pourrais pas me séparer de ce qui fait mon bonheur... Je ne vendrais ma
collection que livrable après ma mort.
--Eh bien! nous verrons...
--Voilà deux affaires en train, dit le collectionneur qui ne pensait
qu’au mariage.
Brunner salua Pons et disparut, emporté par son brillant équipage. Pons
regarda fuir le petit coupé sans faire attention à Rémonencq qui fumait
sa pipe sur le pas de la porte.
Le soir même, chez son beau-père que la présidente de Marville alla
consulter, elle trouva la famille Popinot. Dans son désir de satisfaire
une petite vengeance bien naturelle au cœur des mères, quand elles
n’ont pas réussi à capturer un fils de famille, madame de Marville
fit entendre que Cécile faisait un mariage superbe.--Qui Cécile
épouse-t-elle donc? fut une demande qui courut sur toutes les lèvres.
Et alors, sans croire trahir ses secrets, la présidente dit tant de
petits mots, fit tant de confidences à l’oreille, confirmées par madame
Berthier d’ailleurs, que voici ce qui se disait le lendemain dans
l’empyrée bourgeois où Pons accomplissait ses évolutions gastronomiques.
Cécile de Marville se marie avec un jeune Allemand qui se fait banquier
par humanité, car il est riche de quatre millions; c’est un héros
de roman, un vrai Werther, charmant, un bon cœur, ayant fait ses
folies, qui s’est épris de Cécile à en perdre la tête, c’est un amour
à première vue, et d’autant plus sûr, que Cécile avait pour rivales
toutes les madones peintes de Pons, etc., etc.
Le surlendemain, quelques personnes vinrent complimenter la présidente
uniquement pour savoir si la dent d’or existait, et la présidente fit
ces variations admirables que les mères pourront consulter, comme
autrefois on consultait le _parfait secrétaire_.
--Un mariage n’est fait, disait-elle à madame Chiffreville, que quand
on revient de la Mairie et de l’Église, et nous n’en sommes encore
qu’à des entrevues; aussi compté-je assez sur votre amitié pour ne pas
parler de nos espérances...
--Vous êtes bien heureuse, madame la présidente, les mariages se
concluent aujourd’hui bien difficilement.
--Que voulez-vous? C’est un hasard; mais les mariages se font souvent
ainsi.
--Eh bien! vous mariez donc Cécile? disait madame Cardot.
--Oui, répondait la présidente en comprenant la malice du _donc_. Nous
étions exigeants, c’est ce qui retardait l’établissement de Cécile.
Mais nous trouvons tout: fortune, amabilité, bon caractère, et un joli
homme. Ma chère petite fille méritait bien cela d’ailleurs. Monsieur
Brunner est un charmant garçon, plein de distinction; il aime le luxe,
il connaît la vie, il est fou de Cécile, il l’aime sincèrement; et,
malgré ses trois ou quatre millions, Cécile l’accepte... Nous n’avions
pas de prétentions si élevées, mais...--Les avantages ne gâtent rien...
--Ce n’est pas tant la fortune que l’affection inspirée par ma fille
qui nous décide, disait la présidente à madame Lebas. Monsieur Brunner
est si pressé, qu’il veut que le mariage se fasse dans les délais
légaux.
--C’est un étranger...
--Oui, madame; mais j’avoue que je suis bien heureuse. Non, ce n’est
pas un gendre, c’est un fils que j’aurai. Monsieur Brunner est d’une
délicatesse vraiment séduisante. On n’imagine pas l’empressement qu’il
a mis à se marier sous le régime dotal... C’est une grande sécurité
pour les familles. Il achète pour douze cent mille francs d’herbages
qui seront réunis un jour à Marville.
Le lendemain, c’était d’autres variations sur le même thème. Ainsi,
monsieur Brunner était un grand seigneur, faisant tout en grand
seigneur; il ne comptait pas; et, si monsieur de Marville pouvait
obtenir des lettres de grande naturalité (le ministère lui devait
bien un petit bout de loi), le gendre deviendrait pair de France. On
ne connaissait pas la fortune de monsieur Brunner, il avait _les plus
beaux chevaux et les plus beaux équipages de Paris, etc._
Le plaisir que les Camusot prenaient à publier leurs espérances, disait
assez combien ce triomphe était inespéré.
