En faisant mouvoir cette corde, Madeleine livra le vieux garçon aux

jouissances d’amour-propre que causera toujours une passion inspirée,

quand même elle déplaît. Après avoir pardonné noblement à Madeleine, il

reçut tout le monde à merci en disant qu’il parlerait à sa cousine la

présidente pour obtenir que tous les gens restassent chez elle. Pons

se vit avec un plaisir ineffable rétabli dans toutes ses jouissances

habituelles, sans avoir commis de lâcheté. Le monde était venu vers

lui, la dignité de son caractère allait y gagner; mais en expliquant

son triomphe à son ami Schmucke, il eut la douleur de le voir triste,

et plein de doutes inexprimés. Néanmoins, à l’aspect du changement

subit qui eut lieu dans la physionomie de Pons, le bon Allemand finit

par se réjouir en immolant le bonheur qu’il avait goûté de posséder

pendant près de quatre mois son ami tout entier. Les maladies morales

ont sur les maladies physiques un avantage immense, elles guérissent

instantanément, par l’accomplissement du désir qui les cause, comme

elles naissent par la privation: Pons, dans cette matinée, ne fut

plus le même homme. Le vieillard triste, moribond, fit place au

Pons satisfait, qui naguère apportait à la présidente l’éventail

de la marquise de Pompadour. Mais Schmucke tomba dans des rêveries

profondes sur ce phénomène sans le comprendre, car le stoïcisme vrai

ne s’expliquera jamais la courtisanerie française. Pons était un vrai

Français de l’Empire, en qui la galanterie du dernier siècle s’unissait

au dévouement pour la femme, tant célébré dans les romances de _Partant

pour la Syrie_, etc. Schmucke enterra son chagrin dans son cœur sous

les fleurs de sa philosophie allemande; mais en huit jours il devint

jaune et madame Cibot usa d’artifices pour introduire le _médecin du

quartier_ auprès de Schmucke. Ce médecin craignit un _ictère_, et il

laissa madame Cibot foudroyée par ce mot savant dont l’explication est

_jaunisse_!

Pour la première fois peut-être, les deux amis allaient dîner

ensemble en ville; mais, pour Schmucke, c’était faire une excursion

en Allemagne. En effet, Johann Graff, le maître de l’hôtel du Rhin,

et sa fille Émilie, Wolfgang Graff, le tailleur et sa femme, Fritz

Brunner et Wilhem Schwab étaient Allemands. Pons et le notaire se

trouvaient les seuls Français admis au banquet. Les tailleurs qui

possédaient un magnifique hôtel situé rue de Richelieu, entre la rue

Neuve-des-Petits-Champs et la rue Villedot, avaient élevé leur nièce,

dont le père craignit avec raison le contact des gens de toute espèce

qui viennent dans un hôtel. Ces dignes tailleurs, qui aimaient cette

enfant comme si c’eût été leur fille, donnaient le rez-de-chaussée au

jeune ménage. Là devait s’établir la maison de Banque Brunner, Schwab

et compagnie. Comme ces arrangements dataient d’un mois environ, temps

voulu pour recueillir l’héritage dévolu à Brunner, auteur de toute

cette félicité, l’appartement des futurs époux avait été richement mis

à neuf et meublé par le fameux tailleur. Les bureaux de la maison de

Banque étaient ménagés dans l’aile qui réunissait une magnifique maison

de produit bâtie sur la rue à l’ancien hôtel sis entre cour et jardin.

En allant de la rue de Normandie à la rue Richelieu, Pons obtint du

distrait Schmucke les détails de cette nouvelle histoire de l’enfant

prodigue, pour qui la Mort avait tué l’aubergiste gras. Pons,

fraîchement réconcilié avec ses plus proches parents, fut aussitôt

atteint du désir de marier Fritz Brunner avec Cécile de Marville. Le

hasard voulut que le notaire des frères Graff fût précisément le

gendre et le successeur de Cardot, ancien second premier clerc de

l’Étude, chez qui dînait souvent Pons.

