--Je les connais tous, ces _rapiats-là_! «Qu’avez-vous de nouveau, papa

Monistrol? Avez-vous des dessus de porte?» ai-je demandé à ce marchand,

qui me permet de jeter les yeux sur ses acquisitions avant les grands

marchands. A cette question, Monistrol me raconte comment Liénard,

qui sculptait dans la chapelle de Dreux de fort belles choses pour la

liste civile, avait sauvé à la vente d’Aulnay les boiseries sculptées

des mains des marchands de Paris, occupés de porcelaines et de meubles

incrustés.--«Je n’ai pas eu grand’chose, me dit-il, mais je pourrai

gagner mon voyage avec cela.» Et il me montra le bonheur-du-jour, une

merveille! C’est des dessins de Boucher exécutés en marqueterie avec

un art... C’est à se mettre à genoux devant! «Tenez, monsieur, me

dit-il, je viens de trouver dans un petit tiroir fermé, dont la clef

manquait et que j’ai forcé, cet éventail! Vous devriez bien me dire à

qui je peux le vendre...» Et il me tire cette petite boîte en bois

de Sainte-Lucie sculpté. «Voyez! c’est de ce Pompadour qui ressemble

au gothique fleuri.» «Oh! lui ai-je répondu, la boîte est jolie, elle

pourrait m’aller, la boîte! car l’éventail, mon vieux Monistrol, je

n’ai point de madame Pons à qui donner ce vieux bijou; d’ailleurs,

on en fait des neufs, bien jolis. On peint aujourd’hui ces vélins-là

d’une manière miraculeuse et assez bon marché. Savez-vous qu’il y a

deux mille peintres à Paris!» Et je dépliais négligemment l’éventail,

contenant mon admiration, regardant froidement ces deux petits tableaux

d’un laissez-aller, d’une exécution à ravir. Je tenais l’éventail de

madame de Pompadour! Watteau s’est exterminé à composer cela! «Combien

voulez-vous du meuble?»--«Oh! mille francs, on me les donne déjà!» Je

lui dis un prix de l’éventail qui correspondait aux frais présumés

de son voyage. Nous nous regardons alors dans le blanc des yeux, et

je vois que je tiens mon homme. Aussitôt je remets l’éventail dans

sa boîte, afin que l’Auvergnat ne se mette pas à l’examiner, et je

m’extasie sur le travail de cette boîte qui, certes, est un vrai bijou.

«Si je l’achète, dis-je à Monistrol, c’est à cause de cela, voyez-vous,

il n’y a que la boîte qui me tente. Quant à ce bonheur-du-jour, vous

en aurez plus de mille francs, voyez donc comme ces cuivres sont

ciselés! c’est des modèles... On peut exploiter cela... ça n’a pas été

reproduit, on faisait tout _unique_ pour madame de Pompadour...» Et mon

homme, _allumé_ pour son bonheur-du-jour, oublie l’éventail, il me le

laisse à rien pour prix de la révélation que je lui fais de la beauté

de ce meuble de Riesener. Et voilà! Mais il faut bien de la pratique

pour conclure de pareils marchés! C’est des combats d’œil à œil, et

quel œil que celui d’un juif ou d’un Auvergnat!

L’admirable pantomime, la verve du vieil artiste qui faisaient de lui,

racontant le triomphe de sa finesse sur l’ignorance du brocanteur, un

modèle digne du pinceau hollandais, tout fut perdu pour la présidente

et pour sa fille qui se dirent, en échangeant des regards froids et

dédaigneux:--Quel original!...

--Ça vous amuse donc? demanda la présidente.

Pons, glacé par cette question, éprouva l’envie de battre la présidente.

--Mais, ma chère cousine, reprit-il, c’est la chasse aux chefs-d’œuvre!

Et on se trouve face à face avec des adversaires qui défendent le

gibier! c’est ruse contre ruse! Un chef-d’œuvre doublé d’un Normand,

d’un juif ou d’un Auvergnat; mais c’est comme dans les contes de fées,

une princesse gardée par des enchanteurs!

--Et comment savez-vous que c’est de Wat.... comment dites-vous?