Aussitôt après l’entrevue chez le cousin Pons, monsieur de Marville,
poussé par sa femme, décida le ministre de la justice, son premier
président et le procureur-général à dîner chez lui le jour de la
présentation du phénix des gendres. Les trois grands personnages
acceptèrent, quoique invités à bref délai; chacun d’eux comprit le rôle
que leur faisait jouer le père de famille, et ils lui vinrent en aide
avec plaisir. En France on porte assez volontiers secours aux mères de
famille qui pêchent un gendre riche. Le comte et la comtesse Popinot
se prêtèrent également à compléter le luxe de cette journée, quoique
cette invitation leur parût être de mauvais goût. Il y eut en tout
onze personnes. Le grand-père de Cécile, le vieux Camusot et sa femme
ne pouvaient manquer à cette réunion, destinée par la position des
convives à engager définitivement monsieur Brunner, annoncé, comme on
l’a vu, comme un des plus riches capitalistes de l’Allemagne, un homme
de goût (il aimait la _fillette_), le futur rival des Nucingen, des
Keller, des du Tillet, etc.
--C’est notre jour, dit avec une simplicité fort étudiée la présidente
à celui qu’elle regardait comme son gendre en lui nommant les convives,
nous n’avons que des intimes. D’abord, le père de mon mari, qui, vous
le savez, doit être promu pair de France; puis monsieur le comte et la
comtesse Popinot, dont le fils ne s’est pas trouvé assez riche pour
Cécile, et nous n’en sommes pas moins bons amis, notre ministre de la
justice, notre premier président, notre procureur-général, enfin nos
amis... Nous serons obligés de dîner un peu tard, à cause de la Chambre
où la séance ne finit jamais qu’à six heures.
Brunner regarda Pons d’une manière significative, et Pons se frotta les
mains, en homme qui dit:--Voilà nos amis, mes amis!...
La présidente, en femme habile, eut quelque chose de particulier à dire
à son cousin, afin de laisser Cécile un instant en tête-àtête avec
son Werther. Cécile bavarda considérablement, et s’arrangea pour que
Frédéric aperçût un dictionnaire allemand, une grammaire allemande, un
Gœthe qu’elle avait cachés.
--Ah! vous apprenez l’allemand? dit Brunner en rougissant.
Il n’y a que les Françaises pour inventer ces sortes de trappes.
--Oh! dit-elle, êtes-vous méchant!... ce n’est pas bien, monsieur, de
fouiller ainsi dans mes cachettes. Je veux lire Gœthe dans l’original,
répondit-elle. Et il y a deux ans que j’apprends l’allemand.
--La grammaire est donc bien difficile à comprendre, car il n’y a pas
dix feuillets de coupés... répondit naïvement Brunner.
Cécile, confuse, se retourna pour ne pas laisser voir sa rougeur. Un
Allemand ne résiste pas à ces sortes de témoignages, il prit Cécile
par la main, la ramena tout interdite sous son regard, et la regarda
comme les fiancés se regardent dans les romans d’Auguste Lafontaine, de
pudique mémoire.
--Vous êtes adorable! dit-il.
Celle-ci fit un geste mutin qui signifiait:--Et vous donc! qui ne vous
aimerait?--Maman, ça va bien! dit-elle à l’oreille de sa mère qui
revint avec Pons.
L’aspect d’une famille pendant une soirée pareille ne se décrit pas.
Chacun était content de voir une mère qui mettait la main sur un bon
parti pour sa fille. On félicitait par des mots à double entente ou
à double détente, et Brunner qui feignait de ne rien comprendre,
et Cécile qui comprenait tout, et le président qui quêtait des
compliments. Tout le sang de Pons lui tinta dans les oreilles, il crut
voir tous les becs de gaz de la rampe de son théâtre quand Cécile lui
dit à voix basse avec les plus ingénieux ménagements l’intention de
son père, relativement à une rente viagère de douze cents francs que
le vieil artiste refusa positivement, en objectant la révélation que
Brunner lui avait faite de sa fortune mobilière.
