Monistrol? Avez-vous des dessus de porte?» ai-je demandé à ce marchand,
qui me permet de jeter les yeux sur ses acquisitions avant les grands
marchands. A cette question, Monistrol me raconte comment Liénard,
qui sculptait dans la chapelle de Dreux de fort belles choses pour la
liste civile, avait sauvé à la vente d’Aulnay les boiseries sculptées
des mains des marchands de Paris, occupés de porcelaines et de meubles
incrustés.--«Je n’ai pas eu grand’chose, me dit-il, mais je pourrai
gagner mon voyage avec cela.» Et il me montra le bonheur-du-jour, une
merveille! C’est des dessins de Boucher exécutés en marqueterie avec
un art... C’est à se mettre à genoux devant! «Tenez, monsieur, me
dit-il, je viens de trouver dans un petit tiroir fermé, dont la clef
manquait et que j’ai forcé, cet éventail! Vous devriez bien me dire à
qui je peux le vendre...» Et il me tire cette petite boîte en bois
de Sainte-Lucie sculpté. «Voyez! c’est de ce Pompadour qui ressemble
au gothique fleuri.» «Oh! lui ai-je répondu, la boîte est jolie, elle
pourrait m’aller, la boîte! car l’éventail, mon vieux Monistrol, je
n’ai point de madame Pons à qui donner ce vieux bijou; d’ailleurs,
on en fait des neufs, bien jolis. On peint aujourd’hui ces vélins-là
d’une manière miraculeuse et assez bon marché. Savez-vous qu’il y a
deux mille peintres à Paris!» Et je dépliais négligemment l’éventail,
contenant mon admiration, regardant froidement ces deux petits tableaux
d’un laissez-aller, d’une exécution à ravir. Je tenais l’éventail de
madame de Pompadour! Watteau s’est exterminé à composer cela! «Combien
voulez-vous du meuble?»--«Oh! mille francs, on me les donne déjà!» Je
lui dis un prix de l’éventail qui correspondait aux frais présumés
de son voyage. Nous nous regardons alors dans le blanc des yeux, et
je vois que je tiens mon homme. Aussitôt je remets l’éventail dans
sa boîte, afin que l’Auvergnat ne se mette pas à l’examiner, et je
m’extasie sur le travail de cette boîte qui, certes, est un vrai bijou.
«Si je l’achète, dis-je à Monistrol, c’est à cause de cela, voyez-vous,
il n’y a que la boîte qui me tente. Quant à ce bonheur-du-jour, vous
en aurez plus de mille francs, voyez donc comme ces cuivres sont
ciselés! c’est des modèles... On peut exploiter cela... ça n’a pas été
reproduit, on faisait tout _unique_ pour madame de Pompadour...» Et mon
homme, _allumé_ pour son bonheur-du-jour, oublie l’éventail, il me le
laisse à rien pour prix de la révélation que je lui fais de la beauté
de ce meuble de Riesener. Et voilà! Mais il faut bien de la pratique
pour conclure de pareils marchés! C’est des combats d’œil à œil, et
quel œil que celui d’un juif ou d’un Auvergnat!
L’admirable pantomime, la verve du vieil artiste qui faisaient de lui,
racontant le triomphe de sa finesse sur l’ignorance du brocanteur, un
modèle digne du pinceau hollandais, tout fut perdu pour la présidente
et pour sa fille qui se dirent, en échangeant des regards froids et
dédaigneux:--Quel original!...
--Ça vous amuse donc? demanda la présidente.
Pons, glacé par cette question, éprouva l’envie de battre la présidente.
--Mais, ma chère cousine, reprit-il, c’est la chasse aux chefs-d’œuvre!
Et on se trouve face à face avec des adversaires qui défendent le
gibier! c’est ruse contre ruse! Un chef-d’œuvre doublé d’un Normand,
d’un juif ou d’un Auvergnat; mais c’est comme dans les contes de fées,
une princesse gardée par des enchanteurs!
--Et comment savez-vous que c’est de Wat.... comment dites-vous?
--Watteau! ma cousine, un des plus grands peintres français du
dix-huitième siècle! Tenez, ne voyez-vous pas la signature? dit-il
en montrant une des bergeries qui représentait une ronde dansée par
de fausses paysannes et par des bergers grands seigneurs. C’est d’un
entrain! Quelle verve! quel coloris! Et c’est fait! tout d’un trait!
comme un paraphe de maître d’écriture; on ne sent plus le travail! Et
de l’autre côté, tenez! un bal dans un salon! C’est l’hiver et l’été!
