--Ah! s’écria le bonhomme qui ne se savait pas si riche; mais je ne

pourrais pas me séparer de ce qui fait mon bonheur... Je ne vendrais ma

collection que livrable après ma mort.

--Eh bien! nous verrons...

--Voilà deux affaires en train, dit le collectionneur qui ne pensait

qu’au mariage.

Brunner salua Pons et disparut, emporté par son brillant équipage. Pons

regarda fuir le petit coupé sans faire attention à Rémonencq qui fumait

sa pipe sur le pas de la porte.

Le soir même, chez son beau-père que la présidente de Marville alla

consulter, elle trouva la famille Popinot. Dans son désir de satisfaire

une petite vengeance bien naturelle au cœur des mères, quand elles

n’ont pas réussi à capturer un fils de famille, madame de Marville

fit entendre que Cécile faisait un mariage superbe.--Qui Cécile

épouse-t-elle donc? fut une demande qui courut sur toutes les lèvres.

Et alors, sans croire trahir ses secrets, la présidente dit tant de

petits mots, fit tant de confidences à l’oreille, confirmées par madame

Berthier d’ailleurs, que voici ce qui se disait le lendemain dans

l’empyrée bourgeois où Pons accomplissait ses évolutions gastronomiques.

Cécile de Marville se marie avec un jeune Allemand qui se fait banquier

par humanité, car il est riche de quatre millions; c’est un héros

de roman, un vrai Werther, charmant, un bon cœur, ayant fait ses

folies, qui s’est épris de Cécile à en perdre la tête, c’est un amour

à première vue, et d’autant plus sûr, que Cécile avait pour rivales

toutes les madones peintes de Pons, etc., etc.

Le surlendemain, quelques personnes vinrent complimenter la présidente

uniquement pour savoir si la dent d’or existait, et la présidente fit

ces variations admirables que les mères pourront consulter, comme

autrefois on consultait le _parfait secrétaire_.

--Un mariage n’est fait, disait-elle à madame Chiffreville, que quand

on revient de la Mairie et de l’Église, et nous n’en sommes encore

qu’à des entrevues; aussi compté-je assez sur votre amitié pour ne pas

parler de nos espérances...

--Vous êtes bien heureuse, madame la présidente, les mariages se

concluent aujourd’hui bien difficilement.

--Que voulez-vous? C’est un hasard; mais les mariages se font souvent

ainsi.

--Eh bien! vous mariez donc Cécile? disait madame Cardot.

--Oui, répondait la présidente en comprenant la malice du _donc_. Nous

étions exigeants, c’est ce qui retardait l’établissement de Cécile.

Mais nous trouvons tout: fortune, amabilité, bon caractère, et un joli

homme. Ma chère petite fille méritait bien cela d’ailleurs. Monsieur

Brunner est un charmant garçon, plein de distinction; il aime le luxe,

il connaît la vie, il est fou de Cécile, il l’aime sincèrement; et,

malgré ses trois ou quatre millions, Cécile l’accepte... Nous n’avions

pas de prétentions si élevées, mais...--Les avantages ne gâtent rien...

--Ce n’est pas tant la fortune que l’affection inspirée par ma fille

qui nous décide, disait la présidente à madame Lebas. Monsieur Brunner

est si pressé, qu’il veut que le mariage se fasse dans les délais

légaux.

--C’est un étranger...

--Oui, madame; mais j’avoue que je suis bien heureuse. Non, ce n’est

pas un gendre, c’est un fils que j’aurai. Monsieur Brunner est d’une

délicatesse vraiment séduisante. On n’imagine pas l’empressement qu’il

a mis à se marier sous le régime dotal... C’est une grande sécurité

pour les familles. Il achète pour douze cent mille francs d’herbages

qui seront réunis un jour à Marville.

Le lendemain, c’était d’autres variations sur le même thème. Ainsi,

monsieur Brunner était un grand seigneur, faisant tout en grand

seigneur; il ne comptait pas; et, si monsieur de Marville pouvait

obtenir des lettres de grande naturalité (le ministère lui devait

bien un petit bout de loi), le gendre deviendrait pair de France. On

ne connaissait pas la fortune de monsieur Brunner, il avait _les plus

beaux chevaux et les plus beaux équipages de Paris, etc._

Le plaisir que les Camusot prenaient à publier leurs espérances, disait

assez combien ce triomphe était inespéré.

