--_Rien qu’eu dedans leche tableausse... il en a eune que ch’il en

voulait chinquante mille franques, queu che les trouveraisse quand che

devrais me strangula. Vous chavez bien leje petite cadres en cuivre

esmaillé, pleine de velurse rouche, où chont des pourtraictes.... Eh

bien! ch’esce desche émauche de Petittotte que moncheu le minichtre du

gouvarnemente, uene anchien deroguisse, paille mille escus pièche..._

--Il y en a trente! dans les deux cadres, dit la portière dont les yeux

se dilatèrent.

--_Eh bien! chuchez de chon trégeor?_

Madame Cibot, prise de vertige, fit volte-face. Elle conçut aussitôt

l’idée de se faire coucher sur le testament du bonhomme Pons, à

l’imitation de toutes les servantes-maîtresses dont _les viagers_

avaient excité tant de cupidités dans le quartier du Marais. Habitant

en idée une commune aux environs de Paris, elle s’y pavanait dans une

maison de campagne où elle soignait sa basse-cour, son jardin, et où

elle finissait ses jours, servie comme une reine, ainsi que son pauvre

Cibot, qui méritait tant de bonheur, comme tous les anges oubliés,

incompris.

Dans le mouvement brusque et naïf de la portière, Rémonencq aperçut la

certitude d’une réussite. Dans le métier de _chineur_ (tel est le nom

des chercheurs d’occasions, du verbe _chiner_, aller à la recherche des

occasions et conclure de bons marchés avec des détenteurs ignorants);

dans ce métier, la difficulté consiste à pouvoir s’introduire dans les

maisons. On ne se figure pas les ruses à la Scapin, les tours à la

Sganarelle, et les séductions à la Dorine qu’inventent les chineurs

pour entrer chez le bourgeois. C’est des comédies dignes du théâtre,

et toujours fondées comme ici, sur la rapacité des domestiques. Les

domestiques, surtout à la campagne ou dans les provinces, pour trente

francs d’argent ou de marchandises, font conclure des marchés où le

chineur réalise des bénéfices de mille à deux mille francs. Il y a tel

service de vieux Sèvres, pâte tendre, dont la conquête, si elle était

racontée, montrerait toutes les ruses diplomatiques du congrès de

Munster, toute l’intelligence déployée à Nimègue, à Utrecht, à Riswick,

à Vienne, dépassées par les chineurs, dont le comique est bien plus

franc que celui des négociateurs. Les chineurs ont des moyens d’action

qui plongent tout aussi profondément dans les abîmes de l’intérêt

personnel que ceux si péniblement cherchés par les ambassadeurs pour

déterminer la rupture des alliances les mieux cimentées.

--_Ch’ai choliment allumé la Chibot_, dit le frère à la sœur en lui

voyant reprendre sa place sur une chaise dépaillée. Et _doncques, che

vais conchulleter le cheul qui s’y connaiche, nostre Chuif, un bon

Chuif qui ne nouche a presté qu’à quinche pour chent!_

Rémonencq avait lu dans le cœur de la Cibot. Chez les femmes de cette

trempe, vouloir, c’est agir; elles ne reculent devant aucun moyen pour

arriver au succès; elles passent de la probité la plus entière à la

scélératesse la plus profonde, en un instant. La probité, comme tous

nos sentiments, d’ailleurs, devrait se diviser en deux probités: une

probité négative, une probité positive. La probité négative serait

celle des Cibot, qui sont probes tant qu’une occasion de s’enrichir

ne s’offre pas à eux. La probité positive serait celle qui reste

toujours dans la tentation jusqu’à mi-jambes sans y succomber, comme

celle des garçons de recettes. Une foule d’intentions mauvaises se rua

dans l’intelligence et dans le cœur de cette portière par l’écluse

de l’intérêt ouverte à la diabolique parole du ferrailleur. La Cibot

monta, vola, pour être exact, de la loge à l’appartement de ses deux

messieurs, et se montra le visage masqué de tendresse, sur le seuil de

la chambre où gémissaient Pons et Schmucke. En voyant entrer la femme

de ménage, Schmucke lui fit signe de ne pas dire un mot des véritables

opinions du docteur en présence du malade; car, l’ami, le sublime

Allemand avait lu dans les yeux du docteur; et elle y répondit par un

autre signe de tête, en exprimant une profonde douleur.

--Eh bien! mon cher monsieur, comment vous sentez-vous? dit la Cibot.