Quels ornements! et comme c’est conservé! Vous voyez, la virole est en
or, et elle est terminée de chaque côté par un tout petit rubis que
j’ai décrassé!
--S’il en est ainsi, je ne pourrais pas, mon cousin, accepter de vous
un objet d’un si grand prix. Il vaut mieux vous en faire des rentes,
dit la présidente qui ne demandait cependant pas mieux que de garder ce
magnifique éventail.
--Il est temps que ce qui a servi au Vice soit aux mains de la Vertu!
dit le bonhomme en retrouvant de l’assurance. Il aura fallu cent ans
pour opérer ce miracle. Soyez sûre qu’à la cour aucune princesse n’aura
rien de comparable à ce chef-d’œuvre; car il est, malheureusement,
dans la nature humaine de faire plus pour une Pompadour que pour une
vertueuse reine!...
--Eh bien! je l’accepte, dit en riant la présidente. Cécile, mon petit
ange, va donc voir avec Madeleine à ce que le dîner soit digne de notre
cousin...
La présidente voulait balancer le compte. Cette recommandation faite à
haute voix, contrairement aux règles du bon goût, ressemblait si bien
à l’appoint d’un payement, que Pons rougit comme une jeune fille prise
en faute. Ce gravier un peu trop gros lui roula pendant quelque temps
dans le cœur. Cécile, jeune personne très-rousse, dont le maintien,
entaché de pédantisme, affectait la gravité judiciaire du président et
se sentait de la sécheresse de sa mère, disparut en laissant le pauvre
Pons aux prises avec la terrible présidente.
--Elle est bien gentille, ma petite Lili, dit la présidente en
employant toujours l’abréviation enfantine donnée jadis au nom de
Cécile.
--Charmante! répondit le vieux musicien en tournant ses pouces.
--Je ne comprends rien au temps où nous vivons, répondit la présidente.
A quoi cela sert-il donc d’avoir pour père un président à la Cour
royale de Paris, et commandeur de la Légion-d’Honneur, pour grand’père
un député millionnaire, un futur pair de France, le plus riche des
marchands de soieries en gros?
Le dévouement du président à la dynastie nouvelle lui avait valu
récemment le cordon de commandeur, faveur attribuée par quelques jaloux
à l’amitié qui l’unissait à Popinot. Ce ministre, malgré sa modestie,
s’était, comme on le voit, laissé faire comte.
--A cause de mon fils, dit-il à ses nombreux amis.
--On ne veut que de l’argent aujourd’hui, répondit le cousin Pons, on
n’a d’égards que pour les riches, et...
--Que serait-ce donc, s’écria la présidente, si le ciel m’avait laissé
mon pauvre petit Charles?...
--Oh! avec deux enfants, vous seriez pauvre! reprit le cousin. C’est
l’effet du partage égal des biens; mais, soyez tranquille, ma belle
cousine, Cécile finira par bien se marier. Je ne vois nulle part de
jeune fille si accomplie.
Voilà jusqu’où Pons avait ravalé son esprit chez ses amphitryons: il y
répétait leurs idées, et il les leur commentait platement, à la manière
des chœurs antiques. Il n’osait pas se livrer à l’originalité qui
distingue les artistes et qui dans sa jeunesse abondait en traits fins
chez lui, mais que l’habitude de s’effacer avait alors presque abolie,
et qu’on rembarrait, comme tout à l’heure, quand elle reparaissait.
--Mais, je me suis mariée avec vingt mille francs de dot, seulement...
--En 1819, ma cousine? dit Pons en interrompant. Et c’était vous, une
femme de tête, une jeune fille protégée par le roi Louis XVIII!
--Mais enfin ma fille est un ange de perfection, d’esprit; elle est
pleine de cœur, elle a cent mille francs en mariage, sans compter les
plus belles espérances, et elle nous reste sur les bras...