--Ah! c’est vous, monsieur Berthier, dit le vieux musicien en tendant

la main à son ex-amphitryon.

--Et pourquoi ne nous faites-vous plus le plaisir de venir dîner chez

nous? demanda le notaire. Ma femme était inquiète de vous. Nous vous

avons vu à la première représentation de la FIANCÉE DU DIABLE, et notre

inquiétude est devenue de la curiosité.

--Les vieillards sont susceptibles, répondit le bonhomme, ils ont le

tort d’être d’un siècle en retard; mais qu’y faire?... c’est bien assez

d’en représenter un, ils ne peuvent pas être de celui qui les voit

mourir.

--Ah! dit le notaire d’un air fin, on ne court pas deux siècles à la

fois.

--Ah çà! demanda le bonhomme en attirant le jeune notaire dans un coin,

pourquoi ne mariez-vous pas ma cousine Cécile de Marville?...

--Ah! pourquoi... reprit le notaire. Dans ce siècle, où le luxe a

pénétré jusque dans les loges de concierge, les jeunes gens hésitent à

joindre leur sort à celui de la fille d’un président à la Cour royale

de Paris, quand on ne lui constitue que cent mille francs de dot. On

ne connaît pas encore de femme qui ne coûte à son mari que trois mille

francs par an, dans la classe où sera placé le mari de mademoiselle de

Marville. Les intérêts d’une semblable dot peuvent donc à peine solder

les dépenses de toilette d’une future épouse. Un garçon, doué de quinze

à vingt mille francs de rente, demeure dans un joli entre-sol, le monde

ne lui demande aucun tapage, il peut n’avoir qu’un seul domestique,

il applique tous ses revenus à ses plaisirs, il n’a d’autre décorum à

garder que celui dont se charge son tailleur. Caressé par toutes les

mères prévoyantes, il est un des rois de la fashion parisienne. Au

contraire, une femme exige une maison montée, elle prend la voiture

pour elle; si elle va au spectacle, elle veut une loge, là où le garçon

ne payait que sa stalle; enfin elle devient toute la représentation

de la fortune que le garçon représentait naguère à lui seul. Supposez

aux époux trente mille francs de rente? dans le monde actuel, le

garçon riche devient un pauvre diable qui regarde au prix d’une course

à Chantilly. Introduisez des enfants?... la gêne se déclare. Comme

monsieur et madame de Marville commencent à peine la cinquantaine,

les _espérances_ ont quinze ou vingt ans d’échéance; aucun garçon ne

se soucie de les garder si long-temps en portefeuille; et le calcul

gangrène si bien le cœur des étourdis qui dansent la polka chez Mabille

avec des lorettes, que tous les jeunes gens à marier étudient les deux

faces de ce problème sans avoir besoin de nous pour le leur expliquer.

Entre nous, mademoiselle de Marville laisse à ses _prétendus_ le cœur

assez tranquille pour que la tête soit à sa place, et ils se livrent

tous à ces réflexions anti-matrimoniales. Si quelque jeune homme,

jouissant de sa raison et de vingt mille francs de rente, se dessine

_in petto_ un programme d’alliance pour satisfaire à d’ambitieuses

pensées, mademoiselle de Marville y répond fort peu...

--Et pourquoi? demanda le musicien stupéfait.

--Ah!... répondit le notaire, aujourd’hui, presque tous ces garçons,

fussent-ils laids comme nous deux, mon cher Pons, ont l’impertinence de

vouloir une dot de six cent mille francs, des filles de grande maison,

très-belles, très-spirituelles, très-bien élevées, sans tare, parfaites.

--Ma cousine se mariera donc difficilement?

--Elle restera fille, tant que le père et la mère ne se décideront pas

à lui donner Marville en dot; et, s’ils l’avaient voulu, elle serait

déjà la vicomtesse Popinot... Mais voici monsieur Brunner, nous allons

lire l’acte de société de la maison Brunner et le contrat de mariage.

