voulait chinquante mille franques, queu che les trouveraisse quand che
devrais me strangula. Vous chavez bien leje petite cadres en cuivre
esmaillé, pleine de velurse rouche, où chont des pourtraictes.... Eh
bien! ch’esce desche émauche de Petittotte que moncheu le minichtre du
gouvarnemente, uene anchien deroguisse, paille mille escus pièche..._
--Il y en a trente! dans les deux cadres, dit la portière dont les yeux
se dilatèrent.
--_Eh bien! chuchez de chon trégeor?_
Madame Cibot, prise de vertige, fit volte-face. Elle conçut aussitôt
l’idée de se faire coucher sur le testament du bonhomme Pons, à
l’imitation de toutes les servantes-maîtresses dont _les viagers_
avaient excité tant de cupidités dans le quartier du Marais. Habitant
en idée une commune aux environs de Paris, elle s’y pavanait dans une
maison de campagne où elle soignait sa basse-cour, son jardin, et où
elle finissait ses jours, servie comme une reine, ainsi que son pauvre
Cibot, qui méritait tant de bonheur, comme tous les anges oubliés,
incompris.
Dans le mouvement brusque et naïf de la portière, Rémonencq aperçut la
certitude d’une réussite. Dans le métier de _chineur_ (tel est le nom
des chercheurs d’occasions, du verbe _chiner_, aller à la recherche des
occasions et conclure de bons marchés avec des détenteurs ignorants);
dans ce métier, la difficulté consiste à pouvoir s’introduire dans les
maisons. On ne se figure pas les ruses à la Scapin, les tours à la
Sganarelle, et les séductions à la Dorine qu’inventent les chineurs
pour entrer chez le bourgeois. C’est des comédies dignes du théâtre,
et toujours fondées comme ici, sur la rapacité des domestiques. Les
domestiques, surtout à la campagne ou dans les provinces, pour trente
francs d’argent ou de marchandises, font conclure des marchés où le
chineur réalise des bénéfices de mille à deux mille francs. Il y a tel
service de vieux Sèvres, pâte tendre, dont la conquête, si elle était
racontée, montrerait toutes les ruses diplomatiques du congrès de
Munster, toute l’intelligence déployée à Nimègue, à Utrecht, à Riswick,
à Vienne, dépassées par les chineurs, dont le comique est bien plus
franc que celui des négociateurs. Les chineurs ont des moyens d’action
qui plongent tout aussi profondément dans les abîmes de l’intérêt
personnel que ceux si péniblement cherchés par les ambassadeurs pour
déterminer la rupture des alliances les mieux cimentées.
--_Ch’ai choliment allumé la Chibot_, dit le frère à la sœur en lui
voyant reprendre sa place sur une chaise dépaillée. Et _doncques, che
vais conchulleter le cheul qui s’y connaiche, nostre Chuif, un bon
Chuif qui ne nouche a presté qu’à quinche pour chent!_
Rémonencq avait lu dans le cœur de la Cibot. Chez les femmes de cette
trempe, vouloir, c’est agir; elles ne reculent devant aucun moyen pour
arriver au succès; elles passent de la probité la plus entière à la
scélératesse la plus profonde, en un instant. La probité, comme tous
nos sentiments, d’ailleurs, devrait se diviser en deux probités: une
probité négative, une probité positive. La probité négative serait
celle des Cibot, qui sont probes tant qu’une occasion de s’enrichir
ne s’offre pas à eux. La probité positive serait celle qui reste
toujours dans la tentation jusqu’à mi-jambes sans y succomber, comme
celle des garçons de recettes. Une foule d’intentions mauvaises se rua
dans l’intelligence et dans le cœur de cette portière par l’écluse
de l’intérêt ouverte à la diabolique parole du ferrailleur. La Cibot
monta, vola, pour être exact, de la loge à l’appartement de ses deux
messieurs, et se montra le visage masqué de tendresse, sur le seuil de
la chambre où gémissaient Pons et Schmucke. En voyant entrer la femme
de ménage, Schmucke lui fit signe de ne pas dire un mot des véritables
opinions du docteur en présence du malade; car, l’ami, le sublime
Allemand avait lu dans les yeux du docteur; et elle y répondit par un
autre signe de tête, en exprimant une profonde douleur.
--Eh bien! mon cher monsieur, comment vous sentez-vous? dit la Cibot.
