Enfin, dès la seconde année, il y eut, dans l’étreinte du deuxième

étage et de la loge, un nouvel élément de mutuelle amitié. Schmucke

conclut avec madame Cibot un marché qui satisfit à sa paresse et à son

désir de vivre sans s’occuper de rien. Moyennant trente sous par jour

ou quarante-cinq francs par mois, madame Cibot se chargea de donner à

déjeuner et à dîner à Schmucke. Pons, trouvant le déjeuner de son ami

très-satisfaisant, passa de même un marché de dix-huit francs pour son

déjeuner. Ce système de fournitures, qui jeta quatre-vingt-dix francs

environ par mois dans les recettes de la loge, fit des deux locataires

des êtres inviolables, des anges, des chérubins, des dieux. Il est fort

douteux que le roi des Français, qui s’y connaît, soit servi comme le

furent alors les deux Casse-noisettes. Pour eux, le lait sortait pur

de la boîte, ils lisaient gratuitement les journaux du premier et du

troisième étage, dont les locataires se levaient tard et à qui l’on

eût dit, au besoin, que les journaux n’étaient pas arrivés. Madame

Cibot tenait d’ailleurs l’appartement, les habits, le palier, tout dans

un état de propreté flamande. Schmucke jouissait, lui, d’un bonheur

qu’il n’avait jamais espéré; madame Cibot lui rendait la vie facile;

il donnait environ six francs par mois pour le blanchissage dont

elle se chargeait, ainsi que des raccommodages. Il dépensait quinze

francs de tabac par mois. Ces trois natures de dépenses formaient un

total mensuel de soixante-six francs, lesquels, multipliés par douze,

donnent sept cent quatre-vingt-douze francs. Joignez-y deux cent vingt

francs de loyer et d’impositions, vous avez mille douze francs. Cibot

habillait Schmucke, et la moyenne de cette dernière fourniture allait

à cent cinquante francs. Ce profond philosophe vivait donc avec douze

cents francs par an. Combien de gens, en Europe, dont l’unique pensée

est de venir demeurer à Paris, seront agréablement surpris de savoir

qu’on peut y être heureux avec douze cents francs de rente, rue de

Normandie, au Marais, sous la protection d’une madame Cibot!

Madame Cibot fut stupéfaite en voyant rentrer le bonhomme Pons à cinq

heures du soir. Non-seulement ce fait n’avait jamais eu lieu, mais

encore _son monsieur_ ne la vit pas, ne la salua point.

--Ah bien! Cibot, dit-elle à son mari, monsieur Pons est millionnaire

ou fou!

--Ça m’en a l’air, répliqua Cibot en laissant tomber une manche d’habit

où il faisait ce que, dans l’argot des tailleurs, on appelle _un

poignard_.

Au moment où Pons rentrait machinalement chez lui, madame Cibot

achevait le dîner de Schmucke. Ce dîner consistait en un certain

ragoût, dont l’odeur se répandait dans toute la cour. C’était des

restes de bœuf bouilli achetés chez un rôtisseur tant soit peu

regrattier, et fricassés au beurre avec des oignons coupés en tranches

minces, jusqu’à ce que le beurre fût absorbé par la viande et par les

oignons, de manière à ce que ce mets de portier présentât l’aspect

d’une friture. Ce plat, amoureusement concoctionné pour Cibot et

Schmucke, entre qui la Cibot le partageait, accompagné d’une bouteille

de bière et d’un morceau de fromage, suffisait au vieux maître de

musique allemand. Et croyez bien que le roi Salomon, dans sa gloire, ne

dînait pas mieux que Schmucke. Tantôt ce plat de bouilli fricassé aux

oignons, tantôt des reliefs de poulet sauté, tantôt une persillade et

du poisson à une sauce inventée par la Cibot, et à laquelle une mère

aurait mangé son enfant sans s’en apercevoir, tantôt de la venaison,

selon la qualité ou la quantité de ce que les restaurants du boulevard

revendaient au rôtisseur de la rue Boucherat, tel était l’ordinaire de

Schmucke, qui se contentait, sans mot dire, de tout ce que lui servait

la _ponne montame Zipod_. Et, de jour en jour, la bonne madame Cibot

avait diminué cet ordinaire jusqu’à pouvoir le faire pour la somme de

vingt sous.