--Watteau! ma cousine, un des plus grands peintres français du

dix-huitième siècle! Tenez, ne voyez-vous pas la signature? dit-il

en montrant une des bergeries qui représentait une ronde dansée par

de fausses paysannes et par des bergers grands seigneurs. C’est d’un

entrain! Quelle verve! quel coloris! Et c’est fait! tout d’un trait!

comme un paraphe de maître d’écriture; on ne sent plus le travail! Et

de l’autre côté, tenez! un bal dans un salon! C’est l’hiver et l’été!

Quels ornements! et comme c’est conservé! Vous voyez, la virole est en

or, et elle est terminée de chaque côté par un tout petit rubis que

j’ai décrassé!

--S’il en est ainsi, je ne pourrais pas, mon cousin, accepter de vous

un objet d’un si grand prix. Il vaut mieux vous en faire des rentes,

dit la présidente qui ne demandait cependant pas mieux que de garder ce

magnifique éventail.

--Il est temps que ce qui a servi au Vice soit aux mains de la Vertu!

dit le bonhomme en retrouvant de l’assurance. Il aura fallu cent ans

pour opérer ce miracle. Soyez sûre qu’à la cour aucune princesse n’aura

rien de comparable à ce chef-d’œuvre; car il est, malheureusement,

dans la nature humaine de faire plus pour une Pompadour que pour une

vertueuse reine!...

--Eh bien! je l’accepte, dit en riant la présidente. Cécile, mon petit

ange, va donc voir avec Madeleine à ce que le dîner soit digne de notre

cousin...

La présidente voulait balancer le compte. Cette recommandation faite à

haute voix, contrairement aux règles du bon goût, ressemblait si bien

à l’appoint d’un payement, que Pons rougit comme une jeune fille prise

en faute. Ce gravier un peu trop gros lui roula pendant quelque temps

dans le cœur. Cécile, jeune personne très-rousse, dont le maintien,

entaché de pédantisme, affectait la gravité judiciaire du président et

se sentait de la sécheresse de sa mère, disparut en laissant le pauvre

Pons aux prises avec la terrible présidente.

--Elle est bien gentille, ma petite Lili, dit la présidente en

employant toujours l’abréviation enfantine donnée jadis au nom de

Cécile.

--Charmante! répondit le vieux musicien en tournant ses pouces.

--Je ne comprends rien au temps où nous vivons, répondit la présidente.

A quoi cela sert-il donc d’avoir pour père un président à la Cour

royale de Paris, et commandeur de la Légion-d’Honneur, pour grand’père

un député millionnaire, un futur pair de France, le plus riche des

marchands de soieries en gros?

Le dévouement du président à la dynastie nouvelle lui avait valu

récemment le cordon de commandeur, faveur attribuée par quelques jaloux

à l’amitié qui l’unissait à Popinot. Ce ministre, malgré sa modestie,

s’était, comme on le voit, laissé faire comte.

--A cause de mon fils, dit-il à ses nombreux amis.

--On ne veut que de l’argent aujourd’hui, répondit le cousin Pons, on

n’a d’égards que pour les riches, et...

--Que serait-ce donc, s’écria la présidente, si le ciel m’avait laissé

mon pauvre petit Charles?...

--Oh! avec deux enfants, vous seriez pauvre! reprit le cousin. C’est

l’effet du partage égal des biens; mais, soyez tranquille, ma belle

cousine, Cécile finira par bien se marier. Je ne vois nulle part de

jeune fille si accomplie.

Voilà jusqu’où Pons avait ravalé son esprit chez ses amphitryons: il y

répétait leurs idées, et il les leur commentait platement, à la manière

des chœurs antiques. Il n’osait pas se livrer à l’originalité qui

distingue les artistes et qui dans sa jeunesse abondait en traits fins

chez lui, mais que l’habitude de s’effacer avait alors presque abolie,

et qu’on rembarrait, comme tout à l’heure, quand elle reparaissait.

--Mais, je me suis mariée avec vingt mille francs de dot, seulement...

--En 1819, ma cousine? dit Pons en interrompant. Et c’était vous, une

femme de tête, une jeune fille protégée par le roi Louis XVIII!

--Mais enfin ma fille est un ange de perfection, d’esprit; elle est

pleine de cœur, elle a cent mille francs en mariage, sans compter les

plus belles espérances, et elle nous reste sur les bras...