Aussitôt après l’entrevue chez le cousin Pons, monsieur de Marville,

poussé par sa femme, décida le ministre de la justice, son premier

président et le procureur-général à dîner chez lui le jour de la

présentation du phénix des gendres. Les trois grands personnages

acceptèrent, quoique invités à bref délai; chacun d’eux comprit le rôle

que leur faisait jouer le père de famille, et ils lui vinrent en aide

avec plaisir. En France on porte assez volontiers secours aux mères de

famille qui pêchent un gendre riche. Le comte et la comtesse Popinot

se prêtèrent également à compléter le luxe de cette journée, quoique

cette invitation leur parût être de mauvais goût. Il y eut en tout

onze personnes. Le grand-père de Cécile, le vieux Camusot et sa femme

ne pouvaient manquer à cette réunion, destinée par la position des

convives à engager définitivement monsieur Brunner, annoncé, comme on

l’a vu, comme un des plus riches capitalistes de l’Allemagne, un homme

de goût (il aimait la _fillette_), le futur rival des Nucingen, des

Keller, des du Tillet, etc.

--C’est notre jour, dit avec une simplicité fort étudiée la présidente

à celui qu’elle regardait comme son gendre en lui nommant les convives,

nous n’avons que des intimes. D’abord, le père de mon mari, qui, vous

le savez, doit être promu pair de France; puis monsieur le comte et la

comtesse Popinot, dont le fils ne s’est pas trouvé assez riche pour

Cécile, et nous n’en sommes pas moins bons amis, notre ministre de la

justice, notre premier président, notre procureur-général, enfin nos

amis... Nous serons obligés de dîner un peu tard, à cause de la Chambre

où la séance ne finit jamais qu’à six heures.

Brunner regarda Pons d’une manière significative, et Pons se frotta les

mains, en homme qui dit:--Voilà nos amis, mes amis!...

La présidente, en femme habile, eut quelque chose de particulier à dire

à son cousin, afin de laisser Cécile un instant en tête-àtête avec

son Werther. Cécile bavarda considérablement, et s’arrangea pour que

Frédéric aperçût un dictionnaire allemand, une grammaire allemande, un

Gœthe qu’elle avait cachés.

--Ah! vous apprenez l’allemand? dit Brunner en rougissant.

Il n’y a que les Françaises pour inventer ces sortes de trappes.

--Oh! dit-elle, êtes-vous méchant!... ce n’est pas bien, monsieur, de

fouiller ainsi dans mes cachettes. Je veux lire Gœthe dans l’original,

répondit-elle. Et il y a deux ans que j’apprends l’allemand.

--La grammaire est donc bien difficile à comprendre, car il n’y a pas

dix feuillets de coupés... répondit naïvement Brunner.

Cécile, confuse, se retourna pour ne pas laisser voir sa rougeur. Un

Allemand ne résiste pas à ces sortes de témoignages, il prit Cécile

par la main, la ramena tout interdite sous son regard, et la regarda

comme les fiancés se regardent dans les romans d’Auguste Lafontaine, de

pudique mémoire.

--Vous êtes adorable! dit-il.

Celle-ci fit un geste mutin qui signifiait:--Et vous donc! qui ne vous

aimerait?--Maman, ça va bien! dit-elle à l’oreille de sa mère qui

revint avec Pons.

L’aspect d’une famille pendant une soirée pareille ne se décrit pas.

Chacun était content de voir une mère qui mettait la main sur un bon

parti pour sa fille. On félicitait par des mots à double entente ou

à double détente, et Brunner qui feignait de ne rien comprendre,

et Cécile qui comprenait tout, et le président qui quêtait des

compliments. Tout le sang de Pons lui tinta dans les oreilles, il crut

voir tous les becs de gaz de la rampe de son théâtre quand Cécile lui

dit à voix basse avec les plus ingénieux ménagements l’intention de

son père, relativement à une rente viagère de douze cents francs que

le vieil artiste refusa positivement, en objectant la révélation que

Brunner lui avait faite de sa fortune mobilière.