La portière se posa au pied du lit, les poings sur ses hanches et les

yeux fixés sur le malade amoureusement; mais quelles paillettes d’or

en jaillissaient! C’eût été terrible comme un regard de tigre, pour un

observateur.

--Mais bien mal! répondit le pauvre Pons, je ne me sens plus le moindre

appétit. Ah! le monde! le monde! s’écriait-il en pressant la main de

Schmucke qui tenait, assis au chevet du lit, la main de Pons, et avec

qui sans doute le malade parlait des causes de sa maladie.--J’aurais

bien mieux fait, mon bon Schmucke, de suivre tes conseils! de dîner ici

tous les jours depuis notre réunion! de renoncer à cette société qui

roule sur moi, comme un tombereau sur un œuf, et pourquoi?...

--Allons, allons, mon bon monsieur, pas de doléances, dit la Cibot, le

docteur m’a dit la vérité...

Schmucke tira la portière par la robe.

--Hé! vous pouvez vous n’en tirer, mais n’avec beaucoup de soins...

Soyez tranquille, vous n’avez près de vous n’un bon ami, et, sans me

vanter, n’une femme qui vous soignera comme n’une mère soigne son

premier enfant. J’ai tiré Cibot d’une maladie que monsieur Poulain

l’avait condamné, qu’il lui n’avait jeté, comme on dit, le drap sur le

nez? qu’il n’était n’abandonné comme mort... Eh bien! vous qui n’en

êtes pas là, Dieu merci, quoique vous soyez assez malade, comptez sur

moi... je vous n’en tirerais n’à moi seule! Soyez tranquille, ne vous

n’agitez pas comme ça. Elle ramena la couverture sur les mains du

malade.--N’allez! mon fiston, dit-elle, monsieur Schmucke et moi, nous

passerons les nuits, là, n’à votre chevet... Vous serez mieux gardé

qu’un prince, et... d’ailleurs, vous n’êtes assez riche pour ne vous

rien refuser de ce qu’il faut à votre maladie... Je viens de m’arranger

avec Cibot; car, pauvre cher homme, qué qui ferait sans moi... Eh bien!

je lui n’ai fait entendre raison, et nous vous aimons tant tous les

deux, qu’il a consenti à ce que je sois n’ici la nuit... Et pour un

homme comme lui... c’est un fier sacrifice, allez! car il m’aime comme

au premier jour. Je ne sais pas ce qu’il n’a! c’est la loge! tous deux

à côté de l’autre, toujours!... Ne vous découvrez donc pas ainsi...

dit-elle en s’élançant à la tête du lit et ramenant les couvertures sur

la poitrine de Pons... Si vous n’êtes pas gentil, si vous ne faites

pas bien tout ce qu’ordonnera monsieur Poulain, qui est, voyez-vous,

l’image du bon Dieu sur la terre, je ne me mêle plus de vous... faut

m’obéir...

--_Ui, montame Zipod! il fus opéira_, répondit Schmucke, _gar ile feud

fifre bir son pon hami Schmucke, che le carandis_.

--Ne vous impatientez pas, surtout, car votre maladie, dit la Cibot,

vous n’y pousse assez, sans que vous n’augmentiez votre défaut de

patience. Dieu nous envoie nos maux, mon cher bon monsieur, il nous

punit de nos fautes, vous n’avez bien quelques chères petites fautes

n’à vous reprocher!... Le malade inclina la tête négativement.--Oh!

n’allez! vous n’aurez aimé dans votre jeunesse, vous n’aurez fait

vos fredaines, vous n’avez peut-être quelque part n’un fruit de vos

n’amours, qui n’est sans pain, ni feu, ni lieu... Monstres d’hommes! Ça

n’aime n’un jour, et puis:--Frist! Ça ne pense plus n’à rien, pas même

n’aux mois de nourrice! Pauvres femmes!...

--Mais il n’y a que Schmucke et ma pauvre mère qui m’aient jamais aimé,

dit tristement le pauvre Pons.

--Allons! vous n’êtes pas n’un saint! vous n’avez été jeune et vous

deviez n’être bien joli garçon. A vingt ans... moi, bon comme vous

l’êtes, je vous n’aurais n’aimé...

--J’ai toujours été laid comme un crapaud! dit Pons au désespoir.

--Vous dites cela par modestie, car vous n’avez cela pour vous, que

vous n’êtes modeste.

--Mais non, ma chère madame Cibot, je vous le répète, j’ai toujours été

laid, et je n’ai jamais été aimé...