Une fois les présentations et les compliments faits, Pons, engagé

par les parents à signer au contrat, entendit la lecture des actes,

et, vers cinq heures et demie, on passa dans la salle à manger. Le

dîner fut un de ces repas somptueux comme en donnent les négociants

quand ils font trêve aux affaires, et qui d’ailleurs attestait les

relations de Graff, le maître de l’hôtel du Rhin, avec les premiers

fournisseurs de Paris. Jamais Pons ni Schmucke n’avaient connu pareille

chère. Il y eut des _plats à ravir la pensée_!... des nouilles d’une

délicatesse inédite, des éperlans d’une friture incomparable, un ferra

de Genève à la vraie sauce génevoise, et une crème pour plum-pudding

à étonner le fameux docteur qui l’a, dit-on, inventée à Londres. On

sortit de table à dix heures du soir. Ce qui s’était bu de vin du Rhin

et de vins français étonnerait des dandies, car on ne sait pas tout

ce que les Allemands peuvent absorber de liquides en restant calmes

et tranquilles. Il faut dîner en Allemagne et voir les bouteilles

se succédant les unes aux autres comme le flot succède au flot sur

une belle plage de la Méditerranée, et disparaissant comme si les

Allemands avaient la puissance absorbante de l’éponge et du sable;

mais harmonieusement, sans le tapage français; le discours reste sage

comme l’improvisation d’un usurier, les visages rougissent comme ceux

des fiancées peintes dans les fresques de Cornélius ou de Schnorr,

c’est-à-dire imperceptiblement, et les souvenirs s’épanchent comme la

fumée des pipes, avec lenteur.

Vers dix heures et demie, Pons et Schmucke se trouvèrent sur un banc

dans le jardin, chacun à côté de l’ancienne flûte, sans trop savoir

qui les avait amenés à s’expliquer leurs caractères, leurs opinions et

leurs malheurs. Au milieu de ce pot-pourri de confidences, Wilhem parla

de son désir de marier Fritz, mais avec une force, avec une éloquence

vineuse.

--Que dites-vous de ce programme pour votre ami Brunner? s’écria Pons

à l’oreille de Wilhem: une jeune personne charmante, raisonnable,

vingt-quatre ans, appartenant à une famille de la plus haute

distinction, le père occupe une des places les plus élevées de la

magistrature, il y a cent mille francs de dot, et des espérances pour

un million.

--Attendez! répondit Schwab, je vais en parler à l’instant à Fritz.

Et les deux musiciens virent Brunner et son ami tournant dans le

jardin, passant et repassant sous leurs yeux, l’un écoutant l’autre

alternativement. Pons, dont la tête était un peu lourde et qui, sans

être absolument ivre, avait autant de légèreté dans les idées que de

pesanteur dans leur enveloppe, observa Fritz Brunner à travers ce nuage

diaphane que cause le vin, et voulut voir sur cette physionomie des

aspirations vers le bonheur de la famille. Schwab présenta bientôt

à monsieur Pons, son ami, son associé, lequel remercia beaucoup

le vieillard de la peine qu’il daignait prendre. Une conversation

s’engagea, dans laquelle Schmucke et Pons, ces deux célibataires,

exaltèrent le mariage, et se permirent, sans y entendre malice, ce

calembour: «que c’était la fin de l’homme.» Quand on servit des glaces,

du thé, du punch et des gâteaux dans le futur appartement des futurs

époux, l’hilarité fut au comble parmi ces estimables négociants,

presque tous gris, en apprenant que le commanditaire de la maison de

banque allait imiter son associé.

Schmucke et Pons, à deux heures du matin, rentrèrent chez eux par les

boulevards, en philosophant à perte de raison sur l’arrangement musical

des choses en ce bas monde.

Le lendemain, Pons alla chez sa cousine la présidente, en proie à la

joie profonde de rendre le bien pour le mal. Pauvre chère belle âme!...