--Je vas savoir ce qui lui n’est arrivé, n’à ce pauvre cher homme, dit

madame Cibot à son époux, car v’là le dîner de monsieur Schmucke tout

paré.

Madame Cibot couvrit le plat de terre creux d’une assiette en

porcelaine commune; puis elle arriva, malgré son âge, à l’appartement

des deux amis, au moment où Schmucke ouvrait à Pons.

--_Qu’as-du, mon pon ami?_ dit l’Allemand effrayé par le bouleversement

de la physionomie de Pons.

--Je te dirai tout; mais je viens dîner avec toi...

--_Tinner! tinner!_ s’écria Schmucke enchanté. _Mais c’esdre

imbossiple!_ ajouta-t-il en pensant aux habitudes gastrolâtriques de

son ami.

Le vieil Allemand aperçut alors madame Cibot qui écoutait, selon son

droit de femme de ménage légitime. Saisi par une de ces inspirations

qui ne brillent que dans le cœur d’un ami véritable, il alla droit à la

portière, et l’emmena sur le palier.

--_Montame Zipod, ce pon Bons aime les ponnes chosses, hâlez au Gatran

Pleu, temandez ein bedid tinner vin: tes angeois, di magaroni! Anvin

ein rebas de Licuillis!_

--Qu’est-ce que c’est? demanda madame Cibot.

--_Eh pien!_ reprit Schmucke, _c’esde ti feau à la pourchoise, eine pon

boisson, ein poudeille te fin te Porteau, et dout ce qu’il y aura te

meilleur en vriantise: gomme des groguettes te risse ed ti lard vîmé!

Bayez! ne tittes rien, che fus rentrai tutte l’archand temain madin._

Schmucke rentra d’un air joyeux en se frottant les mains; mais sa

figure reprit graduellement une expression de stupéfaction, en

entendant le récit des malheurs qui venaient de fondre en un moment

sur le cœur de son ami. Schmucke essaya de consoler Pons, en lui

dépeignant le monde à son point de vue. Paris était une tempête

perpétuelle, les hommes et les femmes y étaient emportés par un

mouvement de valse furieuse, et il ne fallait rien demander au monde,

qui ne regarde qu’à l’extérieur, «_ed bas ad l’indérière_,» dit-il.

Il raconta pour la centième fois que, d’année en année, les trois

seules écolières qu’il eût aimées, par lesquelles il était chéri,

pour lesquelles il donnerait sa vie, de qui même il tenait une petite

pension de neuf cents francs, à laquelle chacune contribuait pour

une part égale d’environ trois cents francs, avaient si bien oublié,

d’année en année, de le venir voir, et se trouvaient emportées par le

courant de la vie parisienne avec tant de violence, qu’il n’avait pas

pu être reçu par elles depuis trois ans, quand il se présentait. (Il

est vrai que Schmucke se présentait chez ces grandes dames à dix heures

du matin.) Enfin, les quartiers de ses rentes étaient payés chez des

notaires.

--_Ed cebentant, c’esde tes cueirs t’or_, reprit-il. _Anvin, c’esd mes

bedides saindes Céciles, tes phames jarmantes, montame de Bordentuère,

montame de Fentenesse, montame Ti Dilet. Quante che les fois, c’esd aus

Jambs-Elusées, sans qu’elles me foient... ed elles m’aiment pien, et

che pourrais aller tinner chesse elles, elles seraient bien gondendes.