--Par exemple! vous?... dit la portière. Vous voulez n’à cette heure

me faire accroire que vous n’êtes à votre âge, comme n’une rosière...

à d’autres! n’un musicien! un homme de théâtre! mais ce serait n’une

femme qui me dirait cela, que je ne la croirais pas.

--_Montame Zibod! fus allez l’irrider!_ cria Schmucke en voyant Pons

qui se tortillait comme un ver dans son lit.

--Taisez-vous n’aussi, vous n’êtes deux vieux libertins... Vous n’avez

beau n’être laids, il n’y a si vilain couvercle qui ne trouve son pot!

comme dit le proverbe! Cibot s’est bien fait n’aimer d’une des plus

belles écaillères de Paris... vous n’êtes infiniment mieux que lui...

Vous n’êtes bon! vous... n’allons, vous n’avez fait vos farces! Et Dieu

vous punit d’avoir abandonné vos enfants, comme Abraham!... Le malade

abattu trouva la force de faire encore un geste de dénégation.--Mais

soyez tranquille, ça ne vous empêchera de vivre n’autant que Mathusalem.

--Mais laissez-moi donc tranquille! cria Pons, je n’ai jamais su ce que

c’était que d’être aimé!... je n’ai pas eu d’enfants, je suis seul sur

la terre...

--Nà, bien vrai?... demanda la portière, car vous n’êtes si bon, que

les femmes, qui, voyez-vous, n’aiment la bonté, c’est ce qui les

attache... et il me semblait impossible que dans votre bon temps...

--Emmène-la! dit Pons à l’oreille de Schmucke, elle m’agace!

--Monsieur Schmucke alors, n’en a des enfants... Vous n’êtes tous comme

ça, vous autres vieux garçons...

--Moi! s’écria Schmucke en se dressant sur ses jambes, mais...

--Allons, vous n’aussi, vous n’êtes sans héritiers, n’est-ce pas! Vous

n’êtes venus tous deux comme des champignons sur cette terre.

--_Foyons, fenez!_ répondit Schmucke.

Le bon Allemand prit héroïquement madame Cibot par la taille, et

l’emmena dans le salon, sans tenir compte de ses cris.

--Vous voudriez n’à notre âge, n’abuser d’une pauvre femme!... criait

la Cibot en se débattant dans les bras de Schmucke.

--_Ne griez pas!_

--Vous, le meilleur des deux! répondit la Cibot. Ah! j’ai n’eu tort

de parler d’amour n’à des vieillards qui n’ont jamais connu de femmes!

j’ai n’allumé vos feux, monstre, s’écria-t-elle en voyant les yeux de

Schmucke brillant de colère. N’à la garde! n’à la garde! on m’enlève!

--_Fus edes eine pedde!_ répondit l’Allemand. _Foyons, qu’a tid le

togdeur?_...

--Vous me brutalisez ainsi, dit en pleurant la Cibot rendue à la

liberté, moi qui me jetterais dans le feu pour vous deux! Ah bien!

n’on dit que les hommes se connaissent à l’user... Comme c’est vrai!

C’est pas mon pauvre Cibot qui me malmènerait ainsi... Moi qui fais de

vous mes enfants; car je n’ai pas d’enfants, et je disais hier, oui,

pas plus tard qu’hier, à Cibot:--«Mon ami, Dieu savait bien ce qu’il

faisait en nous refusant des enfants, car j’ai deux enfants là-haut!»

Voilà, par la sainte croix de Dieu, sur l’âme de ma mère, ce que je lui

disais...

--_Eh! mais qu’a tid le togdeur?_ demanda rageusement Schmucke qui pour

la première fois de sa vie frappa du pied.

--Eh bien! il n’a dit, répondit madame Cibot en attirant Schmucke dans

la salle à manger, il n’a dit que notre cher bien-aimé chéri de n’amour

de malade serait en danger de mourir, s’il n’était pas bien soigné;

mais je suis là, malgré vos brutalités; car vous n’êtes brutal, vous

que je croyais si doux. N’en avez-vous de ce tempérament!... N’ah! vous

n’abuseriez donc n’encore n’à votre âge d’une femme, gros polisson?...

--_Bolizon! moâ?... Fus ne gombrenez toncques bas que che n’ame que

Bons._

--N’à la bonne heure, vous me laisserez tranquille, n’est-ce pas?

dit-elle en souriant à Schmucke. Vous ferez bien, car Cibot casserait

les os à quiconque n’attenterait à son noneur!