Certainement il atteignit au sublime, et tout le monde en conviendra,

car nous sommes dans un siècle où l’on donne le prix Montyon à ceux

qui font leur devoir, en suivant les préceptes de l’Évangile.--Ah! ils

auront d’immenses obligations à leur pique-assiette, se disait-il en

tournant la rue de Choiseul.

Un homme moins absorbé que Pons dans son contentement, un homme du

monde, un homme défiant eût observé la présidente et sa fille en

revenant dans cette maison; mais ce pauvre musicien était un enfant,

un artiste plein de naïveté, ne croyant qu’au bien moral comme il

croyait au beau dans les arts; il fut enchanté des caresses que lui

firent Cécile et la présidente. Ce bonhomme qui, depuis douze ans,

voyait jouer le vaudeville, le drame et la comédie sous ses yeux, ne

reconnut pas les grimaces de la comédie sociale sur lesquelles sans

doute il était blasé. Ceux qui hantent le monde parisien et qui ont

compris la sécheresse d’âme et de corps de la présidente, ardente

seulement aux honneurs et enragée d’être vertueuse, sa fausse dévotion

et la hauteur de caractère d’une femme habituée à commander chez elle,

peuvent imaginer quelle haine cachée elle portait au cousin de son

mari, depuis le tort qu’elle s’était donné. Toutes les démonstrations

de la présidente et de sa fille furent donc doublées d’un formidable

désir de vengeance, évidemment ajournée. Pour la première fois de sa

vie, Amélie avait eu tort vis-à-vis du mari qu’elle régentait. Enfin,

elle devait se montrer affectueuse pour l’auteur de sa défaite!... Il

n’y a d’analogue à cette situation que certaines hypocrisies qui durent

des années dans le sacré collége des cardinaux ou dans les chapitres

des chefs d’ordres religieux. A trois heures, au moment où le président

revint du Palais, Pons avait à peine fini de raconter les incidents

merveilleux de sa connaissance avec monsieur Frédéric Brunner, et

le repas de la veille qui n’avait fini que le matin, et tout ce qui

concernait ledit Frédéric Brunner. Cécile était allée droit au fait,

en s’enquérant de la manière dont s’habillait Frédéric Brunner, de

la taille, de la tournure, de la couleur des cheveux et des yeux, et

lorsqu’elle eut conjecturé que Frédéric avait l’air distingué, elle

admira la générosité de son caractère.

--Donner cinq cent mille francs à son compagnon d’infortune! oh! maman,

j’aurai voiture et loge aux Italiens.

Et Cécile devint presque jolie en pensant à la réalisation de toutes

les prétentions de sa mère pour elle, et à l’accomplissement des

espérances dont elle désespérait.

Quant à la présidente, elle dit ce seul mot:--Chère petite _fillette_,

tu peux être mariée dans quinze jours.

Toutes les mères appellent leurs filles qui ont vingt-trois ans, des

_fillettes_!

--Néanmoins, dit le président, encore faut-il le temps de prendre des

renseignements, jamais je ne donnerai ma fille au premier venu...

--Quant aux renseignements, c’est chez Berthier que se sont faits

les actes, répondit le vieil artiste. Quant au jeune homme, ma chère

cousine, vous savez ce que vous m’avez dit! Eh bien, il a quarante ans

passés, la moitié de la tête est sans cheveux, il veut trouver dans la

famille un port contre les orages, je ne l’en ai pas détourné; tous les

goûts sont dans la nature...

--Raison de plus pour voir monsieur Frédéric Brunner, répliqua le

président. Je ne veux pas donner ma fille à quelque valétudinaire.

--Eh bien! ma cousine, vous allez juger de mon prétendu, dans cinq

jours, si vous voulez; car, dans vos idées, une entrevue suffirait...

Cécile et la présidente firent un geste d’enchantement.