Madame de Marville parla de sa fille et d’elle-même pendant vingt

minutes, en se livrant aux doléances particulières aux mères qui sont

en puissance de filles à marier. Depuis vingt ans que le vieux musicien

dînait chez son unique cousin Camusot, le pauvre homme attendait

encore un mot sur ses affaires, sur sa vie, sur sa santé. Pons était

d’ailleurs partout une espèce d’égout aux confidences domestiques,

il offrait les plus grandes garanties dans sa discrétion connue et

nécessaire, car un seul mot hasardé lui aurait fait fermer la porte de

dix maisons; son rôle d’écouteur était donc doublé d’une approbation

constante; il souriait à tout, il n’accusait, il ne défendait personne;

pour lui, tout le monde avait raison. Aussi ne comptait-il plus comme

un homme, c’était un estomac! Dans cette longue tirade, la présidente

avoua, non sans quelques précautions, à son cousin, qu’elle était

disposée à prendre pour sa fille presque aveuglément les partis qui se

présenteraient. Elle alla jusqu’à regarder comme une bonne affaire,

un homme de quarante-huit ans, pourvu qu’il eût vingt mille francs de

rente.

--Cécile est dans sa vingt-troisième année, et si le malheur

voulait qu’elle atteignît à vingt-cinq ou vingt-six ans, il serait

excessivement difficile de la marier. Le monde se demande alors

pourquoi une jeune personne est restée si long-temps sur pied. On cause

déjà beaucoup trop dans notre société de cette situation. Nous avons

épuisé les raisons vulgaires: «Elle est bien jeune.--Elle aime trop ses

parents pour les quitter.--Elle est heureuse à la maison.--Elle est

difficile, elle veut un beau nom!» Nous devenons ridicules, je le sens

bien. D’ailleurs, Cécile est lasse d’attendre, elle souffre, pauvre

petite...

--Et de quoi? demanda sottement Pons.

--Mais, reprit la mère d’un ton de duègne, elle est humiliée de voir

toutes ses amies mariées avant elle.

--Ma cousine, qu’y a-t-il donc de changé depuis la dernière fois que

j’ai eu le plaisir de dîner ici, pour que vous songiez à des gens de

quarante-huit ans? dit humblement le pauvre musicien.

--Il y a, répliqua la présidente, que nous devions avoir une entrevue

chez un conseiller à la cour, dont le fils a trente ans, dont la

fortune est considérable, et pour qui monsieur de Marville aurait

obtenu, moyennant finance, une place de référendaire à la Cour des

comptes. Le jeune homme y est déjà surnuméraire. Et l’on vient de nous

dire que ce jeune homme avait fait la folie de partir pour l’Italie,

à la suite d’une duchesse du Bal Mabille. C’est un refus déguisé. On

ne veut pas nous donner un jeune homme dont la mère est morte, et qui

jouit déjà de trente mille francs de rente, en attendant la fortune

du père. Aussi, devez-vous nous pardonner notre mauvaise humeur, cher

cousin: vous êtes arrivé en pleine crise.

Au moment où Pons cherchait une de ces complimenteuses réponses qui lui

venaient toujours trop tard chez les amphitryons dont il avait peur,

Madeleine entra, remit un petit billet à la présidente, et attendit une

réponse. Voici ce que contenait le billet:

«Si nous supposions, ma chère maman, que ce petit mot nous est envoyé

du Palais par mon père qui te dirait d’aller dîner avec moi chez son

ami pour renouer l’affaire de mon mariage, le cousin s’en irait, et

nous pourrions donner suite à nos projets chez les Popinot.»

--Qui donc monsieur m’a-t-il dépêché? demanda vivement la présidente.

--Un garçon de salle du Palais, répondit effrontément la sèche

Madeleine.

Par cette réponse, la vieille soubrette indiquait à sa maîtresse

qu’elle avait ourdi ce complot, de concert avec Cécile impatientée.

--Dites que ma fille et moi, nous y serons à cinq heures et demie.

Madeleine une fois sortie, la présidente regarda le cousin Pons avec

cette fausse aménité qui fait sur une âme délicate l’effet que du

vinaigre et du lait mélangés produisent sur la langue d’un friand.

--Mon cher cousin, le dîner est ordonné, vous le mangerez sans nous,

car mon mari m’écrit de l’audience pour me prévenir que le projet de

mariage se reprend avec le conseiller, et nous allons y dîner... Vous

concevez que nous sommes sans aucune gêne ensemble. Agissez ici comme

si vous étiez chez vous. Vous voyez la franchise dont j’use avec vous

pour qui je n’ai pas de secret... Vous ne voudriez pas faire manquer le

mariage de ce petit ange?