Le ministre, le premier président, le procureur général, les Popinot,
tous les gens affairés s’en allèrent. Il ne resta bientôt plus que le
vieux monsieur Camusot, et Cardot, l’ancien notaire, assisté de son
gendre Berthier. Le bonhomme Pons, se voyant en famille, remercia fort
maladroitement le président et la présidente de la proposition que
Cécile venait de lui faire. Les gens de cœur sont ainsi, tout à leur
premier mouvement. Brunner, qui vit dans cette rente offerte ainsi,
comme une prime, fit sur lui-même un retour israélite, et prit une
attitude qui dénotait la rêverie plus que froide du calculateur.
--Ma collection ou son prix appartiendra toujours à votre famille, que
j’en traite avec notre ami Brunner ou que je la garde, disait Pons en
apprenant à la famille étonnée qu’il possédait de si grandes valeurs.
Brunner observa le mouvement qui eut lieu chez tous ces ignorants, en
faveur d’un homme qui passait d’un état taxé d’indigence à une fortune,
comme il avait observé déjà les gâteries de la mère et du père pour
leur Cécile, idole de la maison, et il se plut alors à exciter les
surprises et les exclamations de ces dignes bourgeois.
--J’ai dit à mademoiselle que les tableaux de monsieur Pons valaient
cette somme pour moi; mais au prix que les objets d’art uniques ont
acquis, personne ne peut prévoir la valeur à laquelle cette collection
atteindrait en vente publique. Les soixante tableaux monteraient à un
million, j’en ai vu plusieurs de cinquante mille francs.
--Il fait bon être votre héritier, dit l’ancien notaire à Pons.
--Mais mon héritier, c’est ma cousine Cécile, répliqua le bonhomme en
persistant dans sa parenté.
Un mouvement d’admiration se manifesta pour le vieux musicien.
--Ce sera une très-riche héritière, dit en riant Cardot qui partit.
On laissa Camusot le père, le président, la présidente, Cécile,
Brunner, Berthier et Pons ensemble; car on présuma que la demande
officielle de la main de Cécile allait se faire. En effet, lorsque ces
personnes furent seules, Brunner commença par une demande, qui parut
d’un bon augure aux parents.
--J’ai cru comprendre, dit Brunner en s’adressant à la présidente, que
mademoiselle était fille unique...
--Certainement, répondit-elle avec orgueil.
--Vous n’aurez de difficultés avec personne, répondit le bonhomme Pons
pour décider Brunner à formuler sa demande.
Brunner devint soucieux, et un fatal silence amena la froideur la plus
étrange. Il semblait que la présidente eût avoué que sa _fillette_
était épileptique. Le président, jugeant que sa fille ne devait pas
être là, lui fit un signe que Cécile comprit, elle sortit. Brunner
resta muet. On se regarda. La situation devint gênante. Le vieux
Camusot, homme d’expérience, emmena l’Allemand dans la chambre de la
présidente, sous prétexte de lui montrer l’éventail trouvé par Pons,
en devinant qu’il surgissait quelques difficultés, et il demanda par
un geste à son fils, à sa belle-fille et à Pons de le laisser avec le
futur.
--Voilà ce chef-d’œuvre! dit le vieux marchand de soieries en montrant
l’éventail.
--Cela vaut cinq mille francs, répondit Brunner après l’avoir contemplé.
--N’étiez-vous pas venu, monsieur, reprit le futur pair de France, pour
demander la main de ma petite-fille?
--Oui, monsieur, dit Brunner, et je vous prie de croire qu’aucune
alliance ne peut être plus flatteuse pour moi que celle-là. Je ne
trouverai jamais une jeune personne plus belle, plus aimable, qui me
convienne mieux que mademoiselle Cécile; mais...
--Ah! pas de mais, dit le vieux Camusot, ou voyons sur-le-champ la
traduction de vos mais, mon cher monsieur...
--Monsieur! reprit gravement Brunner, je suis bien heureux que nous
ne soyons engagés ni les uns ni les autres, car la qualité de fille
unique, si précieuse pour tout le monde, excepté pour moi, qualité que
j’ignorais, croyez-moi, est un empêchement absolu...
--Comment, monsieur, dit le vieillard stupéfait, d’un avantage immense,
vous en faites un tort? Votre conduite est vraiment extraordinaire, et
je voudrais bien en connaître les raisons.