--_Zoignez-le pien, ma petite mondam Zibod_, reprit Schmucke en

essayant de prendre la main à madame Cibot.

--N’ah! voyez-vous, n’encore?

--_Egoudez-moi tonc? dud ce que c’haurai zera à fus, si nus le

zauffons..._

--Eh bien! je vais chez l’apothicaire, chercher ce qu’il faut...

car, voyez-vous, monsieur, ça coûtera cette maladie; net comment

ferez-vous?...

--_Che dravaillerai! Che feux que Bons zoid soigné gomme ein brince..._

--Il le sera, mon bon monsieur Schmucke; et, voyez-vous, ne vous

inquiétez de rien. Cibot et moi, nous n’avons deux mille francs

d’économie, _elles_ sont à vous, et n’il y a longtemps que je mets du

mien ici, n’allez!...

--_Ponne phâme!_ s’écria Schmucke en s’essuyant les yeux, _quel cueir_!

--Séchez des larmes qui m’honorent, car voilà ma récompense, à moi! dit

mélodramatiquement la Cibot. Je suis la plus désintéressée de toutes

les créatures, mais n’entrez pas n’avec des larmes n’aux yeux, car

monsieur Pons croirait qu’il est plus malade qu’il n’est.

Schmucke, ému de cette délicatesse, prit enfin la main de la Cibot et

la lui serra.

--N’épargnez-moi! dit l’ancienne écaillère en jetant à Schmucke un

regard tendre.

--_Bons_, dit le bon Allemand en rentrant, _c’esd eine anche que montam

Zibod, c’esd eine anche pafard, mais c’esde eine anche_.

--Tu crois?... je suis devenu défiant depuis un mois, répondit le

malade en hochant la tête. Après tous mes malheurs, on ne croit plus à

rien qu’à Dieu et à toi!...

--_Cuéris, et nus fifrons dus trois gomme tes roisse!_ s’écria Schmucke.

--Cibot! s’écria la portière essoufflée, en entrant dans sa loge.

Ah! mon ami, notre fortune n’est faite! Mes deux messieurs n’ont pas

d’héritiers, ni d’enfants naturels, ni rien... quoi!... Oh! j’irai chez

madame Fontaine me faire tirer les cartes, pour savoir ce que nous

n’aurons de rente!...

--Ma femme, répondit le petit tailleur, ne comptons pas sur les

souliers d’un mort pour être bien chaussés.

--Ah çà! vas-tu m’asticoter, toi, dit-elle, en donnant une tape

amicale à Cibot. Je sais ce que je sais! Monsieur Poulain n’a condamné

monsieur Pons! Et nous serons riches! Je serai sur le testament... Je

m’en sarge! Tire ton aiguille et veille n’à ta loge, tu ne feras plus

long-temps ce métier-là! Nous nous retirerons n’à la campagne, n’à

Batignolles. N’une belle maison, n’un beau jardin, que tu t’amuseras à

cultiver, et j’aurai n’une servante!...

--_Eh bien! voichine, comment cha va la haute_, demanda Rémonencq,

_chavez-vousse che que vautte chette collectchion?_...

--Non, non, pas encore! N’on ne va pas comme ça! mon brave homme. Moi,

j’ai commencé par me faire dire des choses plus importantes...

--_Pluche impourtantes!_ s’écria Rémonencq; _maiche, che qui este plus

impourtant que cette choge_...

--Allons, gamin! laisse-moi conduire la barque, dit la portière avec

autorité.

--_Maiche, tante pour chent, chur chette chent mille franques, vouche

auriez de quoi reschter bourcheois pour le reschte de vostre vie_...

--Soyez tranquille, papa Rémonencq, quand il faudra savoir ce que

valent toutes les choses que le bonhomme a amassées, nous verrons...

Et la portière, après être allée chez l’apothicaire pour y prendre les

médicaments ordonnés par le docteur Poulain, remit au lendemain sa

consultation chez madame Fontaine, en pensant qu’elle trouverait les

facultés de l’oracle plus nettes, plus fraîches, en s’y trouvant de

bon matin avant tout le monde; car il y a souvent foule chez madame

Fontaine.