--Moi, ma cousine, qui voudrais au contraire lui trouver un mari; mais

dans le cercle où je vis...

--Oui, ce n’est pas probable, repartit insolemment la présidente.

Ainsi, vous restez? Cécile vous tiendra compagnie pendant que je

m’habillerai.

--Oh! ma cousine, je puis dîner ailleurs, dit le bonhomme.

Quoique cruellement affecté de la manière dont s’y prenait la

présidente pour lui reprocher son indigence, il était encore plus

effrayé par la perspective de se trouver seul avec les domestiques.

--Mais pourquoi?... le dîner est prêt, les domestiques le mangeraient.

En entendant cette horrible phrase, Pons se redressa comme si la

décharge de quelque pile galvanique l’eût atteint, salua froidement sa

cousine et alla reprendre son spencer. La porte de la chambre à coucher

de Cécile qui donnait dans le petit salon était entre-bâillée, en sorte

qu’en regardant devant lui dans une glace, Pons aperçut la jeune fille

prise d’un fou rire, parlant à sa mère par des coups de tête et des

mines qui révélèrent quelque lâche mystification au vieil artiste. Pons

descendit lentement l’escalier en retenant ses larmes: il se voyait

chassé de cette maison, sans savoir pourquoi.--Je suis trop vieux

maintenant, se disait-il, le monde a horreur de la vieillesse et de la

pauvreté, deux laides choses. Je ne veux plus aller nulle part sans

invitation. Mot héroïque!...

La porte de la cuisine située au rez-de-chaussée, en face de la loge

du concierge, restait souvent ouverte, comme dans les maisons occupées

par les propriétaires, et dont la porte cochère est toujours fermée;

le bonhomme put donc entendre les rires de la cuisinière et du valet

de chambre, à qui Madeleine racontait le tour joué à Pons, car elle

ne supposa point que le bonhomme évacuerait la place si promptement.

Le valet de chambre approuvait hautement cette plaisanterie envers un

habitué de la maison qui, disait-il, ne donnait jamais qu’un petit écu

aux étrennes!

--Oui, mais s’il prend la mouche et qu’il ne revienne pas, fit observer

la cuisinière, ce sera toujours trois francs de perdus pour nous autres

au jour de l’an...

--Hé! comment le saurait-il? dit le valet de chambre en réponse à la

cuisinière.

--Bah! reprit Madeleine, un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’est-ce

que cela nous fait? Il ennuie tellement les maîtres dans les maisons où

il dîne, qu’on le chassera de partout.

En ce moment le vieux musicien cria: «Le cordon s’il vous plaît!» à la

portière. Ce cri douloureux fut accueilli par un profond silence à la

cuisine.

--Il écoutait, dit le valet de chambre.

--Hé bien! tant _pire_, ou plutôt tant mieux, répliqua Madeleine, c’est

un rat fini.

Le pauvre homme, qui n’avait rien perdu des propos tenus à la cuisine,

entendit encore ce dernier mot. Il revint chez lui par les boulevards

dans l’état où serait une vieille femme après une lutte acharnée

avec des assassins. Il marchait, en se parlant à lui-même, avec une

vitesse convulsive, car l’honneur saignant le poussait comme une paille

emportée par un vent furieux. Enfin, il se trouva sur le boulevard du

Temple à cinq heures, sans savoir comment il y était venu; mais, chose

extraordinaire, il ne se sentit pas le moindre appétit.

Maintenant, pour comprendre la révolution que le retour de Pons à cette

heure allait produire chez lui, les explications promises sur madame

Gibot sont ici nécessaires.

La rue de Normandie est une de ces rues au milieu desquelles on peut

se croire en province: l’herbe y fleurit, un passant y fait événement,

et tout le monde s’y connaît. Les maisons datent de l’époque où, sous

Henri IV, on entreprit un quartier dont chaque rue portât le nom d’une

province, et au centre duquel devait se trouver une belle place dédiée

à la France. L’idée du quartier de l’Europe fut la répétition de ce

plan. Le monde se répète en toute chose partout, même en spéculation.

La maison où demeuraient les deux musiciens est un ancien hôtel entre

cour et jardin; mais le devant, sur la rue, avait été bâti lors de

la vogue excessive dont a joui le Marais durant le dernier siècle.