Le ministre, le premier président, le procureur général, les Popinot,

tous les gens affairés s’en allèrent. Il ne resta bientôt plus que le

vieux monsieur Camusot, et Cardot, l’ancien notaire, assisté de son

gendre Berthier. Le bonhomme Pons, se voyant en famille, remercia fort

maladroitement le président et la présidente de la proposition que

Cécile venait de lui faire. Les gens de cœur sont ainsi, tout à leur

premier mouvement. Brunner, qui vit dans cette rente offerte ainsi,

comme une prime, fit sur lui-même un retour israélite, et prit une

attitude qui dénotait la rêverie plus que froide du calculateur.

--Ma collection ou son prix appartiendra toujours à votre famille, que

j’en traite avec notre ami Brunner ou que je la garde, disait Pons en

apprenant à la famille étonnée qu’il possédait de si grandes valeurs.

Brunner observa le mouvement qui eut lieu chez tous ces ignorants, en

faveur d’un homme qui passait d’un état taxé d’indigence à une fortune,

comme il avait observé déjà les gâteries de la mère et du père pour

leur Cécile, idole de la maison, et il se plut alors à exciter les

surprises et les exclamations de ces dignes bourgeois.

--J’ai dit à mademoiselle que les tableaux de monsieur Pons valaient

cette somme pour moi; mais au prix que les objets d’art uniques ont

acquis, personne ne peut prévoir la valeur à laquelle cette collection

atteindrait en vente publique. Les soixante tableaux monteraient à un

million, j’en ai vu plusieurs de cinquante mille francs.

--Il fait bon être votre héritier, dit l’ancien notaire à Pons.

--Mais mon héritier, c’est ma cousine Cécile, répliqua le bonhomme en

persistant dans sa parenté.

Un mouvement d’admiration se manifesta pour le vieux musicien.

--Ce sera une très-riche héritière, dit en riant Cardot qui partit.

On laissa Camusot le père, le président, la présidente, Cécile,

Brunner, Berthier et Pons ensemble; car on présuma que la demande

officielle de la main de Cécile allait se faire. En effet, lorsque ces

personnes furent seules, Brunner commença par une demande, qui parut

d’un bon augure aux parents.

--J’ai cru comprendre, dit Brunner en s’adressant à la présidente, que

mademoiselle était fille unique...

--Certainement, répondit-elle avec orgueil.

--Vous n’aurez de difficultés avec personne, répondit le bonhomme Pons

pour décider Brunner à formuler sa demande.

Brunner devint soucieux, et un fatal silence amena la froideur la plus

étrange. Il semblait que la présidente eût avoué que sa _fillette_

était épileptique. Le président, jugeant que sa fille ne devait pas

être là, lui fit un signe que Cécile comprit, elle sortit. Brunner

resta muet. On se regarda. La situation devint gênante. Le vieux

Camusot, homme d’expérience, emmena l’Allemand dans la chambre de la

présidente, sous prétexte de lui montrer l’éventail trouvé par Pons,

en devinant qu’il surgissait quelques difficultés, et il demanda par

un geste à son fils, à sa belle-fille et à Pons de le laisser avec le

futur.

--Voilà ce chef-d’œuvre! dit le vieux marchand de soieries en montrant

l’éventail.

--Cela vaut cinq mille francs, répondit Brunner après l’avoir contemplé.

--N’étiez-vous pas venu, monsieur, reprit le futur pair de France, pour

demander la main de ma petite-fille?

--Oui, monsieur, dit Brunner, et je vous prie de croire qu’aucune

alliance ne peut être plus flatteuse pour moi que celle-là. Je ne

trouverai jamais une jeune personne plus belle, plus aimable, qui me

convienne mieux que mademoiselle Cécile; mais...

--Ah! pas de mais, dit le vieux Camusot, ou voyons sur-le-champ la

traduction de vos mais, mon cher monsieur...

--Monsieur! reprit gravement Brunner, je suis bien heureux que nous

ne soyons engagés ni les uns ni les autres, car la qualité de fille

unique, si précieuse pour tout le monde, excepté pour moi, qualité que

j’ignorais, croyez-moi, est un empêchement absolu...

--Comment, monsieur, dit le vieillard stupéfait, d’un avantage immense,

vous en faites un tort? Votre conduite est vraiment extraordinaire, et

je voudrais bien en connaître les raisons.