Che beusse aller à leur gambagne; mais je breffère te peaucoup edre

afec mon hami Bons, barce que che le fois quant che feux, ed tus les

churs._

Pons prit la main de Schmucke, la mit entre ses mains, il la serra

par un mouvement où l’âme se communiquait tout entière, et tous deux

ils restèrent ainsi pendant quelques minutes, comme des amants qui se

revoient après une longue absence.

--_Tinne izi, dus les churs!_... reprit Schmucke qui bénissait

intérieurement la dureté de la présidente. _Diens! nus pricabraquerons

ensemple, et le tiaple ne meddra chamais sa queu tan notre ménache._

Pour l’intelligence de ce mot vraiment héroïque: _nous pricabraquerons

ensemble!_ il faut avouer que Schmucke était d’une ignorance crasse

en Bric-à-braquologie. Il fallait toute la puissance de son amitié

pour qu’il ne cassât rien dans le salon et dans le cabinet abandonnés

à Pons pour lui servir de musée. Schmucke, appartenant tout entier à

la musique, compositeur pour lui-même, regardait toutes les petites

bêtises de son ami, comme un poisson, qui aurait reçu un billet

d’invitation, regarderait une exposition de fleurs au Luxembourg.

Il respectait ces œuvres merveilleuses à cause du respect que Pons

manifestait en époussetant son trésor. Il répondait: «_Ui! c’esde pien

choli!_» aux admirations de son ami, comme une mère répond des phrases

insignifiantes aux gestes d’un enfant qui ne parle pas encore. Depuis

que les deux amis vivaient ensemble, Schmucke avait vu Pons changeant

sept fois d’horloge en en troquant toujours une inférieure contre une

plus belle. Pons possédait alors la plus magnifique horloge de Boule,

une horloge en ébène incrustée de cuivres et garnie de sculptures, de

la première manière de Boule. Boule a eu deux manières, comme Raphaël

en a eu trois. Dans la première, il mariait le cuivre à l’ébène; et,

dans la seconde, contre ses convictions il sacrifiait à l’écaille; il

a fait des prodiges pour vaincre ses concurrents, inventeurs de la

marqueterie en écaille. Malgré les savantes démonstrations de Pons,

Schmucke n’apercevait pas la moindre différence entre la magnifique

horloge de la première manière de Boule et les dix autres. Mais, à

cause du bonheur de Pons, Schmucke avait plus de soin de tous ces

_prinporions_ que son ami n’en prenait lui-même. Il ne faut donc pas

s’étonner que le mot sublime de Schmucke ait eu le pouvoir de calmer

le désespoir de Pons, car le:--_Nus pricapraquerons!_ de l’Allemand

voulait dire:--Je mettrai de l’argent dans le bric-à-brac, si tu veux

dîner ici.

--Ces messieurs sont servis, vint dire avec un aplomb étonnant madame

Cibot.

On comprendra facilement la surprise de Pons en voyant et savourant le

dîner dû à l’amitié de Schmucke. Ces sortes de sensations, si rares

dans la vie, ne viennent pas du dévouement continu par lequel deux

hommes se disent perpétuellement l’un à l’autre: «Tu as en moi un autre

toi-même» (car on s’y fait); non, elles sont causées par la comparaison

de ces témoignages du bonheur de la vie intime avec les barbaries de

la vie du monde. C’est le monde qui lie à nouveau, sans cesse, deux

amis ou deux amants, lorsque deux grandes âmes se sont mariées par

l’amour ou par l’amitié. Aussi Pons essuya-t-il deux grosses larmes!

et Schmucke, de son côté, fut obligé d’essuyer ses yeux mouillés. Ils

ne se dirent rien, mais ils s’aimèrent davantage, et ils se firent

de petits signes de tête dont les expressions balsamiques pansèrent

les douleurs du gravier introduit par la présidente dans le cœur de

Pons. Schmucke se frottait les mains à s’emporter l’épiderme, car il

avait conçu l’une de ces inventions qui n’étonnent un Allemand que

lorsqu’elle est rapidement éclose dans son cerveau congelé par le

respect dû aux princes souverains.