Madame de Marville parla de sa fille et d’elle-même pendant vingt
minutes, en se livrant aux doléances particulières aux mères qui sont
en puissance de filles à marier. Depuis vingt ans que le vieux musicien
dînait chez son unique cousin Camusot, le pauvre homme attendait
encore un mot sur ses affaires, sur sa vie, sur sa santé. Pons était
d’ailleurs partout une espèce d’égout aux confidences domestiques,
il offrait les plus grandes garanties dans sa discrétion connue et
nécessaire, car un seul mot hasardé lui aurait fait fermer la porte de
dix maisons; son rôle d’écouteur était donc doublé d’une approbation
constante; il souriait à tout, il n’accusait, il ne défendait personne;
pour lui, tout le monde avait raison. Aussi ne comptait-il plus comme
un homme, c’était un estomac! Dans cette longue tirade, la présidente
avoua, non sans quelques précautions, à son cousin, qu’elle était
disposée à prendre pour sa fille presque aveuglément les partis qui se
présenteraient. Elle alla jusqu’à regarder comme une bonne affaire,
un homme de quarante-huit ans, pourvu qu’il eût vingt mille francs de
rente.
--Cécile est dans sa vingt-troisième année, et si le malheur
voulait qu’elle atteignît à vingt-cinq ou vingt-six ans, il serait
excessivement difficile de la marier. Le monde se demande alors
pourquoi une jeune personne est restée si long-temps sur pied. On cause
déjà beaucoup trop dans notre société de cette situation. Nous avons
épuisé les raisons vulgaires: «Elle est bien jeune.--Elle aime trop ses
parents pour les quitter.--Elle est heureuse à la maison.--Elle est
difficile, elle veut un beau nom!» Nous devenons ridicules, je le sens
bien. D’ailleurs, Cécile est lasse d’attendre, elle souffre, pauvre
petite...
--Et de quoi? demanda sottement Pons.
--Mais, reprit la mère d’un ton de duègne, elle est humiliée de voir
toutes ses amies mariées avant elle.
--Ma cousine, qu’y a-t-il donc de changé depuis la dernière fois que
j’ai eu le plaisir de dîner ici, pour que vous songiez à des gens de
quarante-huit ans? dit humblement le pauvre musicien.
--Il y a, répliqua la présidente, que nous devions avoir une entrevue
chez un conseiller à la cour, dont le fils a trente ans, dont la
fortune est considérable, et pour qui monsieur de Marville aurait
obtenu, moyennant finance, une place de référendaire à la Cour des
comptes. Le jeune homme y est déjà surnuméraire. Et l’on vient de nous
dire que ce jeune homme avait fait la folie de partir pour l’Italie,
à la suite d’une duchesse du Bal Mabille. C’est un refus déguisé. On
ne veut pas nous donner un jeune homme dont la mère est morte, et qui
jouit déjà de trente mille francs de rente, en attendant la fortune
du père. Aussi, devez-vous nous pardonner notre mauvaise humeur, cher
cousin: vous êtes arrivé en pleine crise.
Au moment où Pons cherchait une de ces complimenteuses réponses qui lui
venaient toujours trop tard chez les amphitryons dont il avait peur,
Madeleine entra, remit un petit billet à la présidente, et attendit une
réponse. Voici ce que contenait le billet:
«Si nous supposions, ma chère maman, que ce petit mot nous est envoyé
du Palais par mon père qui te dirait d’aller dîner avec moi chez son
ami pour renouer l’affaire de mon mariage, le cousin s’en irait, et
nous pourrions donner suite à nos projets chez les Popinot.»
--Qui donc monsieur m’a-t-il dépêché? demanda vivement la présidente.
--Un garçon de salle du Palais, répondit effrontément la sèche
Madeleine.
Par cette réponse, la vieille soubrette indiquait à sa maîtresse
qu’elle avait ourdi ce complot, de concert avec Cécile impatientée.
--Dites que ma fille et moi, nous y serons à cinq heures et demie.
Madeleine une fois sortie, la présidente regarda le cousin Pons avec
cette fausse aménité qui fait sur une âme délicate l’effet que du
vinaigre et du lait mélangés produisent sur la langue d’un friand.
--Mon cher cousin, le dîner est ordonné, vous le mangerez sans nous,
car mon mari m’écrit de l’audience pour me prévenir que le projet de
mariage se reprend avec le conseiller, et nous allons y dîner... Vous
concevez que nous sommes sans aucune gêne ensemble. Agissez ici comme
si vous étiez chez vous. Vous voyez la franchise dont j’use avec vous
pour qui je n’ai pas de secret... Vous ne voudriez pas faire manquer le
mariage de ce petit ange?