--Frédéric, qui est un amateur très-distingué, m’a prié de lui laisser

voir en détail ma petite collection, reprit le cousin Pons. Vous n’avez

jamais vu mes tableaux, mes curiosités, venez, dit-il à ses deux

parentes, vous serez là comme des dames amenées par mon ami Schmucke,

et vous ferez connaissance avec le futur, sans être compromises.

Frédéric peut parfaitement ignorer qui vous êtes.

--A merveille! s’écria le président.

On peut deviner les égards qui furent prodigués au parasite jadis

dédaigné. Le pauvre homme fut, ce jour-là, le cousin de la présidente.

L’heureuse mère, noyant sa haine dans les flots de sa joie, trouva des

regards, des sourires, des paroles qui mirent le bonhomme en extase à

cause du bien qu’il faisait, et à cause de l’avenir qu’il entrevoyait.

Ne devait-il pas trouver dans les maisons Brunner, Schwab, Graff, des

dîners semblables à celui de la signature du contrat? Il apercevait

une vie de cocagne et une suite merveilleuse de _plats couverts_! de

surprises gastronomiques, de vins exquis!

--Si notre cousin Pons nous fait faire une pareille affaire, dit le

président à sa femme quand Pons fut parti, nous devons lui constituer

une rente équivalente à ses appointements de chef d’orchestre.

--Certainement, dit la présidente.

Cécile fut chargée, dans le cas où elle agréerait le jeune homme, de

faire accepter cette ignoble munificence au vieux musicien.

Le lendemain, le président, désireux d’avoir des preuves authentiques

de la fortune de monsieur Frédéric Brunner, alla chez le notaire.

Berthier, prévenu par la présidente, avait fait venir son nouveau

client, le banquier Schwab, l’ex-flûte. Ébloui d’une pareille

alliance pour son ami (on sait combien les Allemands respectent les

distinctions sociales! en Allemagne, une femme est madame la générale,

madame la conseillère, madame l’avocate), Schwab fut coulant comme un

collectionneur qui croit fourber un marchand.

--Avant tout, dit le père de Cécile à Schwab, comme je donnerai par

contrat ma terre de Marville à ma fille, je désirerais la marier sous

le régime dotal. Monsieur Brunner placerait alors un million en terres

pour augmenter Marville, en constituant un immeuble dotal qui mettrait

l’avenir de ma fille et celui de ses enfants à l’abri des chances de la

Banque.

Berthier se caressa le menton en pensant:--Il va bien, monsieur le

président.

Schwab, après s’être fait expliquer l’effet du régime dotal, se porta

fort pour son ami. Cette clause accomplissait le vœu qu’il avait

entendu former à Fritz de trouver une combinaison qui l’empêchât jamais

de retomber dans la misère.

--Il se trouve en ce moment pour douze cent mille francs de fermes et

d’herbages à vendre, dit le président.

--Un million en actions de la Banque suffira bien, dit Schwab, pour

garantir le compte de notre maison à la Banque, Fritz ne veut pas

mettre plus de deux millions dans les affaires, il fera ce que vous

demandez, monsieur le président.

Le président rendit ses deux femmes presque folles en leur apprenant

ces nouvelles. Jamais capture si riche ne s’était montrée si

complaisante au filet conjugal.

--Tu seras madame Brunner de Marville, dit le père à sa fille, car

j’obtiendrai pour ton mari la permission de joindre ce nom au sien,

et plus tard il aura des lettres de naturalité. Si je deviens pair de

France, il me succédera!

La présidente employa cinq jours à apprêter sa fille. Le jour de

l’entrevue, elle habilla Cécile elle-même, elle l’équipa de ses mains

avec le soin que l’amiral de la flotte bleue mit à armer le yacht de

plaisance de la reine d’Angleterre quand elle partit pour son voyage

d’Allemagne.

De leur côté, Pons et Schwab nettoyèrent, époussetèrent le musée de

Pons, l’appartement, les meubles, avec l’agilité de matelots brossant

un vaisseau d’amiral. Pas un grain de poussière dans les bois sculptés.