--_Mon pon Bons?_ dit Schmucke.

--Je te devine, tu veux que nous dînions tous les jours ensemble...

--_Che fitrais edre assez ruche bir de vaire fifre tu les churs gomme

ça_... répondit mélancoliquement le bon Allemand.

Madame Cibot, à qui Pons donnait de temps en temps des billets pour

les spectacles du boulevard, ce qui le mettait dans son cœur à la même

hauteur que son pensionnaire Schmucke, fit alors la proposition que

voici:--Pardine, dit-elle, pour trois francs, sans le vin, je puis vous

faire tous les jours, pour vous deux, n’un dîner n’à licher les plats,

et les rendre nets comme s’ils étaient lavés.

--_Le vrai est_, répondit Schmucke, _que che tine mieix afec ce que me

guisine montame Zipod que les chens qui mangent le vrigod di Roi_...

Dans son espérance, le respectueux Allemand alla jusqu’à imiter

l’irrévérence des petits journaux, en calomniant le prix fixe de la

table royale.

--Vraiment? dit Pons. Eh bien! j’essaierai demain!

En entendant cette promesse, Schmucke sauta d’un bout de la table à

l’autre, en entraînant la nappe, les plats, les carafes, et saisit Pons

par une étreinte comparable à celle d’un gaz s’emparant d’un autre gaz

pour lequel il a de l’affinité.

--_Kel ponhire!_ s’écria-t-il.

--Monsieur dînera tous les jours ici! dit orgueilleusement madame Cibot

attendrie.

Sans connaître l’événement auquel elle devait l’accomplissement de son

rêve, l’excellente madame Cibot descendit à sa loge et y entra comme

Josépha entre en scène dans _Guillaume Tell_. Elle jeta les plats et

les assiettes, et s’écria:--Cibot, cours chercher deux demi-tasses,

au Café Turc! et dis au garçon de fourneau que c’est pour moi! Puis

elle s’assit en se mettant les mains sur ses puissants genoux, et

regardant par la fenêtre le mur qui faisait face à la maison, elle

s’écria:--J’irai, ce soir, consulter madame Fontaine!... Madame

Fontaine tirait les cartes à toutes les cuisinières, femmes de chambre,

laquais, portiers, etc., du Marais.--Depuis que ces deux messieurs sont

venus chez nous, nous avons deux mille francs de placés à la caisse

d’épargne. En huit ans! quelle chance! Faut-il ne rien gagner au dîner

de monsieur Pons, et l’attacher à son ménage? La poule à mame Fontaine

me dira cela.

En ne voyant pas d’héritiers, ni à Pons ni à Schmucke, depuis trois

ans environ madame Cibot se flattait d’obtenir une ligne dans le

testament de _ses messieurs_, et elle avait redoublé de zèle dans

cette pensée cupide, poussée très-tard au milieu de ses moustaches,

jusqu’alors pleines de probité. En allant dîner en ville tous les

jours, Pons avait échappé jusqu’alors à l’asservissement complet dans

lequel la portière voulait tenir _ses messieurs_. La vie nomade de

ce vieux troubadour-collectionneur effarouchait les vagues idées de

séduction qui voltigeaient dans la cervelle de madame Cibot et qui

devinrent un plan formidable, à compter de ce mémorable dîner. Un quart

d’heure après, madame Cibot reparut dans la salle à manger, armée de

deux excellentes tasses de café que flanquaient deux petits verres de

kirch-wasser.

--_Fife montame Zipod!_ s’écria Schmucke, _elle m’a tefiné_.