Les deux amis occupaient tout le deuxième étage dans l’ancien hôtel.

Cette double maison appartenait à monsieur Pillerault, un octogénaire,

qui en laissait la gestion à monsieur et madame Cibot, ses portiers

depuis vingt-six ans. Or, comme on ne donne pas des émoluments assez

forts à un portier du Marais, pour qu’il puisse vivre de sa loge, le

sieur Cibot joignait à son sou pour livre et à sa bûche prélevée sur

chaque voie de bois, les ressources de son industrie personnelle; il

était tailleur, comme beaucoup de concierges. Avec le temps, Cibot

avait cessé de travailler pour les maîtres tailleurs; car, par suite

de la confiance que lui accordait la petite bourgeoisie du quartier,

il jouissait du privilége inattaqué de faire les raccommodages, les

reprises perdues, les mises à neuf de tous les habits dans un périmètre

de trois rues. La loge était vaste et saine, il y attenait une chambre.

Aussi le ménage Cibot passait-il pour un des plus heureux parmi

messieurs les concierges de l’arrondissement.

Cibot, petit homme rabougri, devenu presque olivâtre à force de

rester toujours assis, à la turque, sur une table élevée à la hauteur

de la croisée grillagée qui voyait sur la rue, gagnait à son métier

environ quarante sous par jour. Il travaillait encore, quoiqu’il eût

cinquante-huit ans; mais cinquante-huit ans, c’est le plus bel âge

des portiers; ils se sont faits à leur loge, la loge est devenue pour

eux ce qu’est l’écaille pour les huîtres, et _ils sont connus dans le

quartier_!

Madame Cibot, ancienne belle écaillère, avait quitté son poste au

Cadran-Bleu par amour pour Cibot, à l’âge de vingt-huit ans, après

toutes les aventures qu’une belle écaillère rencontre sans les

chercher. La beauté des femmes du peuple dure peu, surtout quand elles

restent en espalier à la porte d’un restaurant. Les chauds rayons de

la cuisine se projettent sur les traits qui durcissent, les restes de

bouteilles bus en compagnie des garçons s’infiltrent dans le teint,

et nulle fleur ne mûrit plus vite que celle d’une belle écaillère.

Heureusement pour madame Cibot, le mariage légitime et la vie de

concierge arrivèrent à temps pour la conserver; elle demeura comme un

modèle de Rubens, en gardant une beauté virile que ses rivales de la

rue de Normandie calomniaient, en la qualifiant de _grosse dondon_.

Ses tons de chair pouvaient se comparer aux appétissants glacis des

mottes de beurre d’Isigny; et nonobstant son embonpoint, elle déployait

une incomparable agilité dans ses fonctions. Madame Cibot atteignait

à l’âge où ces sortes de femmes sont obligées de se faire la barbe.

N’est-ce pas dire qu’elle avait quarante-huit ans? Une portière à

moustaches est une des plus grandes garanties d’ordre et de sécurité

pour un propriétaire. Si Delacroix avait pu voir madame Cibot posée

fièrement sur son balai, certes il en eût fait une Bellone!

La position des époux Cibot, en style d’acte d’accusation, devait,

chose singulière! affecter un jour celle des deux amis; aussi

l’historien, pour être fidèle, est-il obligé d’entrer dans quelques

détails au sujet de la loge. La maison rapportait environ huit mille

francs, car elle avait trois appartements complets, doubles en

profondeur, sur la rue, et trois dans l’ancien hôtel entre cour et

jardin. En outre, un ferrailleur nommé Rémonencq occupait une boutique

sur la rue. Ce Rémonencq, passé depuis quelques mois à l’état de

marchand de curiosités, connaissait si bien la valeur bric-à-braquoise

de Pons, qu’il le saluait du fond de sa boutique, quand le musicien

entrait ou sortait. Ainsi, le sou pour livre donnait environ quatre

cents francs au ménage Cibot, qui trouvait en outre gratuitement son

logement et son bois. Or, comme les salaires de Cibot produisaient

environ sept à huit cents francs en moyenne par an, les époux se

faisaient, avec leurs étrennes, un revenu de seize cents francs, à la

lettre mangés par les Cibot qui vivaient mieux que ne vivent les gens

du peuple.--«On ne vit qu’une fois!» disait la Cibot. Née pendant la

révolution, elle ignorait, comme on le voit, le catéchisme.