Tous les cuivres reluisaient. Les glaces des pastels laissaient voir

nettement les œuvres de Latour, de Greuze et de Liautard, l’illustre

auteur de la Chocolatière, le miracle de cette peinture, hélas! si

passagère. L’inimitable émail des bronzes florentins chatoyait. Les

vitraux coloriés resplendissaient de leurs fines couleurs. Tout

brillait dans sa forme et jetait sa phrase à l’âme dans ce concert de

chefs-d’œuvre organisé par deux musiciens aussi poëtes l’un que l’autre.

Assez habiles pour éviter les difficultés d’une entrée en scène, les

femmes vinrent les premières, elles voulaient être sur leur terrain.

Pons présenta son ami Schmucke à ses parentes, auxquelles il parut

être un idiot. Occupées comme elles l’étaient d’un fiancé quatre fois

millionnaire, les deux ignorantes prêtèrent une attention médiocre

aux démonstrations artistiques du bonhomme Pons. Elles regardaient

d’un œil indifférent les émaux de Petitot espacés dans les champs en

velours rouge de trois cadres merveilleux. Les fleurs de Van Huysum,

de David de Heim, les insectes d’Abraham Mignon, les Van Eyck, les

Albert Durer, les vrais Cranach, le Giorgione, le Sébastien del Piombo,

Backuysen, Hobbéma, Géricault, les raretés de la peinture, rien ne

piquait leur curiosité, car elles attendaient le soleil qui devait

éclairer ces richesses; néanmoins, elles furent surprises de la beauté

de quelques bijoux étrusques et de la valeur réelle des tabatières.

Elles s’extasiaient par complaisance en tenant à la main des bronzes

florentins, quand madame Cibot annonça monsieur Brunner! Elles ne

se retournèrent point et profitèrent d’une superbe glace de Venise

encadrée dans de monstrueux morceaux d’ébène sculptés, pour examiner le

phénix des prétendus.

Frédéric, prévenu par Wilhem, avait massé le peu de cheveux qui lui

restait. Il portait un joli pantalon d’une nuance douce quoique sombre,

un gilet de soie d’une élégance suprême et d’une coupe neuve, une

chemise à points à jour d’une toile faite à la main par une Frisonne,

une cravate bleue à filets blancs. La chaîne de sa montre sortait

de chez Florent et Chanor, ainsi que la pomme de sa canne. Quant à

l’habit, le père Graff l’avait taillé lui-même dans le plus beau drap.

Des gants de Suède annonçaient l’homme qui avait déjà mangé la fortune

de sa mère. On aurait deviné le petit coupé bas, à deux chevaux, du

banquier en voyant miroiter ses bottes vernies, si l’oreille des deux

commères n’en avait entendu déjà le roulement dans la rue de Normandie.

Quand le débauché de vingt ans est la chrysalide d’un banquier, il

éclôt à quarante ans un observateur, d’autant plus fin, que Brunner

avait compris tout le parti qu’un Allemand peut tirer de sa naïveté. Il

eut, pour cette matinée, l’air rêveur d’un homme qui se trouve entre

la vie de famille à prendre et les dissipations de la vie de garçon

à continuer. Chez un Allemand francisé, cette physionomie parut à

Cécile le superlatif du romanesque. Elle vit un Werther dans l’enfant

des Virlaz. Quelle est la jeune fille qui ne se permet pas un petit

roman dans l’histoire de son mariage? Cécile se regarda comme la plus

heureuse des femmes, quand Brunner, à l’aspect des magnifiques œuvres

collectionnées pendant quarante ans de patience, s’enthousiasma, les

estima, pour la première fois, à leur valeur, à la grande satisfaction

de Pons.--C’est un poëte! se dit mademoiselle de Marville, il voit là

des millions. Un poëte est un homme qui ne compte pas, qui laisse sa

femme maîtresse des capitaux, un homme facile à mener et qu’on occupe

de niaiseries.