Après avoir été pendant quarante ans l’antagoniste de la célèbre

mademoiselle Lenormand, à qui d’ailleurs elle a survécu, madame

Fontaine était alors l’oracle du Marais. On ne se figure pas ce que

sont les tireuses de cartes pour les classes inférieures parisiennes,

ni l’influence immense qu’elles exercent sur les déterminations des

personnes sans instruction; car les cuisinières, les portières, les

femmes entretenues, les ouvriers, tous ceux qui, dans Paris, vivent

d’espérances, consultent les êtres privilégiés qui possèdent l’étrange

et inexpliqué pouvoir de lire dans l’avenir. La croyance aux sciences

occultes est bien plus répandue que ne l’imaginent les savants, les

avocats, les notaires, les médecins, les magistrats et les philosophes.

Le peuple a des instincts indélébiles. Parmi ces instincts, celui

qu’on nomme si sottement _superstition_, est aussi bien dans le sang

du peuple que dans l’esprit des gens supérieurs. Plus d’un homme

d’État consulte, à Paris, les tireuses de cartes. Pour les incrédules,

l’astrologie judiciaire (alliance de mots excessivement bizarre)

n’est que l’exploitation d’un sentiment inné, l’un des plus forts de

notre nature, la Curiosité. Les incrédules nient donc complétement

les rapports que la divination établit entre la destinée humaine

et la configuration qu’on en obtient par les sept ou huit moyens

principaux qui composent l’astrologie judiciaire. Mais il en est des

sciences occultes comme de tant d’effets naturels repoussés par les

esprits forts ou par les philosophes matérialistes, c’est-à-dire

ceux qui s’en tiennent uniquement aux faits visibles, solides, aux

résultats de la cornue ou des balances de la physique et de la chimie

modernes; ces sciences subsistent, elles continuent leur marche, sans

progrès d’ailleurs, car depuis environ deux siècles la culture en est

abandonnée par les esprits d’élite.

En ne regardant que le côté possible de la divination, croire que les

événements antérieurs de la vie d’un homme, que les secrets connus de

lui seul peuvent être immédiatement représentés par des cartes qu’il

mêle, qu’il coupe et que le diseur d’horoscope divise en paquets

d’après des lois mystérieuses, c’est l’absurde; mais c’est l’absurde

qui condamnait la vapeur, qui condamne encore la navigation aérienne,

qui condamnait les inventions de la poudre et de l’imprimerie, celle

des lunettes, de la gravure, et la dernière grande découverte, la

daguerréotypie. Si quelqu’un fût venu dire à Napoléon qu’un édifice

et qu’un homme sont incessamment et à toute heure représentés par une

image dans l’atmosphère, que tous les objets existants y ont un spectre

saisissable, perceptible, il aurait logé cet homme à Charenton, comme

Richelieu logea Salomon de Caux à Bicêtre, lorsque le martyr normand

lui apporta l’immense conquête de la navigation à vapeur. Et c’est

là cependant ce que Daguerre a prouvé par sa découverte. Eh bien! si

Dieu a imprimé, pour certains yeux clairvoyants, la destinée de chaque

homme dans sa physionomie, en prenant ce mot comme l’expression totale

du corps, pourquoi la main ne résumerait-elle pas la physionomie,

puisque la main est l’action humaine tout entière et son seul moyen

de manifestation? De là la chiromancie. La société n’imite-t-elle

pas Dieu? Prédire à un homme les événements de sa vie à l’aspect

de sa main, n’est pas un fait plus extraordinaire chez celui qui a

reçu les facultés du Voyant, que le fait de dire à un soldat qu’il

se battra, à un avocat qu’il parlera, à un cordonnier qu’il fera des

souliers ou des bottes, à un cultivateur qu’il fumera la terre et la

labourera. Choisissons un exemple frappant? Le génie est tellement

lisible en l’homme, qu’en se promenant à Paris, les gens les plus

ignorants devinent un grand artiste quand il passe. C’est comme un

soleil moral dont les rayons colorent tout à son passage. Un imbécile

ne se reconnaît-il pas immédiatement par des impressions contraires

à celles que produit l’homme de génie? Un homme ordinaire passe

presque inaperçu. La plupart des observateurs de la nature sociale et

parisienne peuvent dire la profession d’un passant en le voyant venir.

Aujourd’hui, les mystères du sabbat, si bien peints par les peintres

du seizième siècle, ne sont plus des mystères. Les Égyptiennes ou les

Égyptiens, pères des Bohémiens, cette nation étrange, venue des Indes,

faisait tout uniment prendre du hatschich à ses clients. Les phénomènes

produits par cette conserve expliquent parfaitement le chevauchage

sur les balais, la fuite par les cheminées, les _visions réelles_,

pour ainsi dire, des vieilles changées en jeunes femmes, les danses

furibondes et les délicieuses musiques qui composaient les fantaisies

des prétendus adorateurs du diable.