--Monsieur, reprit l’Allemand avec flegme, je suis venu ce soir ici
avec l’intention de demander, à monsieur le président, la main de sa
fille. Je voulais faire un sort brillant à mademoiselle Cécile en lui
offrant tout ce qu’elle eût consenti à accepter de ma fortune; mais
une fille unique est un enfant que l’indulgence de ses parents habitue
à faire ses volontés, et qui n’a jamais connu la contrariété. Il en
est ici comme dans plusieurs familles, où j’ai pu jadis observer le
culte qu’on avait pour ces espèces de divinités: non-seulement votre
petite-fille est l’idole de la maison, mais encore madame la présidente
y porte les... vous savez quoi! Monsieur, j’ai vu le ménage de mon
père devenir par cette cause, un enfer. Ma marâtre, cause de tous mes
malheurs, fille unique, adorée, la plus charmante des fiancées, est
devenue un diable incarné. Je ne doute pas que mademoiselle Cécile
ne soit une exception à mon système; mais je ne suis plus un jeune
homme, j’ai quarante ans, et la différence de nos âges entraîne des
difficultés qui ne me permettent pas de rendre heureuse une jeune
personne habituée à voir faire à madame la présidente toutes ses
volontés, et que madame la présidente écoute comme un oracle. De
quel droit exigerais-je le changement des idées et des habitudes de
mademoiselle Cécile? Au lieu d’un père et d’une mère complaisants à
ses moindres caprices, elle rencontrera l’égoïsme d’un quadragénaire;
si elle résiste, c’est le quadragénaire qui sera vaincu. J’agis donc
en honnête homme, je me retire. D’ailleurs, je désire être entièrement
sacrifié, s’il est toutefois nécessaire d’expliquer pourquoi je n’ai
fait qu’une visite ici...
--Si tels sont vos motifs, monsieur, dit le futur pair de France,
quelque singuliers qu’ils soient, ils sont plausibles...
--Monsieur, ne mettez pas en doute ma sincérité, reprit vivement
Brunner en l’interrompant. Si vous connaissez une pauvre fille dans une
famille chargée d’enfants, bien élevée néanmoins, sans fortune, comme
il s’en trouve beaucoup en France, et que son caractère m’offre des
garanties, je l’épouse.
Pendant le silence qui suivit cette déclaration, Frédéric Brunner
quitta le grand-père de Cécile, revint saluer poliment le président
et la présidente, et se retira. Vivant commentaire du salut de son
Werther, Cécile se montra pâle comme une moribonde, elle avait tout
écouté, cachée dans la garde-robe de sa mère.
--Refusée!... dit-elle à l’oreille de sa mère.
--Et pourquoi? demanda la présidente à son beau-père embarrassé.
--Sous le joli prétexte que les filles uniques sont des enfants gâtés,
répondit le vieillard. Et il n’a pas tout à fait tort, ajouta-t-il en
saisissant cette occasion de blâmer sa belle-fille, qui l’ennuyait fort
depuis vingt ans.
--Ma fille en mourra! vous l’aurez tuée!... dit la présidente à Pons
en retenant sa fille qui trouva joli de justifier ces paroles en se
laissant aller dans les bras de sa mère.
Le président et sa femme traînèrent Cécile dans un fauteuil, où elle
acheva de s’évanouir. Le grand-père sonna les domestiques.
--J’aperçois la trame ourdie par monsieur, dit la mère furieuse en
désignant le pauvre Pons.
Pons se dressa comme s’il avait entendu retentir à ses oreilles la
trompette du jugement dernier.
--Monsieur, reprit la présidente dont les yeux furent comme deux
fontaines de bile verte, monsieur a voulu répondre à une innocente
plaisanterie par une injure. A qui fera-t-on croire que cet Allemand
soit dans son bon sens? Ou il est complice d’une atroce vengeance, ou
il est fou. J’espère, monsieur Pons, qu’à l’avenir vous nous épargnerez
le déplaisir de vous voir dans une maison où vous avez essayé de porter
la honte et le déshonneur.
Pons, devenu statue, tenait les yeux sur une rosace du tapis et
tournait ses pouces.
--Eh bien! vous êtes encore là, monstre d’ingratitude!... s’écria la
présidente en se retournant. Nous n’y serons jamais, monsieur ni moi,
si jamais monsieur se présentait! dit-elle aux domestiques en leur
montrant Pons. Allez chercher le docteur, Jean. Et vous, Madeleine, de
l’eau de corne de cerf!