--Moi, ma cousine, qui voudrais au contraire lui trouver un mari; mais
dans le cercle où je vis...
--Oui, ce n’est pas probable, repartit insolemment la présidente.
Ainsi, vous restez? Cécile vous tiendra compagnie pendant que je
m’habillerai.
--Oh! ma cousine, je puis dîner ailleurs, dit le bonhomme.
Quoique cruellement affecté de la manière dont s’y prenait la
présidente pour lui reprocher son indigence, il était encore plus
effrayé par la perspective de se trouver seul avec les domestiques.
--Mais pourquoi?... le dîner est prêt, les domestiques le mangeraient.
En entendant cette horrible phrase, Pons se redressa comme si la
décharge de quelque pile galvanique l’eût atteint, salua froidement sa
cousine et alla reprendre son spencer. La porte de la chambre à coucher
de Cécile qui donnait dans le petit salon était entre-bâillée, en sorte
qu’en regardant devant lui dans une glace, Pons aperçut la jeune fille
prise d’un fou rire, parlant à sa mère par des coups de tête et des
mines qui révélèrent quelque lâche mystification au vieil artiste. Pons
descendit lentement l’escalier en retenant ses larmes: il se voyait
chassé de cette maison, sans savoir pourquoi.--Je suis trop vieux
maintenant, se disait-il, le monde a horreur de la vieillesse et de la
pauvreté, deux laides choses. Je ne veux plus aller nulle part sans
invitation. Mot héroïque!...
La porte de la cuisine située au rez-de-chaussée, en face de la loge
du concierge, restait souvent ouverte, comme dans les maisons occupées
par les propriétaires, et dont la porte cochère est toujours fermée;
le bonhomme put donc entendre les rires de la cuisinière et du valet
de chambre, à qui Madeleine racontait le tour joué à Pons, car elle
ne supposa point que le bonhomme évacuerait la place si promptement.
Le valet de chambre approuvait hautement cette plaisanterie envers un
habitué de la maison qui, disait-il, ne donnait jamais qu’un petit écu
aux étrennes!
--Oui, mais s’il prend la mouche et qu’il ne revienne pas, fit observer
la cuisinière, ce sera toujours trois francs de perdus pour nous autres
au jour de l’an...
--Hé! comment le saurait-il? dit le valet de chambre en réponse à la
cuisinière.
--Bah! reprit Madeleine, un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’est-ce
que cela nous fait? Il ennuie tellement les maîtres dans les maisons où
il dîne, qu’on le chassera de partout.
En ce moment le vieux musicien cria: «Le cordon s’il vous plaît!» à la
portière. Ce cri douloureux fut accueilli par un profond silence à la
cuisine.
--Il écoutait, dit le valet de chambre.
--Hé bien! tant _pire_, ou plutôt tant mieux, répliqua Madeleine, c’est
un rat fini.
Le pauvre homme, qui n’avait rien perdu des propos tenus à la cuisine,
entendit encore ce dernier mot. Il revint chez lui par les boulevards
dans l’état où serait une vieille femme après une lutte acharnée
avec des assassins. Il marchait, en se parlant à lui-même, avec une
vitesse convulsive, car l’honneur saignant le poussait comme une paille
emportée par un vent furieux. Enfin, il se trouva sur le boulevard du
Temple à cinq heures, sans savoir comment il y était venu; mais, chose
extraordinaire, il ne se sentit pas le moindre appétit.
Maintenant, pour comprendre la révolution que le retour de Pons à cette
heure allait produire chez lui, les explications promises sur madame
Gibot sont ici nécessaires.
La rue de Normandie est une de ces rues au milieu desquelles on peut
se croire en province: l’herbe y fleurit, un passant y fait événement,
et tout le monde s’y connaît. Les maisons datent de l’époque où, sous
Henri IV, on entreprit un quartier dont chaque rue portât le nom d’une
province, et au centre duquel devait se trouver une belle place dédiée
à la France. L’idée du quartier de l’Europe fut la répétition de ce
plan. Le monde se répète en toute chose partout, même en spéculation.
La maison où demeuraient les deux musiciens est un ancien hôtel entre
cour et jardin; mais le devant, sur la rue, avait été bâti lors de
la vogue excessive dont a joui le Marais durant le dernier siècle.
Les deux amis occupaient tout le deuxième étage dans l’ancien hôtel.