--Monsieur, reprit l’Allemand avec flegme, je suis venu ce soir ici

avec l’intention de demander, à monsieur le président, la main de sa

fille. Je voulais faire un sort brillant à mademoiselle Cécile en lui

offrant tout ce qu’elle eût consenti à accepter de ma fortune; mais

une fille unique est un enfant que l’indulgence de ses parents habitue

à faire ses volontés, et qui n’a jamais connu la contrariété. Il en

est ici comme dans plusieurs familles, où j’ai pu jadis observer le

culte qu’on avait pour ces espèces de divinités: non-seulement votre

petite-fille est l’idole de la maison, mais encore madame la présidente

y porte les... vous savez quoi! Monsieur, j’ai vu le ménage de mon

père devenir par cette cause, un enfer. Ma marâtre, cause de tous mes

malheurs, fille unique, adorée, la plus charmante des fiancées, est

devenue un diable incarné. Je ne doute pas que mademoiselle Cécile

ne soit une exception à mon système; mais je ne suis plus un jeune

homme, j’ai quarante ans, et la différence de nos âges entraîne des

difficultés qui ne me permettent pas de rendre heureuse une jeune

personne habituée à voir faire à madame la présidente toutes ses

volontés, et que madame la présidente écoute comme un oracle. De

quel droit exigerais-je le changement des idées et des habitudes de

mademoiselle Cécile? Au lieu d’un père et d’une mère complaisants à

ses moindres caprices, elle rencontrera l’égoïsme d’un quadragénaire;

si elle résiste, c’est le quadragénaire qui sera vaincu. J’agis donc

en honnête homme, je me retire. D’ailleurs, je désire être entièrement

sacrifié, s’il est toutefois nécessaire d’expliquer pourquoi je n’ai

fait qu’une visite ici...

--Si tels sont vos motifs, monsieur, dit le futur pair de France,

quelque singuliers qu’ils soient, ils sont plausibles...

--Monsieur, ne mettez pas en doute ma sincérité, reprit vivement

Brunner en l’interrompant. Si vous connaissez une pauvre fille dans une

famille chargée d’enfants, bien élevée néanmoins, sans fortune, comme

il s’en trouve beaucoup en France, et que son caractère m’offre des

garanties, je l’épouse.

Pendant le silence qui suivit cette déclaration, Frédéric Brunner

quitta le grand-père de Cécile, revint saluer poliment le président

et la présidente, et se retira. Vivant commentaire du salut de son

Werther, Cécile se montra pâle comme une moribonde, elle avait tout

écouté, cachée dans la garde-robe de sa mère.

--Refusée!... dit-elle à l’oreille de sa mère.

--Et pourquoi? demanda la présidente à son beau-père embarrassé.

--Sous le joli prétexte que les filles uniques sont des enfants gâtés,

répondit le vieillard. Et il n’a pas tout à fait tort, ajouta-t-il en

saisissant cette occasion de blâmer sa belle-fille, qui l’ennuyait fort

depuis vingt ans.

--Ma fille en mourra! vous l’aurez tuée!... dit la présidente à Pons

en retenant sa fille qui trouva joli de justifier ces paroles en se

laissant aller dans les bras de sa mère.

Le président et sa femme traînèrent Cécile dans un fauteuil, où elle

acheva de s’évanouir. Le grand-père sonna les domestiques.

--J’aperçois la trame ourdie par monsieur, dit la mère furieuse en

désignant le pauvre Pons.

Pons se dressa comme s’il avait entendu retentir à ses oreilles la

trompette du jugement dernier.

--Monsieur, reprit la présidente dont les yeux furent comme deux

fontaines de bile verte, monsieur a voulu répondre à une innocente

plaisanterie par une injure. A qui fera-t-on croire que cet Allemand

soit dans son bon sens? Ou il est complice d’une atroce vengeance, ou

il est fou. J’espère, monsieur Pons, qu’à l’avenir vous nous épargnerez

le déplaisir de vous voir dans une maison où vous avez essayé de porter

la honte et le déshonneur.

Pons, devenu statue, tenait les yeux sur une rosace du tapis et

tournait ses pouces.

--Eh bien! vous êtes encore là, monstre d’ingratitude!... s’écria la

présidente en se retournant. Nous n’y serons jamais, monsieur ni moi,

si jamais monsieur se présentait! dit-elle aux domestiques en leur

montrant Pons. Allez chercher le docteur, Jean. Et vous, Madeleine, de

l’eau de corne de cerf!