La portière se posa au pied du lit, les poings sur ses hanches et les
yeux fixés sur le malade amoureusement; mais quelles paillettes d’or
en jaillissaient! C’eût été terrible comme un regard de tigre, pour un
observateur.
--Mais bien mal! répondit le pauvre Pons, je ne me sens plus le moindre
appétit. Ah! le monde! le monde! s’écriait-il en pressant la main de
Schmucke qui tenait, assis au chevet du lit, la main de Pons, et avec
qui sans doute le malade parlait des causes de sa maladie.--J’aurais
bien mieux fait, mon bon Schmucke, de suivre tes conseils! de dîner ici
tous les jours depuis notre réunion! de renoncer à cette société qui
roule sur moi, comme un tombereau sur un œuf, et pourquoi?...
--Allons, allons, mon bon monsieur, pas de doléances, dit la Cibot, le
docteur m’a dit la vérité...
Schmucke tira la portière par la robe.
--Hé! vous pouvez vous n’en tirer, mais n’avec beaucoup de soins...
Soyez tranquille, vous n’avez près de vous n’un bon ami, et, sans me
vanter, n’une femme qui vous soignera comme n’une mère soigne son
premier enfant. J’ai tiré Cibot d’une maladie que monsieur Poulain
l’avait condamné, qu’il lui n’avait jeté, comme on dit, le drap sur le
nez? qu’il n’était n’abandonné comme mort... Eh bien! vous qui n’en
êtes pas là, Dieu merci, quoique vous soyez assez malade, comptez sur
moi... je vous n’en tirerais n’à moi seule! Soyez tranquille, ne vous
n’agitez pas comme ça. Elle ramena la couverture sur les mains du
malade.--N’allez! mon fiston, dit-elle, monsieur Schmucke et moi, nous
passerons les nuits, là, n’à votre chevet... Vous serez mieux gardé
qu’un prince, et... d’ailleurs, vous n’êtes assez riche pour ne vous
rien refuser de ce qu’il faut à votre maladie... Je viens de m’arranger
avec Cibot; car, pauvre cher homme, qué qui ferait sans moi... Eh bien!
je lui n’ai fait entendre raison, et nous vous aimons tant tous les
deux, qu’il a consenti à ce que je sois n’ici la nuit... Et pour un
homme comme lui... c’est un fier sacrifice, allez! car il m’aime comme
au premier jour. Je ne sais pas ce qu’il n’a! c’est la loge! tous deux
à côté de l’autre, toujours!... Ne vous découvrez donc pas ainsi...
dit-elle en s’élançant à la tête du lit et ramenant les couvertures sur
la poitrine de Pons... Si vous n’êtes pas gentil, si vous ne faites
pas bien tout ce qu’ordonnera monsieur Poulain, qui est, voyez-vous,
l’image du bon Dieu sur la terre, je ne me mêle plus de vous... faut
m’obéir...
--_Ui, montame Zipod! il fus opéira_, répondit Schmucke, _gar ile feud
fifre bir son pon hami Schmucke, che le carandis_.
--Ne vous impatientez pas, surtout, car votre maladie, dit la Cibot,
vous n’y pousse assez, sans que vous n’augmentiez votre défaut de
patience. Dieu nous envoie nos maux, mon cher bon monsieur, il nous
punit de nos fautes, vous n’avez bien quelques chères petites fautes
n’à vous reprocher!... Le malade inclina la tête négativement.--Oh!
n’allez! vous n’aurez aimé dans votre jeunesse, vous n’aurez fait
vos fredaines, vous n’avez peut-être quelque part n’un fruit de vos
n’amours, qui n’est sans pain, ni feu, ni lieu... Monstres d’hommes! Ça
n’aime n’un jour, et puis:--Frist! Ça ne pense plus n’à rien, pas même
n’aux mois de nourrice! Pauvres femmes!...
--Mais il n’y a que Schmucke et ma pauvre mère qui m’aient jamais aimé,
dit tristement le pauvre Pons.
--Allons! vous n’êtes pas n’un saint! vous n’avez été jeune et vous
deviez n’être bien joli garçon. A vingt ans... moi, bon comme vous
l’êtes, je vous n’aurais n’aimé...
--J’ai toujours été laid comme un crapaud! dit Pons au désespoir.
--Vous dites cela par modestie, car vous n’avez cela pour vous, que
vous n’êtes modeste.
--Mais non, ma chère madame Cibot, je vous le répète, j’ai toujours été
laid, et je n’ai jamais été aimé...