Après quelques lamentations du pique-assiette que combattit Schmucke

par les câlineries que le pigeon sédentaire dut trouver pour son

pigeon voyageur, les deux amis sortirent ensemble. Schmucke ne voulut

pas quitter son ami dans la situation où l’avait mis la conduite des

maîtres et des gens de la maison Camusot. Il connaissait Pons et

savait que des réflexions horriblement tristes pouvaient le saisir

à l’orchestre sur son siége magistral et détruire le bon effet de

sa rentrée au nid. Schmucke, en ramenant le soir, vers minuit, Pons

au logis, le tenait sous le bras; et comme un amant fait pour une

maîtresse adorée, il indiquait à Pons les endroits où finissait,

où recommençait le trottoir; il l’avertissait quand un ruisseau se

présentait; il aurait voulu que les pavés fussent en coton, que le ciel

fût bleu, que les anges fissent entendre à Pons la musique qu’ils lui

jouaient. Il avait conquis la dernière province qui n’était pas à lui

dans ce cœur!

Pendant trois mois environ, Pons dîna tous les jours avec Schmucke.

D’abord il fut forcé de retrancher quatre-vingts francs par mois sur

la somme de ses acquisitions, car il lui fallut trente-cinq francs

de vin environ avec les quarante-cinq francs que le dîner coûtait.

Puis, malgré les soins et les lazzis allemands de Schmucke, le vieil

artiste regretta les plats soignés, les petits verres de liqueurs,

le bon café, le babil, les politesses fausses, les convives et les

médisances des maisons où il dînait. On ne rompt pas au déclin de la

vie avec une habitude qui dure depuis trente-six ans. Une pièce de vin

de cent trente francs verse un liquide peu généreux dans le verre d’un

gourmet; aussi, chaque fois que Pons portait son verre à ses lèvres,

se rappelait-il avec mille regrets poignants les vins exquis de ses

amphitryons. Donc, au bout de trois mois, les atroces douleurs qui

avaient failli briser le cœur délicat de Pons étaient amorties, il ne

pensait plus qu’aux agréments de la société; de même qu’un vieux homme

à femmes regrette une maîtresse quittée coupable de trop d’infidélités!

Quoiqu’il essayât de cacher la mélancolie profonde qui le dévorait,

le vieux musicien paraissait évidemment attaqué par une de ces

inexplicables maladies, dont le siége est dans le moral. Pour expliquer

cette nostalgie produite par une habitude brisée, il suffira d’indiquer

un des mille riens qui, semblables aux mailles d’une cotte d’armes,

enveloppent l’âme dans un réseau de fer. Un des plus vifs plaisirs de

l’ancienne vie de Pons, un des bonheurs du pique-assiette d’ailleurs,

était la _surprise_, l’impression gastronomique du plat extraordinaire,

de la friandise ajoutée triomphalement dans les maisons bourgeoises

par la maîtresse qui veut donner un air de festoiement à son dîner! Ce

délice de l’estomac manquait à Pons, madame Cibot lui racontait le menu

par orgueil. Le piquant périodique de la vie de Pons avait totalement

disparu. Son dîner se passait sans l’inattendu de ce qui, jadis, dans

les ménages de nos aïeux, se nommait le _plat couvert_! Voilà ce que

Schmucke ne pouvait pas comprendre. Pons était trop délicat pour

se plaindre, et s’il y a quelque chose de plus triste que le génie

méconnu, c’est l’estomac incompris. Le cœur dont l’amour est rebuté, ce

drame dont on abuse, repose sur un faux besoin; car si la créature nous

délaisse, on peut aimer le créateur, il a des trésors à nous dispenser.

Mais l’estomac!... Rien ne peut être comparé à ses souffrances; car,

avant tout, la vie! Pons regrettait certaines crèmes, de vrais poëmes!

certaines sauces blanches, des chefs-d’œuvre! certaines volailles

truffées, des amours! et par-dessus tout les fameuses carpes du Rhin

qui ne se trouvent qu’à Paris et avec quels condiments! Par certains

jours Pons s’écriait:--«O Sophie!» en pensant à la cuisinière du

comte Popinot. Un passant, en entendant ce soupir, aurait cru que le

bonhomme pensait à une maîtresse, et il s’agissait de quelque chose de

plus rare, d’une carpe grasse! accompagnée d’une sauce, claire dans la

saucière, épaisse sur la langue, une sauce à mériter le prix Montyon!