Cette double maison appartenait à monsieur Pillerault, un octogénaire,
qui en laissait la gestion à monsieur et madame Cibot, ses portiers
depuis vingt-six ans. Or, comme on ne donne pas des émoluments assez
forts à un portier du Marais, pour qu’il puisse vivre de sa loge, le
sieur Cibot joignait à son sou pour livre et à sa bûche prélevée sur
chaque voie de bois, les ressources de son industrie personnelle; il
était tailleur, comme beaucoup de concierges. Avec le temps, Cibot
avait cessé de travailler pour les maîtres tailleurs; car, par suite
de la confiance que lui accordait la petite bourgeoisie du quartier,
il jouissait du privilége inattaqué de faire les raccommodages, les
reprises perdues, les mises à neuf de tous les habits dans un périmètre
de trois rues. La loge était vaste et saine, il y attenait une chambre.
Aussi le ménage Cibot passait-il pour un des plus heureux parmi
messieurs les concierges de l’arrondissement.
Cibot, petit homme rabougri, devenu presque olivâtre à force de
rester toujours assis, à la turque, sur une table élevée à la hauteur
de la croisée grillagée qui voyait sur la rue, gagnait à son métier
environ quarante sous par jour. Il travaillait encore, quoiqu’il eût
cinquante-huit ans; mais cinquante-huit ans, c’est le plus bel âge
des portiers; ils se sont faits à leur loge, la loge est devenue pour
eux ce qu’est l’écaille pour les huîtres, et _ils sont connus dans le
quartier_!
Madame Cibot, ancienne belle écaillère, avait quitté son poste au
Cadran-Bleu par amour pour Cibot, à l’âge de vingt-huit ans, après
toutes les aventures qu’une belle écaillère rencontre sans les
chercher. La beauté des femmes du peuple dure peu, surtout quand elles
restent en espalier à la porte d’un restaurant. Les chauds rayons de
la cuisine se projettent sur les traits qui durcissent, les restes de
bouteilles bus en compagnie des garçons s’infiltrent dans le teint,
et nulle fleur ne mûrit plus vite que celle d’une belle écaillère.
Heureusement pour madame Cibot, le mariage légitime et la vie de
concierge arrivèrent à temps pour la conserver; elle demeura comme un
modèle de Rubens, en gardant une beauté virile que ses rivales de la
rue de Normandie calomniaient, en la qualifiant de _grosse dondon_.
Ses tons de chair pouvaient se comparer aux appétissants glacis des
mottes de beurre d’Isigny; et nonobstant son embonpoint, elle déployait
une incomparable agilité dans ses fonctions. Madame Cibot atteignait
à l’âge où ces sortes de femmes sont obligées de se faire la barbe.
N’est-ce pas dire qu’elle avait quarante-huit ans? Une portière à
moustaches est une des plus grandes garanties d’ordre et de sécurité
pour un propriétaire. Si Delacroix avait pu voir madame Cibot posée
fièrement sur son balai, certes il en eût fait une Bellone!
La position des époux Cibot, en style d’acte d’accusation, devait,
chose singulière! affecter un jour celle des deux amis; aussi
l’historien, pour être fidèle, est-il obligé d’entrer dans quelques
détails au sujet de la loge. La maison rapportait environ huit mille
francs, car elle avait trois appartements complets, doubles en
profondeur, sur la rue, et trois dans l’ancien hôtel entre cour et
jardin. En outre, un ferrailleur nommé Rémonencq occupait une boutique
sur la rue. Ce Rémonencq, passé depuis quelques mois à l’état de
marchand de curiosités, connaissait si bien la valeur bric-à-braquoise
de Pons, qu’il le saluait du fond de sa boutique, quand le musicien
entrait ou sortait. Ainsi, le sou pour livre donnait environ quatre
cents francs au ménage Cibot, qui trouvait en outre gratuitement son
logement et son bois. Or, comme les salaires de Cibot produisaient
environ sept à huit cents francs en moyenne par an, les époux se
faisaient, avec leurs étrennes, un revenu de seize cents francs, à la
lettre mangés par les Cibot qui vivaient mieux que ne vivent les gens
du peuple.--«On ne vit qu’une fois!» disait la Cibot. Née pendant la
révolution, elle ignorait, comme on le voit, le catéchisme.