Pour la présidente, les raisons alléguées par Brunner n’étaient que

le prétexte sous lequel il s’en cachait d’inconnues; mais la rupture

du mariage n’en devenait que plus certaine. Avec cette rapidité de

pensée qui distingue les femmes dans les grandes circonstances, madame

de Marville avait trouvé la seule manière de réparer cet échec en

attribuant à Pons une vengeance préméditée. Cette conception infernale

par rapport à Pons, satisfaisait à l’honneur de la famille. Fidèle à

sa haine contre Pons, elle avait fait d’un simple soupçon de femme,

une vérité. En général, les femmes ont une foi particulière, une

morale à elles, elles croient à la réalité de tout ce qui sert leurs

intérêts et leurs passions. La présidente alla bien plus loin, elle

persuada pendant toute la soirée au président sa propre croyance, et le

magistrat fut convaincu le lendemain de la culpabilité de son cousin.

Tout le monde trouvera la conduite de la présidente horrible; mais en

pareille circonstance, chaque mère imitera madame Camusot, elle aimera

mieux sacrifier l’honneur d’un étranger que celui de sa fille. Les

moyens changeront, le but sera le même.

Le musicien descendit avec rapidité l’escalier; mais il marcha

d’un pas lent par les boulevards, jusqu’au théâtre où il entra

machinalement; il se mit à son pupitre machinalement et dirigea

machinalement l’orchestre. Durant les entr’actes, il répondit si

vaguement à Schmucke, que Schmucke dissimula ses inquiétudes, il pensa

que Pons était devenu fou. Chez une nature aussi enfantine que celle

de Pons, la scène qui venait de se passer prenait les proportions

d’une catastrophe... Réveiller une effroyable haine, là où il avait

voulu donner le bonheur, c’était un renversement total d’existence. Il

avait enfin reconnu dans les yeux, dans le geste, dans la voix de la

présidente, une inimitié mortelle.

Le lendemain, madame Camusot de Marville prit un grand parti,

d’ailleurs exigé par la circonstance et auquel le président

souscrivit. On résolut de donner en dot à Cécile la terre de Marville,

l’hôtel de la rue de Hanovre et cent mille francs. Dans la matinée, la

présidente alla voir la comtesse Popinot, en comprenant qu’il fallait

répondre à un pareil échec par un mariage tout fait. Elle raconta la

vengeance épouvantable et l’affreuse mystification préparées par Pons.

Tout parut croyable quand on apprit que le prétexte de cette rupture

était la condition de fille unique. Enfin, la présidente fit reluire

avec art l’avantage de se nommer Popinot de Marville et l’énormité de

la dot. Au prix où sont les biens en Normandie, à deux pour cent, cet

immeuble représentait environ neuf cent mille francs, et l’hôtel de la

rue de Hanovre était estimé deux cent cinquante mille francs. Aucune

famille raisonnable ne pouvait refuser une pareille alliance; aussi le

comte Popinot et sa femme l’acceptèrent-ils; puis, en gens intéressés à

l’honneur de la famille dans laquelle ils entraient, ils promirent leur

concours pour expliquer la catastrophe arrivée la veille.

Or, chez le même vieux Camusot, grand-père de Cécile, devant les mêmes

personnes qui s’y trouvaient quelques jours auparavant et auxquelles la

présidente avait chanté ses litanies-Brunner, cette même présidente,

à qui chacun craignait de parler, alla bravement au-devant des

explications.

--Vraiment aujourd’hui, disait-elle, on ne saurait prendre trop de

précautions quand il s’agit de mariage, et surtout quand on a affaire à

des étrangers.

--Et pourquoi, madame?

--Que vous est-il arrivé? demanda madame Chiffreville.

--Vous ne connaissez pas notre aventure avec ce Brunner, qui avait

l’audace d’aspirer à la main de Cécile?... C’est le fils d’un

cabaretier allemand, le neveu d’un marchand de peaux de lapins.

--Est-ce possible? Vous, si sagace!... dit une dame.

--Ces aventuriers sont si fins! Mais nous avons tout su par Berthier.

Cet Allemand a pour ami un pauvre diable qui joue de la flûte! Il

est lié avec un homme qui tient un garni, rue du Mail, avec des

tailleurs... Nous avons appris qu’il a mené la vie la plus crapuleuse,

et aucune fortune ne peut suffire à un drôle qui a déjà mangé celle de

sa mère...