Le souvenir de ces dîners mangés fit donc considérablement maigrir le

chef d’orchestre attaqué d’une nostalgie gastrique.

Dans le commencement du quatrième mois, vers la fin de janvier 1845,

le jeune flûtiste, qui se nommait Wilhem comme presque tous les

Allemands, et Schwab pour se distinguer de tous les Wilhem, ce qui ne

le distinguait pas de tous les Schwab, jugea nécessaire d’éclairer

Schmucke sur l’état du chef d’orchestre dont on se préoccupait au

théâtre. C’était le jour d’une première représentation où donnaient les

instruments dont jouait le vieux maître allemand.

--Le bonhomme Pons décline, il y a quelque chose dans son sac qui sonne

mal, l’œil est triste, le mouvement de son bras s’affaiblit, dit Wilhem

Schwab en montrant le bonhomme qui montait à son pupitre d’un air

funèbre.

--_C’esdre gomme ça à soissande ans, tuchurs_, répondit Schmucke.

Schmucke, semblable à cette mère des chroniques de la Canongate qui,

pour jouir de son fils vingt-quatre heures de plus, le fait fusiller,

était capable de sacrifier Pons au plaisir de le voir dîner tous les

jours avec lui.

--Tout le monde au théâtre s’inquiète, et, comme le dit mademoiselle

Héloïse Brisetout, notre première danseuse, il ne fait presque plus de

bruit en se mouchant.

Le vieux musicien paraissait donner du cor, quand il se mouchait, tant

son nez long et creux sonnait dans le foulard. Ce tapage était la cause

d’un des plus constants reproches de la présidente au cousin Pons.

--_Che tonnerais pien tes chausses pir l’amisser_, dit Schmucke,

_l’annui le cagne_.

--Ma foi, dit Wilhem Schwab, monsieur Pons me semble un être si

supérieur à nous autres pauvres diables, que je n’osais pas l’inviter à

ma noce. Je me marie...

--_Ed gommend?_ demanda Schmucke.

--Oh! très-honnêtement, répondit Wilhem qui trouva dans la question

bizarre de Schmucke une raillerie dont ce parfait chrétien était

incapable.

--Allons, messieurs, à vos places! dit Pons qui regarda dans

l’orchestre sa petite armée après avoir entendu le coup de sonnette du

directeur.

On exécuta l’ouverture de la FIANCÉE DU DIABLE, une pièce féerie

qui eut deux cents représentations. Au premier entr’acte, Wilhem et

Schmucke se virent seuls dans l’orchestre désert. L’atmosphère de la

salle comportait trente-deux degrés Réaumur.

--_Gondez-moi tonc fotre husdoire_, dit Schmucke à Wilhem.

--Tenez, voyez-vous à l’avant-scène, ce jeune homme?... le

reconnaissez-vous?

--_Ti tud_...

--Ah! parce qu’il a des gants jaunes, et qu’il brille de tous

les rayons de l’opulence; mais c’est mon ami, Fritz Brunner de

Francfort-sur-Mein...

--_Celui qui fenaid foir les bièces à l’orguesdre, brès te fus?_

--Le même. N’est-ce pas, que c’est à ne pas croire à une pareille

métamorphose?