--Par exemple! vous?... dit la portière. Vous voulez n’à cette heure
me faire accroire que vous n’êtes à votre âge, comme n’une rosière...
à d’autres! n’un musicien! un homme de théâtre! mais ce serait n’une
femme qui me dirait cela, que je ne la croirais pas.
--_Montame Zibod! fus allez l’irrider!_ cria Schmucke en voyant Pons
qui se tortillait comme un ver dans son lit.
--Taisez-vous n’aussi, vous n’êtes deux vieux libertins... Vous n’avez
beau n’être laids, il n’y a si vilain couvercle qui ne trouve son pot!
comme dit le proverbe! Cibot s’est bien fait n’aimer d’une des plus
belles écaillères de Paris... vous n’êtes infiniment mieux que lui...
Vous n’êtes bon! vous... n’allons, vous n’avez fait vos farces! Et Dieu
vous punit d’avoir abandonné vos enfants, comme Abraham!... Le malade
abattu trouva la force de faire encore un geste de dénégation.--Mais
soyez tranquille, ça ne vous empêchera de vivre n’autant que Mathusalem.
--Mais laissez-moi donc tranquille! cria Pons, je n’ai jamais su ce que
c’était que d’être aimé!... je n’ai pas eu d’enfants, je suis seul sur
la terre...
--Nà, bien vrai?... demanda la portière, car vous n’êtes si bon, que
les femmes, qui, voyez-vous, n’aiment la bonté, c’est ce qui les
attache... et il me semblait impossible que dans votre bon temps...
--Emmène-la! dit Pons à l’oreille de Schmucke, elle m’agace!
--Monsieur Schmucke alors, n’en a des enfants... Vous n’êtes tous comme
ça, vous autres vieux garçons...
--Moi! s’écria Schmucke en se dressant sur ses jambes, mais...
--Allons, vous n’aussi, vous n’êtes sans héritiers, n’est-ce pas! Vous
n’êtes venus tous deux comme des champignons sur cette terre.
--_Foyons, fenez!_ répondit Schmucke.
Le bon Allemand prit héroïquement madame Cibot par la taille, et
l’emmena dans le salon, sans tenir compte de ses cris.
--Vous voudriez n’à notre âge, n’abuser d’une pauvre femme!... criait
la Cibot en se débattant dans les bras de Schmucke.
--_Ne griez pas!_
--Vous, le meilleur des deux! répondit la Cibot. Ah! j’ai n’eu tort
de parler d’amour n’à des vieillards qui n’ont jamais connu de femmes!
j’ai n’allumé vos feux, monstre, s’écria-t-elle en voyant les yeux de
Schmucke brillant de colère. N’à la garde! n’à la garde! on m’enlève!
--_Fus edes eine pedde!_ répondit l’Allemand. _Foyons, qu’a tid le
togdeur?_...
--Vous me brutalisez ainsi, dit en pleurant la Cibot rendue à la
liberté, moi qui me jetterais dans le feu pour vous deux! Ah bien!
n’on dit que les hommes se connaissent à l’user... Comme c’est vrai!
C’est pas mon pauvre Cibot qui me malmènerait ainsi... Moi qui fais de
vous mes enfants; car je n’ai pas d’enfants, et je disais hier, oui,
pas plus tard qu’hier, à Cibot:--«Mon ami, Dieu savait bien ce qu’il
faisait en nous refusant des enfants, car j’ai deux enfants là-haut!»
Voilà, par la sainte croix de Dieu, sur l’âme de ma mère, ce que je lui
disais...
--_Eh! mais qu’a tid le togdeur?_ demanda rageusement Schmucke qui pour
la première fois de sa vie frappa du pied.
--Eh bien! il n’a dit, répondit madame Cibot en attirant Schmucke dans
la salle à manger, il n’a dit que notre cher bien-aimé chéri de n’amour
de malade serait en danger de mourir, s’il n’était pas bien soigné;
mais je suis là, malgré vos brutalités; car vous n’êtes brutal, vous
que je croyais si doux. N’en avez-vous de ce tempérament!... N’ah! vous
n’abuseriez donc n’encore n’à votre âge d’une femme, gros polisson?...
--_Bolizon! moâ?... Fus ne gombrenez toncques bas que che n’ame que
Bons._
--N’à la bonne heure, vous me laisserez tranquille, n’est-ce pas?
dit-elle en souriant à Schmucke. Vous ferez bien, car Cibot casserait
les os à quiconque n’attenterait à son noneur!