Pour la présidente, les raisons alléguées par Brunner n’étaient que
le prétexte sous lequel il s’en cachait d’inconnues; mais la rupture
du mariage n’en devenait que plus certaine. Avec cette rapidité de
pensée qui distingue les femmes dans les grandes circonstances, madame
de Marville avait trouvé la seule manière de réparer cet échec en
attribuant à Pons une vengeance préméditée. Cette conception infernale
par rapport à Pons, satisfaisait à l’honneur de la famille. Fidèle à
sa haine contre Pons, elle avait fait d’un simple soupçon de femme,
une vérité. En général, les femmes ont une foi particulière, une
morale à elles, elles croient à la réalité de tout ce qui sert leurs
intérêts et leurs passions. La présidente alla bien plus loin, elle
persuada pendant toute la soirée au président sa propre croyance, et le
magistrat fut convaincu le lendemain de la culpabilité de son cousin.
Tout le monde trouvera la conduite de la présidente horrible; mais en
pareille circonstance, chaque mère imitera madame Camusot, elle aimera
mieux sacrifier l’honneur d’un étranger que celui de sa fille. Les
moyens changeront, le but sera le même.
Le musicien descendit avec rapidité l’escalier; mais il marcha
d’un pas lent par les boulevards, jusqu’au théâtre où il entra
machinalement; il se mit à son pupitre machinalement et dirigea
machinalement l’orchestre. Durant les entr’actes, il répondit si
vaguement à Schmucke, que Schmucke dissimula ses inquiétudes, il pensa
que Pons était devenu fou. Chez une nature aussi enfantine que celle
de Pons, la scène qui venait de se passer prenait les proportions
d’une catastrophe... Réveiller une effroyable haine, là où il avait
voulu donner le bonheur, c’était un renversement total d’existence. Il
avait enfin reconnu dans les yeux, dans le geste, dans la voix de la
présidente, une inimitié mortelle.
Le lendemain, madame Camusot de Marville prit un grand parti,
d’ailleurs exigé par la circonstance et auquel le président
souscrivit. On résolut de donner en dot à Cécile la terre de Marville,
l’hôtel de la rue de Hanovre et cent mille francs. Dans la matinée, la
présidente alla voir la comtesse Popinot, en comprenant qu’il fallait
répondre à un pareil échec par un mariage tout fait. Elle raconta la
vengeance épouvantable et l’affreuse mystification préparées par Pons.
Tout parut croyable quand on apprit que le prétexte de cette rupture
était la condition de fille unique. Enfin, la présidente fit reluire
avec art l’avantage de se nommer Popinot de Marville et l’énormité de
la dot. Au prix où sont les biens en Normandie, à deux pour cent, cet
immeuble représentait environ neuf cent mille francs, et l’hôtel de la
rue de Hanovre était estimé deux cent cinquante mille francs. Aucune
famille raisonnable ne pouvait refuser une pareille alliance; aussi le
comte Popinot et sa femme l’acceptèrent-ils; puis, en gens intéressés à
l’honneur de la famille dans laquelle ils entraient, ils promirent leur
concours pour expliquer la catastrophe arrivée la veille.
Or, chez le même vieux Camusot, grand-père de Cécile, devant les mêmes
personnes qui s’y trouvaient quelques jours auparavant et auxquelles la
présidente avait chanté ses litanies-Brunner, cette même présidente,
à qui chacun craignait de parler, alla bravement au-devant des
explications.
--Vraiment aujourd’hui, disait-elle, on ne saurait prendre trop de
précautions quand il s’agit de mariage, et surtout quand on a affaire à
des étrangers.
--Et pourquoi, madame?
--Que vous est-il arrivé? demanda madame Chiffreville.
--Vous ne connaissez pas notre aventure avec ce Brunner, qui avait
l’audace d’aspirer à la main de Cécile?... C’est le fils d’un
cabaretier allemand, le neveu d’un marchand de peaux de lapins.
--Est-ce possible? Vous, si sagace!... dit une dame.
--Ces aventuriers sont si fins! Mais nous avons tout su par Berthier.
Cet Allemand a pour ami un pauvre diable qui joue de la flûte! Il
est lié avec un homme qui tient un garni, rue du Mail, avec des
tailleurs... Nous avons appris qu’il a mené la vie la plus crapuleuse,
et aucune fortune ne peut suffire à un drôle qui a déjà mangé celle de
sa mère...