Ce héros de l’histoire promise était un de ces Allemands dont la figure

contient à la fois la raillerie sombre du Méphistophélès de Gœthe et

la bonhomie des romans d’Auguste Lafontaine de pacifique mémoire; la

ruse et la naïveté, l’âpreté des comptoirs et le laissez-aller raisonné

d’un membre du Jockey-Club; mais surtout le dégoût qui met le pistolet

à la main de Werther, beaucoup plus ennuyé des princes allemands que

de Charlotte. C’était véritablement une figure typique de l’Allemagne:

beaucoup de juiverie et beaucoup de simplicité, de la bêtise et du

courage, un savoir qui produit l’ennui, une expérience que le moindre

enfantillage rend inutile, l’abus de la bière et du tabac; mais, pour

relever toutes ces antithèses, une étincelle diabolique dans de beaux

yeux bleus fatigués. Mis avec l’élégance d’un banquier, Fritz Brunner

offrait aux regards de toute la salle une tête chauve d’une couleur

titiannesque, de chaque côté de laquelle se bouclaient les quelques

cheveux d’un blond ardent que la débauche et la misère lui avaient

laissés pour qu’il eût le droit de payer un coiffeur au jour de sa

restauration financière. Sa figure, jadis belle et fraîche, comme

celle du Jésus-Christ des peintres, avait pris des tons aigres que des

moustaches rouges, une barbe fauve rendaient presque sinistres. Le bleu

pur de ses yeux s’était troublé dans sa lutte avec le chagrin. Enfin

les mille prostitutions de Paris avaient estompé les paupières et le

tour de ses yeux, où jadis une mère regardait avec ivresse une divine

réplique des siens. Ce philosophe prématuré, ce jeune vieillard était

l’œuvre d’une marâtre.

Ici commence l’histoire curieuse d’un fils prodigue de

Francfort-sur-Mein, le fait le plus extraordinaire et le plus bizarre

qui soit jamais arrivé dans cette ville sage, quoique centrale.

Monsieur Gédéon Brunner, père de ce Fritz, un de ces célèbres

aubergistes de Francfort-sur-Mein qui pratiquent, de complicité avec

les banquiers, des incisions autorisées par les lois sur la bourse

des touristes, honnête calviniste d’ailleurs, avait épousé une juive

convertie, à la dot de laquelle il dut les éléments de sa fortune.

Cette juive mourut, laissant son fils Fritz, à l’âge de douze ans,

sous la tutelle du père et sous la surveillance d’un oncle maternel,

marchand de fourrures à Leipsick, le chef de la maison Virlaz et

compagnie. Brunner le père fut obligé, par cet oncle qui n’était pas

aussi doux que ses fourrures, de placer la fortune du jeune Fritz en

beaucoup de marcs banco dans la maison Al-Sartchild, et sans y toucher.

Pour se venger de cette exigence israélite, le père Brunner se remaria,

en alléguant l’impossibilité de tenir son immense auberge sans l’œil

et le bras d’une femme. Il épousa la fille d’un autre aubergiste,

dans laquelle il vit une perle; mais il n’avait pas expérimenté ce

qu’était une fille unique, adulée par un père et une mère. La deuxième

madame Brunner fut ce que sont les jeunes Allemandes, quand elles sont

méchantes et légères. Elle dissipa sa fortune, et vengea la première

madame Brunner en rendant son mari l’homme le plus malheureux dans

son intérieur qui fût connu sur le territoire de la ville libre de

Francfort-sur-Mein où, dit-on, les millionnaires vont faire rendre une

loi municipale qui contraigne les femmes à les chérir exclusivement.

Cette Allemande aimait les différents vinaigres que les Allemands

appellent communément vins du Rhin. Elle aimait les articles-Paris.

Elle aimait à monter à cheval. Elle aimait la parure. Enfin la seule

chose coûteuse qu’elle n’aimât pas, c’était les femmes. Elle prit en

aversion le petit Fritz, et l’aurait rendu fou, si ce jeune produit du

calvinisme et du mosaïsme n’avait pas eu Francfort pour berceau, et la

maison Virlaz de Leipsick pour tutelle; mais l’oncle Virlaz, tout à ses

fourrures, ne veillait qu’aux marcs banco, il laissa l’enfant en proie

à la marâtre.

La Comédie humaine - Volume 17. Études de mœurs · 第 40 / 62 段