--_Zoignez-le pien, ma petite mondam Zibod_, reprit Schmucke en
essayant de prendre la main à madame Cibot.
--N’ah! voyez-vous, n’encore?
--_Egoudez-moi tonc? dud ce que c’haurai zera à fus, si nus le
zauffons..._
--Eh bien! je vais chez l’apothicaire, chercher ce qu’il faut...
car, voyez-vous, monsieur, ça coûtera cette maladie; net comment
ferez-vous?...
--_Che dravaillerai! Che feux que Bons zoid soigné gomme ein brince..._
--Il le sera, mon bon monsieur Schmucke; et, voyez-vous, ne vous
inquiétez de rien. Cibot et moi, nous n’avons deux mille francs
d’économie, _elles_ sont à vous, et n’il y a longtemps que je mets du
mien ici, n’allez!...
--_Ponne phâme!_ s’écria Schmucke en s’essuyant les yeux, _quel cueir_!
--Séchez des larmes qui m’honorent, car voilà ma récompense, à moi! dit
mélodramatiquement la Cibot. Je suis la plus désintéressée de toutes
les créatures, mais n’entrez pas n’avec des larmes n’aux yeux, car
monsieur Pons croirait qu’il est plus malade qu’il n’est.
Schmucke, ému de cette délicatesse, prit enfin la main de la Cibot et
la lui serra.
--N’épargnez-moi! dit l’ancienne écaillère en jetant à Schmucke un
regard tendre.
--_Bons_, dit le bon Allemand en rentrant, _c’esd eine anche que montam
Zibod, c’esd eine anche pafard, mais c’esde eine anche_.
--Tu crois?... je suis devenu défiant depuis un mois, répondit le
malade en hochant la tête. Après tous mes malheurs, on ne croit plus à
rien qu’à Dieu et à toi!...
--_Cuéris, et nus fifrons dus trois gomme tes roisse!_ s’écria Schmucke.
--Cibot! s’écria la portière essoufflée, en entrant dans sa loge.
Ah! mon ami, notre fortune n’est faite! Mes deux messieurs n’ont pas
d’héritiers, ni d’enfants naturels, ni rien... quoi!... Oh! j’irai chez
madame Fontaine me faire tirer les cartes, pour savoir ce que nous
n’aurons de rente!...
--Ma femme, répondit le petit tailleur, ne comptons pas sur les
souliers d’un mort pour être bien chaussés.
--Ah çà! vas-tu m’asticoter, toi, dit-elle, en donnant une tape
amicale à Cibot. Je sais ce que je sais! Monsieur Poulain n’a condamné
monsieur Pons! Et nous serons riches! Je serai sur le testament... Je
m’en sarge! Tire ton aiguille et veille n’à ta loge, tu ne feras plus
long-temps ce métier-là! Nous nous retirerons n’à la campagne, n’à
Batignolles. N’une belle maison, n’un beau jardin, que tu t’amuseras à
cultiver, et j’aurai n’une servante!...
--_Eh bien! voichine, comment cha va la haute_, demanda Rémonencq,
_chavez-vousse che que vautte chette collectchion?_...
--Non, non, pas encore! N’on ne va pas comme ça! mon brave homme. Moi,
j’ai commencé par me faire dire des choses plus importantes...
--_Pluche impourtantes!_ s’écria Rémonencq; _maiche, che qui este plus
impourtant que cette choge_...
--Allons, gamin! laisse-moi conduire la barque, dit la portière avec
autorité.
--_Maiche, tante pour chent, chur chette chent mille franques, vouche
auriez de quoi reschter bourcheois pour le reschte de vostre vie_...
--Soyez tranquille, papa Rémonencq, quand il faudra savoir ce que
valent toutes les choses que le bonhomme a amassées, nous verrons...
Et la portière, après être allée chez l’apothicaire pour y prendre les
médicaments ordonnés par le docteur Poulain, remit au lendemain sa
consultation chez madame Fontaine, en pensant qu’elle trouverait les
facultés de l’oracle plus nettes, plus fraîches, en s’y trouvant de
bon matin avant tout le monde; car il y a souvent foule chez madame
Fontaine.
