur et de l’obligé. Madame Cibot, convaincue de l’excessive
pauvreté des Auvergnats, leur vendait à des prix fabuleux les restes
de Schmucke et de Cibot. Les Rémonencq payaient une livre de croutes
sèches et de mie de pain deux centimes et demi, un centime et demi
une écuellée de pommes de terre, et ainsi du reste. Le rusé Rémonencq
n’était jamais censé faire d’affaires pour son compte. Il représentait
toujours Monistrol, et se disait dévoré par les riches marchands; aussi
les Cibot plaignaient-ils sincèrement les Rémonencq. Depuis onze ans
l’Auvergnat n’avait pas encore usé la veste en velours, le pantalon de
velours et le gilet de velours qu’il portait; mais ces trois parties
du vêtement, particulier aux Auvergnats, étaient criblées de pièces,
mises gratis par Cibot. Comme on le voit, tous les juifs ne sont pas en
Israël.
--Ne vous moquez-vous pas de moi, Rémonencq? dit la portière. Est-ce
que monsieur Pons peut avoir une pareille fortune et mener la vie qu’il
mène? Il n’a pas cent francs chez lui!...
--_Leje amateurs chont touches comme cha_, répondit sentencieusement
Rémonencq.
--Ainsi, vous croyez, nà vrai, que mon monsieur n’a pour sept cent
mille francs...