Chaque carreau des deux croisées de la chambre du bonhomme était un

vitrail suisse colorié, dont le moindre valait mille francs, et il

comptait seize de ces chefs-d’œuvre à la recherche desquels voyagent

aujourd’hui les amateurs. En 1815, ces vitraux se vendaient entre six

et dix francs. Le prix des soixante tableaux qui composaient cette

divine collection, chefs-d’œuvre purs, sans un repeint, authentiques,

ne pouvait être connu qu’à la chaleur des enchères. Autour de chaque

tableau s’épanouissait un cadre d’une immense valeur, et l’on en

voyait de toutes les façons: le cadre vénitien avec ses gros ornements

semblables à ceux de la vaisselle actuelle des Anglais, le cadre romain

si remarquable par ce que les artistes appellent le _fla-fla_! le cadre

espagnol à rinceaux hardis, les cadres flamands et allemands avec leurs

naïfs personnages, le cadre d’écaille incrusté d’étain, de cuivre,

de nacre, d’ivoire; le cadre en ébène, le cadre en buis, le cadre en

cuivre, le cadre Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, enfin

une collection unique des plus beaux modèles. Pons, plus heureux que

les conservateurs des Trésors de Dresde et de Vienne, possédait un

cadre du fameux Brustolone, le Michel-Ange du bois.

Naturellement mademoiselle de Marville demanda des explications à

chaque curiosité nouvelle. Elle se fit initier à la connaissance de

ces merveilles par Brunner. Elle fut si naïve dans ses exclamations,

elle parut si heureuse d’apprendre de Frédéric la valeur, la beauté

d’une peinture, d’une sculpture, d’un bronze, que l’Allemand dégela: sa

figure devint jeune. Enfin, de part et d’autre, on alla plus loin qu’on

ne le voulait dans cette première rencontre, toujours due au hasard.

Cette séance dura trois heures. Brunner offrit la main à Cécile pour

descendre l’escalier. En descendant les marches avec une sage lenteur,

Cécile, qui causait toujours beaux-arts, fut étonnée de l’admiration de

son prétendu pour les brimborions de son cousin Pons.

--Vous croyez donc que tout ce que nous venons de voir vaut beaucoup

d’argent?

--Eh! mademoiselle, si monsieur votre cousin voulait me vendre sa

collection, j’en donnerais ce soir huit cent mille francs, et je ne

ferais pas une mauvaise affaire. Les soixante tableaux monteraient

seuls à une somme plus forte en vente publique.

--Je le crois, puisque vous me le dites, répondit-elle, et il faut bien

que cela soit, car c’est ce dont vous vous êtes le plus occupé.

--Oh! mademoiselle!... s’écria Brunner. Pour toute réponse à ce

reproche, je vais demander à madame votre mère la permission de me

présenter chez elle pour avoir le bonheur de vous revoir.

--Est-elle spirituelle, ma _fillette_! pensa la présidente qui marchait

sur les talons de sa fille.--Ce sera avec le plus grand plaisir,

monsieur, ajouta-t-elle à haute voix. J’espère que vous viendrez avec

notre cousin Pons à l’heure du dîner; monsieur le président sera charmé

de faire votre connaissance...--Merci, cousin. Elle pressa le bras de

Pons d’une façon tellement significative, que la phrase sacramentelle:

«C’est entre nous à la vie à la mort!» n’eût pas été si forte. Elle

embrassa Pons par l’œillade qui accompagna ce: «Merci, cousin.»

Après avoir mis la jeune personne en voiture, et quand le coupé de

remise eut disparu dans la rue Charlot, Brunner parla bric-à-brac à

Pons qui parlait mariage.

--Ainsi, vous ne voyez pas d’obstacle?... dit Pons.

--Ah! répliqua Brunner; la petite est insignifiante, la mère est un peu

pincée... nous verrons.

--Une belle fortune à venir, fit observer Pons. Plus d’un million...

--A lundi! répéta le millionnaire. Si vous vouliez vendre votre

collection de tableaux, j’en donnerais bien cinq à six cent mille

francs...

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 42 / 62 段