Après avoir été pendant quarante ans l’antagoniste de la célèbre
mademoiselle Lenormand, à qui d’ailleurs elle a survécu, madame
Fontaine était alors l’oracle du Marais. On ne se figure pas ce que
sont les tireuses de cartes pour les classes inférieures parisiennes,
ni l’influence immense qu’elles exercent sur les déterminations des
personnes sans instruction; car les cuisinières, les portières, les
femmes entretenues, les ouvriers, tous ceux qui, dans Paris, vivent
d’espérances, consultent les êtres privilégiés qui possèdent l’étrange
et inexpliqué pouvoir de lire dans l’avenir. La croyance aux sciences
occultes est bien plus répandue que ne l’imaginent les savants, les
avocats, les notaires, les médecins, les magistrats et les philosophes.
Le peuple a des instincts indélébiles. Parmi ces instincts, celui
qu’on nomme si sottement _superstition_, est aussi bien dans le sang
du peuple que dans l’esprit des gens supérieurs. Plus d’un homme
d’État consulte, à Paris, les tireuses de cartes. Pour les incrédules,
l’astrologie judiciaire (alliance de mots excessivement bizarre)
n’est que l’exploitation d’un sentiment inné, l’un des plus forts de
notre nature, la Curiosité. Les incrédules nient donc complétement
les rapports que la divination établit entre la destinée humaine
et la configuration qu’on en obtient par les sept ou huit moyens
principaux qui composent l’astrologie judiciaire. Mais il en est des
sciences occultes comme de tant d’effets naturels repoussés par les
esprits forts ou par les philosophes matérialistes, c’est-à-dire
ceux qui s’en tiennent uniquement aux faits visibles, solides, aux
résultats de la cornue ou des balances de la physique et de la chimie
modernes; ces sciences subsistent, elles continuent leur marche, sans
progrès d’ailleurs, car depuis environ deux siècles la culture en est
abandonnée par les esprits d’élite.
En ne regardant que le côté possible de la divination, croire que les
événements antérieurs de la vie d’un homme, que les secrets connus de
lui seul peuvent être immédiatement représentés par des cartes qu’il
mêle, qu’il coupe et que le diseur d’horoscope divise en paquets
d’après des lois mystérieuses, c’est l’absurde; mais c’est l’absurde
qui condamnait la vapeur, qui condamne encore la navigation aérienne,
qui condamnait les inventions de la poudre et de l’imprimerie, celle
des lunettes, de la gravure, et la dernière grande découverte, la
daguerréotypie. Si quelqu’un fût venu dire à Napoléon qu’un édifice
et qu’un homme sont incessamment et à toute heure représentés par une
image dans l’atmosphère, que tous les objets existants y ont un spectre
saisissable, perceptible, il aurait logé cet homme à Charenton, comme
Richelieu logea Salomon de Caux à Bicêtre, lorsque le martyr normand
lui apporta l’immense conquête de la navigation à vapeur. Et c’est
là cependant ce que Daguerre a prouvé par sa découverte. Eh bien! si
Dieu a imprimé, pour certains yeux clairvoyants, la destinée de chaque
homme dans sa physionomie, en prenant ce mot comme l’expression totale
du corps, pourquoi la main ne résumerait-elle pas la physionomie,
puisque la main est l’action humaine tout entière et son seul moyen
de manifestation? De là la chiromancie. La société n’imite-t-elle
pas Dieu? Prédire à un homme les événements de sa vie à l’aspect
de sa main, n’est pas un fait plus extraordinaire chez celui qui a
reçu les facultés du Voyant, que le fait de dire à un soldat qu’il
se battra, à un avocat qu’il parlera, à un cordonnier qu’il fera des
souliers ou des bottes, à un cultivateur qu’il fumera la terre et la
labourera. Choisissons un exemple frappant? Le génie est tellement
lisible en l’homme, qu’en se promenant à Paris, les gens les plus
ignorants devinent un grand artiste quand il passe. C’est comme un
soleil moral dont les rayons colorent tout à son passage. Un imbécile
ne se reconnaît-il pas immédiatement par des impressions contraires
à celles que produit l’homme de génie? Un homme ordinaire passe
presque inaperçu. La plupart des observateurs de la nature sociale et
parisienne peuvent dire la profession d’un passant en le voyant venir.
Aujourd’hui, les mystères du sabbat, si bien peints par les peintres
du seizième siècle, ne sont plus des mystères. Les Égyptiennes ou les
Égyptiens, pères des Bohémiens, cette nation étrange, venue des Indes,
faisait tout uniment prendre du hatschich à ses clients. Les phénomènes
produits par cette conserve expliquent parfaitement le chevauchage
sur les balais, la fuite par les cheminées, les _visions réelles_,
pour ainsi dire, des vieilles changées en jeunes femmes, les danses
furibondes et les délicieuses musiques qui composaient les fantaisies
des prétendus adorateurs du diable.