--Mais mademoiselle votre fille eût été bien malheureuse!... dit madame
Berthier.
--Et comment vous a-t-il été présenté? demanda la vieille madame Lebas.
--C’est une vengeance de monsieur Pons; il nous a présenté ce beau
monsieur-là pour nous livrer au ridicule... Ce Brunner, ça veut dire
Fontaine (on nous le donnait pour un grand seigneur), est d’une assez
triste santé, chauve, les dents gâtées; aussi m’a-t-il suffi de le voir
une fois pour me défier de lui.
--Mais cette grande fortune dont vous me parliez? demanda timidement
une jeune femme.
--La fortune n’est pas aussi considérable qu’on le dit. Les tailleurs,
le maître d’hôtel et lui, tous ont gratté leurs caisses pour faire une
maison de Banque... Aujourd’hui, qu’est-ce que la Banque, quand on
la commence? c’est la licence de se ruiner. Une femme qui se couche
millionnaire peut se réveiller réduite à ses _propres_. Du premier
mot, à première vue, nous avons eu notre opinion faite sur ce monsieur
qui ne sait rien de nos usages. On voit à ses gants, à son gilet,
que c’est un ouvrier, le fils d’un gargotier allemand, sans noblesse
dans les sentiments, un buveur de bière, et qui fume!... ah! madame!
vingt-cinq pipes par jour. Quel eût été le sort de ma pauvre Lili?...
J’en frémis encore. Dieu nous a sauvées! Cécile n’aimait d’ailleurs pas
ce monsieur... Pouvions-nous attendre une pareille mystification d’un
parent, d’un habitué de notre maison, qui dîne chez nous deux fois par
semaine depuis vingt ans! que nous avons couvert de bienfaits, et qui
jouait si bien la comédie qu’il a nommé Cécile son héritière devant
le garde des sceaux, le procureur général, le premier président... Ce
Brunner et monsieur Pons s’entendaient pour s’attribuer l’un à l’autre
des millions!... Non, je vous l’assure, vous toutes, mesdames, vous
eussiez été prises à cette mystification d’artiste!
En quelques semaines, les familles réunies des Popinot, des Camusot
et leurs adhérents avaient remporté dans le monde un triomphe facile,
car personne n’y prit la défense du misérable Pons, du parasite, du
sournois, de l’avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris, regardé
comme une vipère réchauffée au sein des familles, comme un homme d’une
méchanceté rare, un saltimbanque dangereux qu’on devait oublier.
Un mois environ après le refus du faux Werther, le pauvre Pons, sorti
pour la première fois de son lit où il était resté en proie à une
fièvre nerveuse, se promenait le long des boulevards, au soleil,
appuyé sur le bras de Schmucke. Au boulevard du Temple, personne ne
riait plus des deux Casse-noisettes, à l’aspect de la destruction
de l’un et de la touchante sollicitude de l’autre pour son ami
convalescent. Arrivés sur le boulevard Poissonnière, Pons avait repris
des couleurs, en respirant cette atmosphère des boulevards, où l’air a
tant de puissance; car, là où la foule abonde, le fluide est si vital,
qu’à Rome on a remarqué le manque de _mala aria_ dans l’infect Getto où
pullulent les Juifs. Peut-être aussi l’aspect de ce qu’il se plaisait
jadis à voir tous les jours, le grand spectacle de Paris, agissait-il
sur le malade. En face du théâtre des Variétés, Pons laissa Schmucke,
car ils allaient côte à côte; mais le convalescent quittait de temps en
temps son ami pour examiner les nouveautés fraîchement exposées dans
les boutiques. Il se trouva nez à nez avec le comte Popinot, qu’il
aborda de la façon la plus respectueuse, l’ancien ministre étant un des
hommes que Pons estimait et vénérait le plus.
--Ah! monsieur, répondit sévèrement le pair de France, je ne comprends
pas que vous ayez assez peu de tact pour saluer une personne alliée
à la famille où vous avez tenté d’imprimer la honte et le ridicule
par une vengeance comme les artistes savent en inventer... Apprenez,
monsieur, qu’à dater d’aujourd’hui nous devons être complétement
étrangers l’un à l’autre. Madame la comtesse Popinot partage
l’indignation que votre conduite chez les Marville a inspirée à toute
la société.