--Mais mademoiselle votre fille eût été bien malheureuse!... dit madame

Berthier.

--Et comment vous a-t-il été présenté? demanda la vieille madame Lebas.

--C’est une vengeance de monsieur Pons; il nous a présenté ce beau

monsieur-là pour nous livrer au ridicule... Ce Brunner, ça veut dire

Fontaine (on nous le donnait pour un grand seigneur), est d’une assez

triste santé, chauve, les dents gâtées; aussi m’a-t-il suffi de le voir

une fois pour me défier de lui.

--Mais cette grande fortune dont vous me parliez? demanda timidement

une jeune femme.

--La fortune n’est pas aussi considérable qu’on le dit. Les tailleurs,

le maître d’hôtel et lui, tous ont gratté leurs caisses pour faire une

maison de Banque... Aujourd’hui, qu’est-ce que la Banque, quand on

la commence? c’est la licence de se ruiner. Une femme qui se couche

millionnaire peut se réveiller réduite à ses _propres_. Du premier

mot, à première vue, nous avons eu notre opinion faite sur ce monsieur

qui ne sait rien de nos usages. On voit à ses gants, à son gilet,

que c’est un ouvrier, le fils d’un gargotier allemand, sans noblesse

dans les sentiments, un buveur de bière, et qui fume!... ah! madame!

vingt-cinq pipes par jour. Quel eût été le sort de ma pauvre Lili?...

J’en frémis encore. Dieu nous a sauvées! Cécile n’aimait d’ailleurs pas

ce monsieur... Pouvions-nous attendre une pareille mystification d’un

parent, d’un habitué de notre maison, qui dîne chez nous deux fois par

semaine depuis vingt ans! que nous avons couvert de bienfaits, et qui

jouait si bien la comédie qu’il a nommé Cécile son héritière devant

le garde des sceaux, le procureur général, le premier président... Ce

Brunner et monsieur Pons s’entendaient pour s’attribuer l’un à l’autre

des millions!... Non, je vous l’assure, vous toutes, mesdames, vous

eussiez été prises à cette mystification d’artiste!

En quelques semaines, les familles réunies des Popinot, des Camusot

et leurs adhérents avaient remporté dans le monde un triomphe facile,

car personne n’y prit la défense du misérable Pons, du parasite, du

sournois, de l’avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris, regardé

comme une vipère réchauffée au sein des familles, comme un homme d’une

méchanceté rare, un saltimbanque dangereux qu’on devait oublier.

Un mois environ après le refus du faux Werther, le pauvre Pons, sorti

pour la première fois de son lit où il était resté en proie à une

fièvre nerveuse, se promenait le long des boulevards, au soleil,

appuyé sur le bras de Schmucke. Au boulevard du Temple, personne ne

riait plus des deux Casse-noisettes, à l’aspect de la destruction

de l’un et de la touchante sollicitude de l’autre pour son ami

convalescent. Arrivés sur le boulevard Poissonnière, Pons avait repris

des couleurs, en respirant cette atmosphère des boulevards, où l’air a

tant de puissance; car, là où la foule abonde, le fluide est si vital,

qu’à Rome on a remarqué le manque de _mala aria_ dans l’infect Getto où

pullulent les Juifs. Peut-être aussi l’aspect de ce qu’il se plaisait

jadis à voir tous les jours, le grand spectacle de Paris, agissait-il

sur le malade. En face du théâtre des Variétés, Pons laissa Schmucke,

car ils allaient côte à côte; mais le convalescent quittait de temps en

temps son ami pour examiner les nouveautés fraîchement exposées dans

les boutiques. Il se trouva nez à nez avec le comte Popinot, qu’il

aborda de la façon la plus respectueuse, l’ancien ministre étant un des

hommes que Pons estimait et vénérait le plus.

--Ah! monsieur, répondit sévèrement le pair de France, je ne comprends

pas que vous ayez assez peu de tact pour saluer une personne alliée

à la famille où vous avez tenté d’imprimer la honte et le ridicule

par une vengeance comme les artistes savent en inventer... Apprenez,

monsieur, qu’à dater d’aujourd’hui nous devons être complétement

étrangers l’un à l’autre. Madame la comtesse Popinot partage

l’indignation que votre conduite chez les Marville a inspirée à toute

la société.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 43 / 62 段