Aujourd’hui tant de faits avérés, authentiques, sont issus des sciences

occultes, qu’un jour ces sciences seront professées comme on professe

la chimie et l’astronomie. Il est même singulier qu’au moment où

l’on crée à Paris des chaires de slave, de mantchou, de littératures

aussi peu _professables_ que les littératures du Nord, qui, au lieu

de fournir des leçons, devraient en recevoir, et dont les titulaires

répètent d’éternels articles sur Shakspeare ou sur le seizième siècle,

on n’ait pas restitué, sous le nom d’Anthropologie, l’enseignement de

la philosophie occulte, l’une des gloires de l’ancienne Université. En

ceci, l’Allemagne, ce pays à la fois si grand et si enfant, a devancé

la France, car on y professe cette science, bien plus utile que les

différentes PHILOSOPHIES, qui sont toutes la même chose.

Que certains êtres aient le pouvoir d’apercevoir les faits à venir dans

le germe des causes, comme le grand inventeur aperçoit une industrie,

une science dans un effet naturel inaperçu du vulgaire, ce n’est plus

une de ces violentes exceptions qui font rumeur, c’est l’effet d’une

faculté reconnue, et qui serait en quelque sorte le somnambulisme

de l’esprit. Si donc cette proposition, sur laquelle reposent les

différentes manières de déchiffrer l’avenir, semble absurde, le fait

est là. Remarquez que prédire les gros événements de l’avenir n’est

pas, pour le Voyant, un tour de force plus extraordinaire que celui

de deviner le passé. Le passé, l’avenir sont également impossibles à

savoir, dans le système des incrédules. Si les événements accomplis ont

laissé des traces, il est vraisemblable d’imaginer que les événements

à venir ont leurs racines. Dès qu’un _diseur de bonne aventure_ vous

explique minutieusement les faits connus de vous seul, dans votre

vie antérieure, il peut vous dire les événements que produiront les

causes existantes. Le monde moral est taillé pour ainsi dire sur

le patron du monde naturel; les mêmes effets s’y doivent retrouver

avec les différences propres à leurs divers milieux. Ainsi, de

même que les corps se projettent réellement dans l’atmosphère en y

laissant subsister ce spectre saisi par le daguerréotype qui l’arrête

au passage; de même, les idées, créations réelles et agissantes,

s’impriment dans ce qu’il faut nommer l’atmosphère du monde spirituel,

y produisent des effets, y vivent _spectralement_ (car il est

nécessaire de forger des mots pour exprimer des phénomènes innommés),

et dès lors certaines créatures douées de facultés rares peuvent

parfaitement apercevoir ces formes ou ces traces d’idées.

Quant aux moyens employés pour arriver aux _visions_, c’est là le

merveilleux le plus explicable, dès que la main du consultant dispose

les objets à l’aide desquels on lui fait représenter les hasards de

sa vie. En effet, tout s’enchaîne dans le monde réel. Tout mouvement

y correspond à une cause, toute cause se rattache à l’ensemble; et,

conséquemment, l’ensemble se représente dans le moindre mouvement.

Rabelais, le plus grand esprit de l’humanité moderne, cet homme qui

résuma Pythagore, Hippocrate, Aristophane et Dante, a dit, il y a

maintenant trois siècles: L’homme est un microcosme. Trois siècles

après, Swedenborg, le grand prophète suédois, disait que la terre

était un homme. Le prophète et le précurseur de l’incrédulité se

rencontraient ainsi dans la plus grande des formules. Tout est fatal

dans la vie humaine, comme dans la vie de notre planète. Les moindres

accidents, les plus futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes

choses, les grands desseins, les grandes pensées s’y reflètent

nécessairement dans les plus petites actions, et avec tant de fidélité,

que si quelque conspirateur mêle et coupe un jeu de cartes, il y

écrira le secret de sa conspiration pour le Voyant appelé bohème,

diseur de bonne aventure, charlatan, etc. Dès qu’on admet la fatalité,

c’est-à-dire l’enchaînement des causes, l’astrologie judiciaire

existe et devient ce qu’elle était jadis, une science immense, car

elle comprend la faculté de déduction qui fit Cuvier si grand, mais

spontanée, au lieu d’être, comme chez ce beau génie, exercée dans les

nuits studieuses du cabinet.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 45 / 62 段