De ses rapports avec le Cadran-Bleu, cette portière, à l’œil orange et
hautain, avait gardé quelques connaissances en cuisine qui rendaient
son mari l’objet de l’envie de tous ses confrères. Aussi, parvenus à
l’âge mûr, sur le seuil de la vieillesse, les Cibot ne trouvaient-ils
pas devant eux cent francs d’économie. Bien vêtus, bien nourris,
ils jouissaient d’ailleurs dans le quartier d’une considération due
à vingt-six ans de probité stricte. S’ils ne possédaient rien, ils
n’avaient _nune centime_ à autrui, selon leur expression, car madame
Cibot prodiguait les N dans son langage. Elle disait à son mari: «--Tu
n’es n’un amour!» Pourquoi? Autant vaudrait demander la raison de son
indifférence en matière de religion. Fiers tous les deux de cette vie
au grand jour, de l’estime de six ou sept rues et de l’autocratie que
leur laissait leur _propiétaire_ sur la maison, ils gémissaient en
secret de ne pas avoir aussi des rentes. Cibot se plaignait de douleurs
dans les mains et dans les jambes, et madame Cibot déplorait que son
pauvre Cibot fût encore contraint de travailler à son âge. Un jour
viendra qu’après trente ans d’une vie pareille, un concierge accusera
le gouvernement d’injustice, il voudra qu’on lui donne la décoration
de la Légion-d’Honneur! Toutes les fois que les commérages du quartier
leur apprenaient que telle servante, après huit ou dix ans de service,
était couchée sur un testament pour trois ou quatre cents francs en
viager, c’était des doléances de loge en loge, qui peuvent donner
une idée de la jalousie dont sont dévorées les professions infimes à
Paris.--Ah çà! il ne nous arrivera jamais, à nous autres, d’être mis
sur des testaments! Nous n’avons pas de chance! Nous sommes plus utiles
que les domestiques, cependant. Nous sommes des gens de confiance,
nous faisons les recettes, nous veillons au grain; mais nous sommes
traités ni plus ni moins que des chiens, et voilà!--Il n’y a qu’heur
et malheur, disait Cibot en rapportant un habit.--Si j’avais laissé
Cibot à sa loge, et que je me fusse mise cuisinière, nous aurerions
trente mille francs de placés, s’écriait madame Cibot en causant avec
sa voisine les mains sur ses grosses hanches. J’ai mal entendu la
vie, histoire d’être logée et chauffée dedans une bonne loge et de ne
manquer de rien.
Lorsqu’en 1836, les deux amis vinrent occuper à eux deux le deuxième
étage de l’ancien hôtel, ils occasionnèrent une sorte de révolution
dans le ménage Cibot. Voici comment. Schmucke avait, aussi bien que son
ami Pons, l’habitude de prendre les portiers ou portières des maisons
où il logeait pour faire faire son ménage. Les deux musiciens furent
donc du même avis en s’installant rue de Normandie pour s’entendre
avec madame Cibot, qui devint leur femme de ménage, à raison de
vingt-cinq francs par mois, douze francs cinquante centimes pour chacun
d’eux. Au bout d’un an, la portière émérite régna chez les deux vieux
garçons, comme elle régnait sur la maison de monsieur Pillerault, le
grand-oncle de madame la comtesse Popinot; leurs affaires furent ses
affaires, et elle disait: «_Mes deux messieurs._» Enfin, en trouvant
les deux Casse-noisettes doux comme des moutons, faciles à vivre,
point défiants, de vrais enfants, elle se mit, par suite de son cœur
de femme du peuple, à les protéger, à les adorer, à les servir avec
un dévouement si véritable, qu’elle leur lâchait quelques semonces,
et les défendait contre toutes les tromperies qui grossissent à Paris
les dépenses de ménage. Pour vingt-cinq francs par mois, les deux
garçons, sans préméditation et sans s’en douter, acquirent une mère.
En s’apercevant de toute la valeur de madame Cibot, les deux musiciens
lui avaient naïvement adressé des éloges, des remercîments, de petites
étrennes qui resserrèrent les liens de cette alliance domestique.
Madame Cibot aimait mille fois mieux être appréciée à sa valeur que
payée; sentiment qui, bien connu, bonifie toujours les gages. Cibot
faisait à moitié prix les courses, les raccommodages, tout ce qui
pouvait le concerner dans le service des deux messieurs de sa femme.