Aujourd’hui tant de faits avérés, authentiques, sont issus des sciences
occultes, qu’un jour ces sciences seront professées comme on professe
la chimie et l’astronomie. Il est même singulier qu’au moment où
l’on crée à Paris des chaires de slave, de mantchou, de littératures
aussi peu _professables_ que les littératures du Nord, qui, au lieu
de fournir des leçons, devraient en recevoir, et dont les titulaires
répètent d’éternels articles sur Shakspeare ou sur le seizième siècle,
on n’ait pas restitué, sous le nom d’Anthropologie, l’enseignement de
la philosophie occulte, l’une des gloires de l’ancienne Université. En
ceci, l’Allemagne, ce pays à la fois si grand et si enfant, a devancé
la France, car on y professe cette science, bien plus utile que les
différentes PHILOSOPHIES, qui sont toutes la même chose.
Que certains êtres aient le pouvoir d’apercevoir les faits à venir dans
le germe des causes, comme le grand inventeur aperçoit une industrie,
une science dans un effet naturel inaperçu du vulgaire, ce n’est plus
une de ces violentes exceptions qui font rumeur, c’est l’effet d’une
faculté reconnue, et qui serait en quelque sorte le somnambulisme
de l’esprit. Si donc cette proposition, sur laquelle reposent les
différentes manières de déchiffrer l’avenir, semble absurde, le fait
est là. Remarquez que prédire les gros événements de l’avenir n’est
pas, pour le Voyant, un tour de force plus extraordinaire que celui
de deviner le passé. Le passé, l’avenir sont également impossibles à
savoir, dans le système des incrédules. Si les événements accomplis ont
laissé des traces, il est vraisemblable d’imaginer que les événements
à venir ont leurs racines. Dès qu’un _diseur de bonne aventure_ vous
explique minutieusement les faits connus de vous seul, dans votre
vie antérieure, il peut vous dire les événements que produiront les
causes existantes. Le monde moral est taillé pour ainsi dire sur
le patron du monde naturel; les mêmes effets s’y doivent retrouver
avec les différences propres à leurs divers milieux. Ainsi, de
même que les corps se projettent réellement dans l’atmosphère en y
laissant subsister ce spectre saisi par le daguerréotype qui l’arrête
au passage; de même, les idées, créations réelles et agissantes,
s’impriment dans ce qu’il faut nommer l’atmosphère du monde spirituel,
y produisent des effets, y vivent _spectralement_ (car il est
nécessaire de forger des mots pour exprimer des phénomènes innommés),
et dès lors certaines créatures douées de facultés rares peuvent
parfaitement apercevoir ces formes ou ces traces d’idées.
Quant aux moyens employés pour arriver aux _visions_, c’est là le
merveilleux le plus explicable, dès que la main du consultant dispose
les objets à l’aide desquels on lui fait représenter les hasards de
sa vie. En effet, tout s’enchaîne dans le monde réel. Tout mouvement
y correspond à une cause, toute cause se rattache à l’ensemble; et,
conséquemment, l’ensemble se représente dans le moindre mouvement.
Rabelais, le plus grand esprit de l’humanité moderne, cet homme qui
résuma Pythagore, Hippocrate, Aristophane et Dante, a dit, il y a
maintenant trois siècles: L’homme est un microcosme. Trois siècles
après, Swedenborg, le grand prophète suédois, disait que la terre
était un homme. Le prophète et le précurseur de l’incrédulité se
rencontraient ainsi dans la plus grande des formules. Tout est fatal
dans la vie humaine, comme dans la vie de notre planète. Les moindres
accidents, les plus futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes
choses, les grands desseins, les grandes pensées s’y reflètent
nécessairement dans les plus petites actions, et avec tant de fidélité,
que si quelque conspirateur mêle et coupe un jeu de cartes, il y
écrira le secret de sa conspiration pour le Voyant appelé bohème,
diseur de bonne aventure, charlatan, etc. Dès qu’on admet la fatalité,
c’est-à-dire l’enchaînement des causes, l’astrologie judiciaire
existe et devient ce qu’elle était jadis, une science immense, car
elle comprend la faculté de déduction qui fit Cuvier si grand, mais
spontanée, au lieu d’être, comme chez ce beau génie, exercée dans les
nuits studieuses du cabinet.