De ses rapports avec le Cadran-Bleu, cette portière, à l’œil orange et

hautain, avait gardé quelques connaissances en cuisine qui rendaient

son mari l’objet de l’envie de tous ses confrères. Aussi, parvenus à

l’âge mûr, sur le seuil de la vieillesse, les Cibot ne trouvaient-ils

pas devant eux cent francs d’économie. Bien vêtus, bien nourris,

ils jouissaient d’ailleurs dans le quartier d’une considération due

à vingt-six ans de probité stricte. S’ils ne possédaient rien, ils

n’avaient _nune centime_ à autrui, selon leur expression, car madame

Cibot prodiguait les N dans son langage. Elle disait à son mari: «--Tu

n’es n’un amour!» Pourquoi? Autant vaudrait demander la raison de son

indifférence en matière de religion. Fiers tous les deux de cette vie

au grand jour, de l’estime de six ou sept rues et de l’autocratie que

leur laissait leur _propiétaire_ sur la maison, ils gémissaient en

secret de ne pas avoir aussi des rentes. Cibot se plaignait de douleurs

dans les mains et dans les jambes, et madame Cibot déplorait que son

pauvre Cibot fût encore contraint de travailler à son âge. Un jour

viendra qu’après trente ans d’une vie pareille, un concierge accusera

le gouvernement d’injustice, il voudra qu’on lui donne la décoration

de la Légion-d’Honneur! Toutes les fois que les commérages du quartier

leur apprenaient que telle servante, après huit ou dix ans de service,

était couchée sur un testament pour trois ou quatre cents francs en

viager, c’était des doléances de loge en loge, qui peuvent donner

une idée de la jalousie dont sont dévorées les professions infimes à

Paris.--Ah çà! il ne nous arrivera jamais, à nous autres, d’être mis

sur des testaments! Nous n’avons pas de chance! Nous sommes plus utiles

que les domestiques, cependant. Nous sommes des gens de confiance,

nous faisons les recettes, nous veillons au grain; mais nous sommes

traités ni plus ni moins que des chiens, et voilà!--Il n’y a qu’heur

et malheur, disait Cibot en rapportant un habit.--Si j’avais laissé

Cibot à sa loge, et que je me fusse mise cuisinière, nous aurerions

trente mille francs de placés, s’écriait madame Cibot en causant avec

sa voisine les mains sur ses grosses hanches. J’ai mal entendu la

vie, histoire d’être logée et chauffée dedans une bonne loge et de ne

manquer de rien.

Lorsqu’en 1836, les deux amis vinrent occuper à eux deux le deuxième

étage de l’ancien hôtel, ils occasionnèrent une sorte de révolution

dans le ménage Cibot. Voici comment. Schmucke avait, aussi bien que son

ami Pons, l’habitude de prendre les portiers ou portières des maisons

où il logeait pour faire faire son ménage. Les deux musiciens furent

donc du même avis en s’installant rue de Normandie pour s’entendre

avec madame Cibot, qui devint leur femme de ménage, à raison de

vingt-cinq francs par mois, douze francs cinquante centimes pour chacun

d’eux. Au bout d’un an, la portière émérite régna chez les deux vieux

garçons, comme elle régnait sur la maison de monsieur Pillerault, le

grand-oncle de madame la comtesse Popinot; leurs affaires furent ses

affaires, et elle disait: «_Mes deux messieurs._» Enfin, en trouvant

les deux Casse-noisettes doux comme des moutons, faciles à vivre,

point défiants, de vrais enfants, elle se mit, par suite de son cœur

de femme du peuple, à les protéger, à les adorer, à les servir avec

un dévouement si véritable, qu’elle leur lâchait quelques semonces,

et les défendait contre toutes les tromperies qui grossissent à Paris

les dépenses de ménage. Pour vingt-cinq francs par mois, les deux

garçons, sans préméditation et sans s’en douter, acquirent une mère.

En s’apercevant de toute la valeur de madame Cibot, les deux musiciens

lui avaient naïvement adressé des éloges, des remercîments, de petites

étrennes qui resserrèrent les liens de cette alliance domestique.

Madame Cibot aimait mille fois mieux être appréciée à sa valeur que

payée; sentiment qui, bien connu, bonifie toujours les gages. Cibot

faisait à moitié prix les courses, les raccommodages, tout ce qui

pouvait le concerner dans le service des deux messieurs de sa femme.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 39 / 62 段